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Comment l’école m’a éloigné de mon futur

Au lieu de m'orienter au mieux dans ma vie professionnelle, l'Éducation nationale m'a trahi en me réduisant à un simple bulletin de notes.

Paul Douard

Paul Douard

« Paul, tu veux faire quoi plus tard ? » À cette question embarrassante qui m'a été posée il y a déjà huit ans, j'ai répondu la même non-phrase que tous les post-adolescents de mon genre : « Bah, je ne sais pas ». La réponse ne représentait pourtant pas vraiment ce qui se passait dans ma tête à ce moment-là. Bien entendu, j'avais une vague idée de ce que je voulais faire de ma vie : boire avec mes potes, tomber amoureux d'une fille pas trop superficielle et déverser sur papier toute ma réticence à l'égard du monde moderne. Sauf que ce n'est pas ce qu'un conseiller d'orientation veut entendre. Lui veut savoir quel métier je veux faire, et, en fonction de mes notes scolaires – qui selon l'Éducation nationale représentent mes aptitudes intellectuelles pour les 50 prochaines années –, me dire ce que je peux ou ne peux pas faire. En ce qui concerne la plupart des métiers que j'envisageais, des gens ont jugé pour moi que j'en étais tout bonnement incapable.

Au lycée, j'étais ce qu'on appelle communément un branleur. Un type qui ne travaille pas des masses mais qui réussit toujours à s'en sortir avec la moyenne grâce à divers artifices. J'étais un moyen au milieu d'extrêmes. Il était techniquement impossible de me faire redoubler du fait de ma moyenne, mais je n'étais pas assez bûcheur pour prétendre à autre chose qu'une filière non sélective classique. Non pas qu'apprendre des choses me donnait la diarrhée, mais je ne voyais pas l'intérêt de prouver inlassablement au monde que je pouvais ingurgiter toujours plus de connaissances et les recracher sur une copie – surtout si celles-ci ne trouvaient pas une certaine cohérence dans mon esprit. J'ai toujours eu le sentiment que l'école se contentait de m'apprendre à devenir une machine proche d'un serveur informatique dans un immense data center. L'apprentissage n'était pas un plaisir, mais déjà une compétition comme une autre.

En voyant la fin du lycée arriver beaucoup trop vite, j'ai dû me pencher sur mon futur. Pour pouvoir intégrer une école ou une prépa, l'appréciation des professeurs était capitale. C'est donc à ce moment là qu'ils m'ont fait comprendre que je ne ferai jamais ce que j'aime. Comme beaucoup d'adolescents introvertis, le journalisme m'intéressait beaucoup. Non pas pour devenir chroniqueur d'une émission de Morandini ou être en duplex de Lamotte-Beuveron pour BFM, mais plutôt pour raconter toutes ces choses qui se passent et dont tout le monde se fout. Au lieu de me donner l'envie de me défoncer pour réussir dans ce que j'aime faire, l'école m'a noyé sous des clichés et de fausses barrières. « Si tu ne lis pas au moins cinq journaux par jour, inutile de te diriger vers cette voie » ou encore «Tu sais, le journalisme est un milieu bouché ». Je m'en fichais éperdument – je voulais juste avoir une raison de me lever le matin.

Le coup de grâce m'a finalement été porté par mon professeur de français qui a estimé qu'avoir en dessous de 14 sur 20 à une dissertation sur Germinal de Zola était rédhibitoire. « Paul, ton analyse sur la vision de Zola n'est pas conforme à mon cours. Relis-le. » Quand j'avais 18 ans, un petit groupe de personnes a donc décidé de mon avenir pour moi. Pour d'autres aussi, comme Vlad. « Au lycée, j'étais passionné de modélisation 3D, m'a-t-il expliqué. Mais comme j'étais en terminale L, on m'a fait comprendre que ce n'était pas pour moi et que je devais m'orienter vers la fac ». Alors après, on se dit qu'on aurait dû bosser un peu plus pour faciliter les choses. Mais la question n'est pas là. Les notes qu'on obtient à l'école représentent notre envie d'apprendre des choses par cœur, plutôt que notre acuité à nous adapter, à analyser, à évoluer. L'école fonctionne de la même manière que l'analyse de données pour une publicité internet. En dessous d'un certain taux de clics, on la supprime. Au-dessus, on lui redonne de l'argent. Au milieu, on essaye de l'adapter pour qu'elle monte dans la première catégorie. On ne se demande pas si plus tard elle sera capable d'y arriver, ou encore si elle a envie de le faire. Au fond, c'est assez logique pour une société capitaliste. Un travailleur doit pouvoir être le plus productif possible, pas le plus heureux.

