Stuff

Comment préparer l’agrégation m’a brisé

Vouloir accéder à l'élite professorale française m'a entraîné dans une infernale spirale de stress et de dépression.
28 avril 2016, 5:00am

Photo via Flickr

Parce qu'il m'a fallu plusieurs années pour sortir de cette époque et des conséquences mentales qu'elle a eues, je vais me définir ainsi : j'ai préparé le concours de l'agrégation de lettres modernes dans une historique université parisienne. Et rapidement, ça a merdé.

J'avais commencé cette année de la meilleure des manières. J'avais passé l'année précédente en Italie – l'heureux séjour Erasmus – à m'exploser au chianti et aux plats de pâtes préparés par des petites ragazze à l'accent charmant. J'avais lu les livres du programme deux fois pendant l'été. J'avais fait des fiches, révisé un peu ma grammaire. Je sentais que j'avais toutes les cartes en main.

L'agrégation est un concours qui n'existe qu'en France et qui a été créé au XVIIIe siècle pour former des professeurs d'État. Au début du XXe siècle, tous les professeurs de lycée étaient agrégés. Aujourd'hui, il s'agit d'un pass officieux pour être admis dans l'enseignement universitaire. C'est-à-dire que si tu veux être prof de fac, tu peux bien entendu avoir seulement un certificat d'études (le Capes) et une thèse de recherche à ton actif, mais pour le peu de poste proposé, tout le monde sait que les gars de Normale Sup et les agrégés te grugeront ta place jusqu'à ce qu'il ne te reste que les yeux pour pleurer. À part ça, l'agrég, c'est un peu comme le Capes mais en mieux : le concours est plus dur, mais tu es légèrement mieux payé, tu as légèrement moins d'heures de cours, et surtout tu jouis du prestige de l'épithète « agrégé ».

Pour celle de lettres modernes, la difficulté vient surtout du grand nombre de matières à aborder de front et en même temps. En plus d'avoir chaque année une quinzaine d'œuvres classiques à connaître par cœur, il y a des épreuves en français médiéval, en phonétique, en grammaire, en stylistique, en lexicologie, plus une version latine et une autre de langue vivante. Ce qui fait que toi, tout juste diplômé d'un master en littérature française et habitué à cartonner dans tout ce qui touche à la chose littéraire, tu débarques dans cette préparation et tu te rends compte, subitement, que tu es à des années-lumière du niveau exigé.

Le truc, c'est que débarquer dans une formation pour apprendre des trucs nouveaux, normalement c'est pas un souci. Mais ça se fait en début d'étude : la plupart des gens qui préparent l'agrégation sont passés par la sacro-sainte khâgne, c'est-à-dire ont déjà passé deux ans à se lever tous les samedis matin pour poser leur cul six heures sur une chaise en dissertant sur des sujets comme : « L'impossible ». Réfléchir, analyser, organiser leur pensée – ils connaissent.

Mais là, les étudiants débarquent dans une formation où les professeurs s'attendent à ce qu'ils soient au courant des différentes controverses grammaticales concernant la portée relationnelle de l'adjectif, ou à quel grammairien s'attache à la notion de consubstantialité de l'apposition : bref, ils te demandent d'être expert dans des domaines que tu n'as fait qu'effleurer du bout des pages durant tes cinq années précédentes à l'université. Ou que tu n'as carrément jamais étudié. En ancien français, une épreuve aberrante consiste à nous faire apprendre tout des évolutions phonétiques concernant les mots, du LATIN au FRANÇAIS MODERNE. Et croyez-moi, ça fait un paquet de règles à savoir pour ensuite apprendre aux élèves de lycée à distinguer le sujet du verbe dans la phrase.

Je comprends bien que tout ce qui est exigé dans ce concours fait sens. Les futurs professeurs de français doivent envisager leur langue comme faisant partie d'un tout. Notre langue vient du latin, donc toutes les évolutions à connaître du latin au français sont à pouvoir réfléchir ensemble, si on veut pouvoir l'enseigner correctement. Mais est-ce que les étudiants en histoire apprennent tout ce qu'il s'est passé dans le monde depuis l'invention de l'écriture pour pouvoir enseigner leur matière ?

