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Culture

Un guide des interdits sexuels sous l'Ancien Régime, en sept actes

La France a maintes fois tenté de contraindre ses sujets à l'abstinence – toujours sans succès.

par Alexandre Vella
03 Décembre 2015, 3:43pm

Dessin de Lucile Lissandre

Cet article vous est présenté par la série Versailles, diffusée sur Canal+. Rendez-vous sur le site.

Le sexe préexiste l'homme. Tenter de contraindre et de contrôler des êtres dans leur essence est donc logiquement une entreprise ambitieuse. Et, si l'adage dit que tous les goûts sont dans la nature, il semblerait que ce soit particulièrement le cas en matière de sexe.

Dans une approche en négatif, une histoire des interdits est d'abord celle de ses transgressions. Ainsi et paradoxalement, condamner une pratique acte avant tout son existence. L'Ancien Régime, défini comme une période qui, pour faire court, s'étale sur près de 1 400 ans – disons de 476 à 1792 –, n'est pas une longue période homogène. Au sein de cette ère chronologique, il faut encore dissocier deux périodes : le Moyen-Âge, lui-même décomposable en Haut Moyen-Âge et Bas Moyen-Âge, eut égard entre autre à la progression de l'emprise de l'Église sur les corps et les esprits, et ajouter à cela la Renaissance. Ces époques se caractérisent par des dispositifs juridiques ouvertement arbitraires : loi, morale, religion et coutumes sont alors confondues et le droit canonique, coutumier ou pénal, émane autant du pouvoir spirituel (l'Église) que du pouvoir temporel (le Seigneur).

Si les seigneurs avaient bien souvent une inclination pour les plaisirs coupables de la chair – je ne ferai pas allusion à « ce viandard de Louis XV » –, ils s'abstenaient globalement de régir la vie sexuelle de leurs sujets. Mais à l'inverse, le pouvoir ecclésiastique, théoriquement profane en matière de sexe, a produit une littérature abondante sur le sujet. Mais à contre-courant du tout répressif, on peut aussi penser que la théologisation du sexe répondait alors à une demande d'éducation des individus.

La conquête chrétienne des corps et des esprits des individus en France est une construction qui a atteint son paroxysme au XVIIIe siècle, moment où le discours médical et scientifique s'est imposé sans toutefois affirmer d'autres valeurs. En gros, on est passé de la notion de péché à celle de maladie – les cas de la masturbation et de l'homosexualité en sont des exemples probants. C'est d'ailleurs pendant son agonie que le pouvoir royal décadent, alors au sommet de son absolutisme, s'est montré le plus féroce et impitoyable dans sa répression des transgressions, comme en témoigne la poursuite des libertins Théophile de Viau et Sade. Une constante dans l'histoire des sociétés humaines répondant à l'adage : « Plutôt une fin effroyable qu'un effroi sans fin. »

Avant de mourir, le philosophe Michel Foucault avait entrepris un ambitieux travail sur l'histoire de la sexualité. Il eut le temps d'achever trois des six tomes qu'il avait prévus. Lui-même homosexuel dans une époque où cette orientation était encore réprimée – Foucault est décédé en 1984 alors que l'homosexualité en France avait été dépénalisé deux ans auparavant –, il s'est beaucoup intéressé au pouvoir exercé sur les corps qui se déploient avec l'appareil étatique. Mais avant l'avènement de ce bio-pouvoir, Foucault parle de ses prémices, exercés par l'Église et le gouvernement des âmes, une espèce de « soft power » introduisant des pratiques de surveillance et d'auto-surveillance qui instaurent un rapport à soi particulier, a.k.a le confessionnal. L'invention du purgatoire au XIe siècle et l'obligation de se confesser une fois l'an prononcée par le Concile de Trente (XVIe) rendent la chose palpable. Je vous laisse imaginer l'ambiance au confessionnal lorsque vous racontiez avec force et détails vos ébats passionnés à une personne censée être étrangère aux plaisirs charnels.