Photo via Flickr

Comme Vlad, on m'a aussi gentiment proposé de m'inscrire en fac de droit. Filière qui, paraît-il, me correspondait plus. L'Éducation nationale n'était pas là pour m'aider dans ma quête du bonheur mais plutôt pour m'éviter le chômage – une manière comme une autre de se déresponsabiliser. Néanmoins, j'ai préféré ne pas les écouter en débutant des études d'anthropologie. Je crois que ce fut la seule année de ma vie où me lever pour aller en cours fut aussi excitant qu'un but à la 89ème minute. Malheureusement, j'ai finalement dû m'inscrire en fac de droit un an plus tard sous la pression sociale de la théorie des « voies de garage ». Au cours des cinq années suivantes, j'ai dû faire semblant d'être un étudiant en droit en rêvant d'autre chose la nuit. Je me disais qu'il me fallait un diplôme pour pouvoir exister et un boulot pour m'insérer. Au lieu de m'orienter au mieux dans ma vie professionnelle, l'école m'a trahi en me réduisant à un simple bulletin de notes. Après un an d'anthropologie, quatre ans de droit puis une année en école de commerce, il est impensable de tout recommencer. L'école nous pousse vers des filières qu'on ne veut pas sous prétexte qu'elles sont sources d'emploi et nous empêchent d'accéder à d'autres en estimant que nous n'avons pas les capacités d'y arriver. Sophie a vécu le même type de situation. Heureuse titulaire d'un bac S, elle voulait faire de l'histoire ou de la sociologie mais on lui a expliqué que ce n'était pas pour elle. Elle doit donc s'inscrire par défaut en école de commerce. « L'ignorance et les préjugés des adultes ne m'ont pas permis de connaître d'autres horizons. » Aujourd'hui, elle doit rembourser son prêt étudiant et ne peut donc pas tout remettre en cause.

Quand j'ai pu récupérer mon dernier diplôme à l'université après quelques semaines de démarches administratives chronophages, j'ai ressenti un profond vide. J'avais passé des années à travailler, appris des milliers de choses inutiles par cœur pour démontrer à mes professeurs que j'étais digne de leur reconnaissance. Tout ça pour me voir décerner un banal carton que personne ne m'a demandé jusqu'à présent. Dans une société où la majeure partie de l'information et de la connaissance est à disposition de tous sur internet ou dans les bibliothèques, nous attachons encore une importance absurde à de vulgaires papiers. Nos CV, diplômes et attestations sont aujourd'hui des preuves irréfutables de nos aptitudes à exercer une mission, qui ne peut être prouvée par la simple affirmation « Oui, je vais le faire ». Notre vie est orientée en fonction de notre score, une sorte d'agriculture intensive de la connaissance.

Au fond, pourquoi une personne particulièrement douée en maths devrait devenir menuisier alors qu'il peut gagner plein de fric en devenant trader ? L'école se transforme progressivement en une agence d'intérim géante.

Aujourd'hui, je fais des choses que j'aime, comme cet article, et des choses que j'aime moins. C'est comme ça. C'est la vie. Je sais qu'il y a des petits Africains qui jouent toute la journée avec un pneu, mais je m'en fous. La tristesse et l'absurdité de notre société n'ont pas d'égale. Le fait que l'école m'ait dirigé contre mon gré vers des études que je n'avais pas choisies est symptomatique d'une société qui prône le travail plus que le bonheur. Comme pour Marie, avocate d'affaires pendant 12 heures par jour. « L'école m'a poussé à faire des études longues sous prétexte que je ne venais pas d'un milieu ouvrier. Moi je voulais juste faire un truc avec mes mains, genre pépiniériste ou éleveur canin ». Avoir de bonnes notes à l'école vous oblige aujourd'hui à les rentabiliser dans une voie soi-disant prestigieuse où il sera possible de gagner beaucoup d'argent. Au fond, pourquoi une personne particulièrement douée en maths devrait devenir menuisier alors qu'il peut gagner plein de fric en devenant trader ? L'école se transforme progressivement en une agence d'intérim géante.

Cette omniprésence de lois universelles absurdes qui oriente nos vies est en train de scléroser notre société. Comme le dit l'anthropologue David Graeber, « il ne peut y avoir qu'un seul antidote à la bureaucratie : le marché, permettre aux gens de conduire leur vie, cesser de les entraver par une infinité de règles, laisser la magie du marché apporter ses solutions ». À force de nous pousser dans cette direction, notre pays n'est plus constitué que de cadres sup' dépressifs payés au SMIC qui ne savent même pas à quoi sert leur job. De nouveaux types d'emplois sont créés tous les ans mais n'ont aucune utilité pour notre société. L'école n'est finalement qu'une collabo de ce néolibéralisme. Au lieu d'aider un gamin à vouloir réaliser son rêve, on essaye de le placer là où il sera le plus rentable. À défaut de libérer les talents et les esprits créatifs de notre société, ce néolibéralisme dominant ne fait que développer une société définie par le contrôle, la surveillance et la menace.

Mais parfois, la vie incite les représentants les plus décourageants de l'Éducation nationale à aller se faire foutre. Vlad par exemple, à qui on avait conseillé de faire sa vie en fac au lieu de la modélisation 3D. « Après un an en fac de droit, j'ai tout plaqué et j'ai été admis en école de cinéma...où j'ai appris la modélisation 3D ». Quant à moi, je repense à mon prof de français qui estimait que je ne serais jamais capable d'écrire un article pour un média. Raté.

Paul est sur Twitter.

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