Les épreuves écrites commencent mi-mars. Se dresse alors devant nous dès la mi-septembre une montagne infranchissable qu'il va bien pourtant falloir gravir. Pendant six mois.

Photo via Flickr.

L'arrivée du stress a d'abord été une agréable sensation ; j'avais toujours su maîtriser celui-ci pour en faire un facteur de concentration et de motivation. Ainsi, après mon année au soleil, renouer avec ce petit stimulant s'est fait tout naturellement et sans me poser de questions. Je ne me suis pas posé de questions non plus quand celui-ci s'est fait, au fur et à mesure des semaines, de plus en plus présent, jusqu'à empiéter sur mes nuits de sommeil. Même si je ressentais de la fatigue tout au long de la journée, impossible de fermer l'œil la nuit avant d'avoir pensé et repensé la liste des choses que j'avais à faire, immense en face de celles faites effectivement dans la journée.

C'est là le cercle incroyablement vicieux de l'agrégation. Il s'agit d'une spirale sans fin, qui te montre sans discontinuer l'étendue de ton ignorance. En plus des cours auxquels tu assistes, tu n'as qu'un nombre limité d'heure dans la journée pour pouvoir réviser à la bibliothèque. Ainsi, même avec une très stricte organisation – et il faut savoir que tous les préparationnaires de l'agrégation sont des monstres de rigueur –, tu as l'impression de te noyer dans l'immensité des connaissances à acquérir.

Imagine-toi un océan de connaissance à apprendre et à maîtriser, mais des journées de travail qui ne représentent au final qu'une acquisition au goutte-à-goutte.

C'est là le cercle incroyablement vicieux de l'agrégation. Il s'agit d'une spirale sans fin, qui te montre sans discontinuer l'étendue de toute ton ignorance.

Les profs qui te préparent à l'agrégation jouent beaucoup sur cet imaginaire angoissant : la notation dépasse rarement le 12 ou le 13. Ainsi, d'élève ayant brillé tout au long de ses études, les mauvaises notes s'accumulent et te mettent autant de claques dont tu te relèves de plus en plus difficilement. Faire une dissertation c'est, quoi qu'on en dise, mettre une partie de sa personne dans sa copie : c'est une tentative pour dire jusqu'où vont ta compréhension d'un sujet et ta lecture d'une œuvre. C'est en résumé, à ce niveau, demander à un professeur si tu es réellement intelligent.

Je ne cherche pas à relancer l'éternel débat sur le bien-fondé de la notation : elle est utile pour situer tes connaissances par rapport à une exigence. Mais dans cette année de fin d'études, tu joues réellement ton futur sur ces notes. Lire chaque semaine sur ta copie que tu ne vaux finalement, après cinq années d'études et un master avec mention, pas grand-chose, ne laisse personne indifférent.

De la convergence de la pression personnelle que tu te mets, de la pression extérieure que tu reçois par tes professeurs (et par tes parents qui ne comprennent pas de tels résultats), et de la pression propre aux enjeux du concours (la possibilité de faire carrière dans l'enseignement supérieur), le stress se transforme alors en angoisse. Et la descente aux enfers commence.

Photo via Flickr.

L'angoisse s'est installée sans que je m'en rende compte. Je commençais à boire du vin, le soir, pour décompresser du rythme que je me mettais durant la journée. Mon esprit, enivré, me permettait alors de « souffler » jusqu'au lendemain matin. Quand ce n'était pas chez moi, nous allions d'ailleurs à plusieurs se saouler entre camarades de promotion à la fermeture des bibliothèques.