Mais loin d'alimenter le cliché originel qui voudrait que sous le christianisme se serait abattu le terrible joug de la répression sexuelle, Foucault ironise sur la « fameuse et fictive tradition judéo-chrétienne ». La production littéraire chrétienne questionnant le sexe est abondante, le hissant ainsi au statut d'objet de connaissance. Ce détour par Foucault permet, avant de commencer ce guide, de battre en brèche l'idée que le sexe sous l'Ancien Régime était plat, chiant et à l'image de l'idéal ascétique monastique. Une position partagée par les historiens contemporains qui ont étudié le sujet. Autant que sur les pratiques, ce guide insiste sur les discours porteurs de normes. Et je vous le dis tout de go : il y a de quoi se marrer, surtout au regard du vocabulaire d'antan.

Acte I : « Tu n'auras point commerce avec la femme de ton prochain »

Sans surprise, respecter cette règle est toujours mieux pour la paix dans le village. Les écrits religieux dénonçant l'adultère sont légions. C'est même un des dix commandements légué par Moïse et le seul ayant attrait au sexe. L'Ancien Testament condamne l'adultère à plusieurs reprises. Retenons l'énonciation faîte dans le Lévitique, un des cinq livres que compose l'Ancien Testament : « Tu n'auras point commerce avec la femme de ton prochain, pour te rendre impur avec elle, l'homme et la femme adultères seront punis de mort. » Le Nouveau Testament, ou la vie de Jésus, est davantage clément avec les amants trop fougueux, si bien que l'adultère, s'il était condamné, était rarement puni de mort. C'est dans le passage décrit par Saint Jean, où la foule amène à Jésus une femme adultère en réclamant sa lapidation, qu'il déclare : « Que celui de vous qui est sans péché jette le premier la pierre contre elle. »

Si sous l'Empire Romain et sans doute encore un peu après sa chute, le meurtre des deux amants demeurait légal, d'autres coutumes émergèrent au cours du Moyen-Âge. En Provence, par exemple, les deux amants trop imprudents étaient fréquemment condamnés à courir nus à travers la ville et à subir ainsi les quolibets de la foule trop heureuse de cette humiliation. Ce châtiment fût formellement inscrit dans le droit coutumier au XIIIe siècle. Reste à définir ce qui relevait de l'adultère. À en croire les écrits de Saint Augustin qui vécut au Ve siècle : « Adultère est aussi l'amoureux trop ardent de sa femme ». Quant à faire l'amour ivre et repus, faudrait pas exagérer : « l'excès de viande et de vin enflammant le désir charnel. » C'est donc un péché. Le sexe, oui, mais pas trop et seulement dans le but de procréer comme le raconte si élégamment le crime d'Onan.

Acte II : Le crime d'Onan

Le chapitre 38 de la Genèse est un des textes sur lequel les théologiens chrétiens s'appuyèrent pour justifier que le sexe ne doit être pratiqué qu'à fin de procréation. Dans l'Ancien Testament, le pauvre Onan, pour avoir refusé d'enfanter sa belle-sœur en laissant choir sa semence sur le sol, a été condamné à mort. Assurer une descendance à la femme de son frère si celui-ci venait à décéder était en effet un devoir dans de nombreuses sociétés antiques. C'est la coutume du lévirat.

L'interprétation médiévale du « crime d'Onan » que fît la théologie catholique porte essentiellement sur la pratique du coït interrompu qui pose également la question de la contraception, sujet toujours délicat pour l'Église contemporaine. Le concile de Trente, qui se déroula sur près de 20 ans et traduit le mouvement de la contre-réforme catholique, établit que les personnes empêchant la procréation sont « homicides et dénaturées ».

La codification des mœurs se fait plus pressante à partir du XVIIIe et apparaît alors le terme de « onanisme » pour qualifier la masturbation. Proposé par un chirurgien anglais, on le retrouve en François dans le texte en 1760, puis en 1770 sous la plume du médecin Samuel-Auguste Tissot dans son best-seller : L'Onanisme, essai sur les maladies produites par la masturbation. Apparaissent alors un tas de dispositifs visant à prévenir les plaisirs partagés avec la veuve poignet.

