Comment des gangs d’écolières ont semé la terreur au Japon

Les équivalents féminins des yakuza dissimulaient des lames de rasoir sous leurs jupes plissées.

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févr. 19 2016, 6:00am

Les punks Yankī et les bikers Bōsōzoku qui écument actuellement les rues du Japon doivent beaucoup aux gangs de filles des années 1970. Pendant que les Yakuzas se faisaient eux-mêmes justice, leurs équivalents féminins – les gangs sukeban – dissimulaient des lames de rasoir et des chaînes sous leurs longues jupes plissées et leurs pulls marins. À l'apogée de cette sous-culture, les gangs sukeban comptaient des dizaines de milliers de membres.

« Chez les yakuzas, les femmes n'ont aucune autorité – et elles sont très peu nombreuses. Dans la culture nippone, généralement sexiste et dominée par les hommes, il est très étrange de constater que des gangs de femmes ont existé », explique l'écrivain Jake Adelstein, spécialisé sur le domaine du crime organisé au Japon. « Le monde s'ouvrait alors au féminisme, et peut-être que les gens avaient enfin réalisé que les femmes avaient le droit d'être aussi stupides, téméraires, et frivoles que les hommes. »

Si les membres des gangs sukeban commettaient des petits larcins et se bastonnaient avec des gangs rivaux, elles étaient néanmoins soumises à un code de justice très strict. Chaque gang avait sa propre hiérarchie et ses manières de punir – par exemple, les brûlures de cigarettes servaient à punir une fille qui avait volé le petit copain d'une autre membre ou lui avait manqué de respect. Ceci étant dit, ces filles avaient un grand sens de la morale, en plus d'être très loyales.

Laura Miller, enseignante à l'université du Missouri, travaillait à Osaka pendant l'âge d'or des gangs sukeban. « J'admirais leur rébellion contre le genre dominant et les normes de féminité », se souvient-elle. « J'ai vite constaté qu'elles étaient issues de la classe ouvrière. Leur rébellion était liée au fait qu'elles savaient très bien qu'elles ne deviendraient jamais des princesses-employées de bureau ou des épouses dociles de cols blancs. »

À l'image de nombreuses sous-cultures japonaises, les gangs sukeban avaient un look très distinct. Les filles portaient des uniformes faussement innocents, lesquels se composaient d'une longue jupe plissée (une manière de se révolter contre la représentation hypersexualisée des écolières de l'époque), d'un foulard noué sous un pull marin et de chaussures Converse. Elles complétaient souvent leur tenue avec des badges, des boutons et leur arme de prédilection – ce style est très vite devenu iconique et a inspiré un genre cinématographique baptisé

Pinky Violence .
Photo via Toei Company

Ces films d'exploitation destinés à un public adulte ont ouvert la voie aux femmes violentes sur grand écran. Avec des films tels que Le Pensionnat des jeunes filles perverses , Girl Boss Guerilla et Le Couvent de la bête sacrée , les films Pinky Violence sont devenus la spécialité du studio japonais Toei Company.

« C'était un type de solidarité féminine radicale complètement nouveau », explique Alicia Kozma, auteure du livre Pinky Violence: Shock, Awe and the Exploitation of Sexual Liberation. « Pour la plupart, les femmes embauchées pour les besoins des films n'étaient pas des actrices professionnelles – elles portaient leurs propres vêtements, se coiffaient et se maquillaient toutes seules. C'était une forme rare et sincère d'authenticité. »

« Les membres des gangs sukeban ont fini par incarner les dichotomies sociales, culturelles et politiques qui caractérisaient la société japonaise de l'époque, poursuit Kozma. D'un point de vue plus universel, le public aimait beaucoup voir des femmes "mal se comporter", précisément parce qu'on encourageait les jeunes filles à faire exactement le contraire. Il y avait un côté très excitant et cathartique là-dedans. » L'influence de ces gangs ne s'est pas arrêtée aux films – ces filles étaient partout, délivrant un message d'émancipation ou de terreur selon la nature du spectateur.

« Il y a eu beaucoup de films, de comics, de romans, d'anime et de versions porno des produits sukeban », se souvient Miller. « Pour les femmes issues de la classe moyenne, la présence du sukeban dans les médias était un vrai soulagement et tranchait avec des idols puériles telles que Seiko Matsuda. Mais les filles de la classe ouvrière se faisaient réellement harceler par des gangs sukeban, et les craignaient beaucoup. Elles étaient néanmoins toujours admirées pour leur éthique et leur sens de la loyauté. »

L'affiche d'un film sukeban. Image via Toei Company

Aujourd'hui, l'héritage des gangs sukeban semble avoir disparu des rues. Il est difficile de trouver des articles portant sur ces femmes – si leur nom est connu de tous, leur influence a été éclipsée par de nouvelles vagues culturelles.

« De nos jours, les gangs de filles sont beaucoup plus hybrides et dispersés. Ces filles reprennent des éléments issus des générations précédentes, mais aussi de la culture américaine, ce qui leur permet de créer une nouvelle manière d'exprimer leur rébellion et leur colère », raconte Miller.

Il en va de même pour leur représentation à l'écran – si les sukeban apparaissent souvent dans des dessins animés pour enfants, ce sont des films occidentaux tels que Kill Bill qui dépeignent le mieux l'essence de leurs leaders.

« Malheureusement, cette indépendance impénitente qui était au cœur des films Pinky Violence s'est un peu perdue », explique Kozma.

Aujourd'hui, les Japonaises appartenant à des gangs se vernissent les ongles et remontent leurs jupes – bien plus lisses que leurs prédécesseurs, ces groupes sont toujours très conscients des constructions sociales de leur pays. Leur notion du sukeban pourrait être légèrement romancée – ou, comme l'explique Adelstein, pourrait constituer une « tentative délibérée de recréer la mystique d'un gang ». En honorant leur héritage, ces nouveaux gangs ont trouvé un moyen d'exprimer leur rébellion et leur individualité.

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