Cruels effets de l'agrégation sur la partie de la jeunesse française qui croit encore aux forces de l'esprit : tout le monde est brillant. Pourtant, chacun doute de soi jusqu'à en devenir malade. Ou méchant. L'agrégation entraîne véritablement une altération de soi, je l'ai vu. Mais on ne cherche qu'à se créer une manière de répondre à la pression et aux mauvaises notes : un comportement, un discours, ou parfois, un (relatif) mutisme.

Bientôt l'alcool ne m'a plus permis d'enlever ce poids. Il devenait de plus en plus dur pour moi d'ouvrir un cahier, de pouvoir enchaîner les révisions des différentes matières sans avoir des bouffées d'angoisse devant la perspective des connaissances nouvelles à apprendre. Les vacances de Noël arrivaient à point nommé. J'allais enfin pouvoir prendre du repos chez mes parents pendant deux semaines.

Cependant, mes angoisses ne s'en sont cependant pas pour autant trouvées diminuées. J'étais perpétuellement sous tension, entre mon corps qui me demandait de suspendre mes révisions et de me reposer, et mon planning de révisions qui constatait le retard que je prenais, jour après jour. Puis la crise est venue en janvier.

Un matin, en ouvrant un cahier, j'ai eu l'impression que mon cerveau explosait. C'était comme un cri mental, un gigantesque STOP qui s'imposait à moi et me demandait d'arrêter. Impossible de retenir ce que je lisais.

Je me suis regardé dans le miroir. Je me suis vu pâle et amaigri. J'ai repensé aux dernières interactions sociales que j'avais eues et je ne me suis plus reconnu. C'était comme si mon cerveau avait bouffé mon corps. J'ai appelé un psychiatre, qui après quelques séances, m'a mis sous anxiolytiques – avant de passer aux antidépresseurs.

Aux quelques amis que je m'étais faits, j'ai exposé ma situation. Ils l'ont étonnamment bien comprise, et ne m'ont pas considéré selon cette dichotomie « faible »/« fort », dont ceux qui parlent le plus sont ceux qui en savent toujours le moins. Ils étaient bien trop conscients de leur fragilité propre pour me juger négativement par rapport à la mienne. D'ailleurs, la majorité d'entre eux avaient recours aux mêmes excipients que moi : alcool ou médicaments. Je n'étais évidemment pas responsable. On n'est jamais responsable lorsque son cerveau part en vrille ; c'est un signal d'alarme qu'il choisit de donner lorsqu'une situation mentale devient intenable.

J'ai passé les deux derniers mois avant les épreuves écrites chez mes parents, à vivre au jour le jour, en attendant que mes angoisses s'estompent et que mon cerveau retrouve son calme. J'ai été aux épreuves pour néanmoins finir ce que j'avais commencé – sans me faire d'illusions sur les résultats.

Il m'a fallu beaucoup de temps pour me reconstruire. La « reconstruction » est précisément le terme à employer pour se sortir d'une épreuve comme celle-là : gagnant comme perdant, tout le monde en sort avec une confiance en soi plus ou moins ébranlée, et un rapport au monde nettement moins évident. Une amie qui, elle, est devenue agrégée, m'a dit que le jour de la proclamation des résultats, en entendant son nom, elle ne s'était même pas sentie heureuse. Simplement soulagée. Il y en a bien sûr d'autres qui se construiront une carapace d'orgueil autour de ce prestigieux diplôme, mais la majorité sait ce qu'il en coûte, psychiquement, de le préparer.

D'où la question qui me vient à l'esprit, sans aucune forme de regret ni de rancune par rapport à cette année douloureuse : est-il si important que ça de sacrifier la santé mentale d'une grande partie de la jeunesse intellectuelle d'un pays pour en faire de malheureux puits de science ? Il faudrait voir tous ces jeunes gens, heureux, confiants et enthousiastes pour la littérature et la connaissance qui rentrent dans ce concours et en ressortent fourbus, cyniques, et dont l'esprit créatif a été rendu stérile par une préparation ad nauseam des épreuves.

Ne pourrait-on pas penser un mode d'évaluation moins absurde pour les préparer à leur future vie d'enseignants ?