Si vous vous êtes déjà demandé pourquoi les femmes montaient à cheval sans l'enfourcher, la réponse gît peut-être dans la condamnation de ces plaisirs solitaires. Les médecins de l'époque se sont penchés avec attention sur les postures féminines, concluant que l'équitation, la machine à coudre et plus tard la bicyclette provoqueraient cette « coupable manie ».

Acte III : La position du mulier super virium est un péché

On savait le dogme chrétien plutôt patriarcal et misogyne. Sans surprise, cela se traduit aussi dans le sexe où la femme doit être en toutes circonstances dominée par son homme. L'historien Jean-Louis Flandrin nous apprend dans La vie sexuelle des gens mariés dans l'ancienne société que « l'union conjugale devait s'effectuer selon la position dite ''naturelle'', la femme allongée sur le dos et l'homme la surmontant. Toutes les autres positions étaient jugées scandaleuses et ''contre-nature''. Celle que l'on appelait rétro ou more canino était contre nature car caractéristiques de l'accouplement des bêtes. » De même, la position mulier super virium, la femme chevauchant son homme, était pêchée, celle-ci étant « par nature » passive.

Cette doctrine est un mélange de croyances stipulant que, toujours selon Flandrin, « seule la position face à face donne de beaux enfants » et que cette position rappelle le geste « fécondant du laboureur ». Notons tout de même que les différentes positions étaient richement documentées. Au XIIe siècle a été publié le Traité du Foutre qui recense et commente 24 positions.

Acte IV : Sodomie, sodomites et fornication

La définition de la sodomie a pendant longtemps regroupé toutes les pratiques sexuelles n'ayant pas pour finalité la procréation, et pas seulement le coït anal. Maryse Jaspard, auteure de La Sexualité du Moyen-Age au XIXe siècle note qu'à partir du milieu du XIIIe siècle et de l'élaboration de la théologie de Saint Thomas d'Aquin, « la nouvelle éthique condamne tous les actes sexuels dont le but n'est pas la procréation, la faute étant aggravée lorsque ces péchés sont commis dans le cadre du mariage (l'accouplement pour le seul plaisir est assimilé à de la fornication) » – ce qui au passage révèle la nature et la fonction de la prostitution à l'époque.

Les peines les plus dures étaient réservées aux sodomites. Outre la commodité de l'accusation usée pour se débarrasser des Cathares et des Templiers, de nombreux textes à vocation juridique font état des châtiments prévus. Par exemple, L'Ancienne Coutume d'Orléans, publié en 1260, précise que « celui qui est sodomite prouvé doit perdre les couilles, et s'il le fait une seconde fois, il doit perdre le membre ; et s'il le fait une troisième fois, il doit être brûlé. »

Les dernières personnes exécutées en France pour simple sodomie sont un jeune artisan et un domestique surpris « en posture indécente et répréhensible » par un soldat. De pauvre condition sociale, ils périront tous deux par les flammes du bûcher en 1750, place de Grève (aujourd'hui place de l'Hôtel de ville).

Acte V : « As-tu fait ce que certaines femmes ont l'habitude de faire : tu as fait un objet ou un instrument en forme de membre viril, de la taille que tu voulais ; tu l'as lié avec une ceinture à la place de ton sexe et tu as forniqué avec d'autres femmes, ou les autres avec toi [...] ? Si oui, tu feras pénitence cinq ans aux jours établis. » Burchard de Worms, évêque

Si vous doutiez encore de l'imagination sexuelle de nos prédécesseurs du Moyen-Âge, le pénitentiel de l'évêque Burchard va sans aucun doute finir de vous convaincre du contraire. Écrit aux alentours de 1020, son pénitentiel est un véritable recueil pornographique sur cinquante-cinq chapitres. Si Burchard a poussé ce genre littéraire à son sommet, bien d'autres théologiens religieux s'y sont essayés avant lui – même un mec au nom aussi respectable que Bède le Vénérable s'y est adonné sur quarante chapitres.

