Les hooligans ukrainiens s’autodétruisent à petit feu
« Lavash » retrouve ses esprits après un combat à Mykolaïv, en Ukraine.

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Sport

Les hooligans ukrainiens s’autodétruisent à petit feu

J'ai passé neuf mois de football, de nationalisme et de combats organisés en leur compagnie.
7.11.14

​Il existe une petite douzaine de groupes d'hooligans en Ukraine. Ils se sont formés indépendamment des clubs de football, en s'alignant avec des supporters allemands et anglais. Je les ai suivis de septembre 2012 à août 2013, quand leur mouvement était encore plutôt réduit. À l'époque, ils se battaient fréquemment, mais leurs blessures n'étaient jamais trop graves.

Les groupes fascistes se battaient en permanence contre les antifascistes. Il m'a fallu les observer pendant des mois avant de pouvoir entrer en contact avec leurs leaders. Après de nombreuses négociations, j'ai finalement eu l'autorisation de les photographier, mais ce n'était pas toujours une tâche facile. Au final, j'ai dû attendre quatre mois avant de pouvoir me déplacer librement parmi eux sans être surveillé. J'étais régulièrement sur la route avec eux et j'assistais à la majorité de leurs combats. Mon matériel de travail en souffrait parfois, mais ils étaient toujours très respectueux à mon égard. Après le ​soulèvement ukrainien et l'annexion de la Crimée à la Russie, il y eut de grandes rivalités entre les différents groupes.

​Une unité antiémeute ukrainienne essaie d'écarter les hooligans d'un groupe ennemi à Zaporijia, dans le sud-est de l'Ukraine

De nombreux membres de ces groupes avaient à peine 17 ans. Leur recrutement se faisait directement dans leurs écoles ou dans des classes d'arts martiaux. Beaucoup d'entre eux venaient de familles aisées et avaient été introduits par des amis. Tous étaient nationalistes et animés par un amour immodéré du football.

À travers le sport, on leur expliquait que les minorités sexuelles devaient être opprimées et que la nation était plus importante que tout. Ils étaient ensuite répartis en groupes de combats. Les jeunes recrues devaient passer des tests de combats – un peu comme des auditions – et les plus doués gagnaient ainsi le « privilège » de se battre dans d'autres villes. À la fin de ce processus de recrutement, ces jeunes hommes se montraient plus fidèles aux couleurs de leur club ; ils combattaient leurs ennemis et suivaient une idéologie sans jamais se remettre en question.

​Deux groupes de hooligans se rencontrent à Bachtschyssara, en Crimée centrale. Les groupes se mettent d'accord au préalable sur un nombre égal de combattants, et la bataille fait rage jusqu'à ce que tous les membres d'un groupe tombent à terre.

À première vue, la vie de ces hommes était étrangement romantique. Mais dans l'ensemble, tout était en réalité motivé par l'argent. Pendant les matchs de foot, les hooligans récoltaient de l'argent, qui était ensuite investi dans des bars et des magasins dédiés aux supporters. Les fonds étaient aussi utilisés pour les dépenses engendrées par les voyages des hooligans, lesquels se rendaient dans d'autres villes pour se battre. Parfois, les combats étaient organisés en terrain neutre. Tout était planifié sur les réseaux sociaux.

Un groupe d'ultranationalistes se reposent dans un train après un combat victorieux à Simferopol, en Crimée.

Leur « carrière » était plus ou moins similaire à celles des joueurs de football. Les jeunes hooligans commençaient dans un club de seconde division, sans nom ni statut. S'ils parvenaient à se démarquer, ils étaient directement recueillis par des groupes de première division. Leur âge était toujours pris en compte : les types de 18 ans ne se battaient jamais avec des gens plus jeunes qu'eux. Chaque groupe était composé de 6 à 15 garçons, et ils arrêtaient de se battre à l'âge de 19 ou 20 ans. Les plus vieux s'occupaient de planifier les combats, de répartir l'argent et de gérer l'administration. Ils ne participaient aux bagarres que si leur bande avait été gravement insultée.

Les combats organisés reposaient sur un principe d'équité : aucun hooligan n'utilisait d'armes. Mais quand les combats éclataient spontanément, ce qui arrivait généralement juste après un match, les hooligans s'armaient de pierres, de bouteilles et de bâtons. Ils essayaient d'éviter ces combats le plus possible, de peur que la police n'ouvre une enquête sur eux en cas de blessures graves. Pendant que je traînais avec eux, un type a été sérieusement blessé. Le médecin avait dû réassembler son crâne. Le groupe qui l'avait blessé a aussitôt récolté de l'argent pour couvrir les frais médicaux.

La plupart des hooligans n'allaient pas à l'hôpital à la suite de leurs blessures. Ils les soignaient eux-même chez un ami. Ils n'en parlaient jamais à leur famille. Ces combats raccourcissaient drastiquement leur espérance de vie. Même s'ils étaient très jeunes, beaucoup d'entre eux ont eu des problèmes cardiaques ou des troubles de la mémoire. Pour eux, il n'y avait rien de plus important que l'honneur de leur gang – mais vu de l'extérieur, tout ça ressemblait à un suicide progressif.

Maxim après sa défaite à un combat à Krywyj Rih, en Ukraine centrale.