Ces recueils faisaient preuve de tellement de précision que Théodulfe, évêque d'Orléans, a rationnellement constaté que : « Bien des crimes sont énumérés dans les pénitentiels, crimes qu'il ne convient pas de faire connaître aux hommes. Aussi le prêtre ne doit pas l'interroger sur tout, de peur que le pénitent en s'éloignant ne tombe, sur l'instigation du diable, dans un vice dont il ignorait auparavant l'existence. »

Pour le délice des lettres, ajoutons-en un autre : « As-tu fait ce que certaines femmes ont l'habitude de faire : elles prennent un poisson vivant, l'introduisent dans leur vagin, et le tiennent là jusqu'à ce qu'il soit mort ; et après avoir cuit ou grillé ce poisson, elles le donnent à manger à leur mari pour qu'il s'enflamme davantage d'amour pour elles ? Si oui, tu feras pénitence deux ans aux jours établis. »

Ou encore, concernant les hommes : « As-tu forniqué, comme certains ont l'habitude de faire, en mettant ton membre viril dans un morceau de bois perforé ou quelque chose de cette sorte, et par ce mouvement et ce plaisir tu as projeté ta semence ? Si oui, tu feras pénitence vingt jours au pain et à l'eau. »

Acte VI : Interdiction de la demi-molle

Curiosité. Considérez avant de lire ce qui suit que la doctrine consacre le mariage et qu'il est théoriquement impossible de divorcer, même si votre mari vous bât, ce qu'il a par ailleurs tout à fait le droit de faire. Toutefois, les demoiselles d'antan avait le moyen de se payer une belle revanche : l'accusation d'impuissance. L'impuissance du mari pouvait dissoudre le saint sacrement du mariage. Restait à le prouver, nous dit Maryse Jaspard, au cours de « l'humiliante épreuve du congrès, tragicomédie juridique avilissante mettant en scène l'impossible accouplement ».

Acte VII : Pas de baise les jours saints – et ils sont (très) nombreux

Au VIe siècle, peu après l'énonciation des sept péchés capitaux parmi lesquels figure la luxure, apparaît la doctrine chrétienne de la continence inspirée par la formule de Saint Paul aux Corinthiens : « Ainsi, celui qui marie sa fille fait bien, et celui qui ne la marie pas fait mieux. » Cette prescription interdit l'accouplement pendant les périodes d'impureté de la femme (règles, grossesses et allaitements), les fêtes et les jeûnes. Jean-Louis Flandrin identifie, à condition que la femme ne soit pas enceinte, 273 jours de continence au VIIIe siècle – ce qui ne laisse plus que 92 ou 93 jours les années bissextiles pour cultiver son jardin. Le nombre de jours décroit ensuite pour atteindre 120 à 100 jours au XVIe et la règle s'assouplit à compter du XIe siècle.

J'espère qu'après la lecture de ce guide, vous garderez à l'esprit que tenter de légiférer et contraindre les pratiques sexuels revient un peu à essayer de définir la manière dont nous devrions manger. Il y aura toujours des gens qui trouveront que la pizza est bien meilleure avec les doigts et que, face à ça, n'importe quel pouvoir demeurera impuissant. Sauf si on nous explique savamment que ça fout le cancer et qu'on y croit – un peu comme le purgatoire.

Enfin, hommes et femmes niquent depuis la nuit des temps. Alors, hormis les vibromasseurs électriques et la pornographie en réalité augmentée avec auto-masturbateur, je doute que l'Homme moderne ait inventé quoi que ce soit en matière de sexe. Le sexe nous a toujours obsédés.

Cet article vous a été présenté par la série Versailles, diffusée sur Canal+. Rendez-vous sur le site.