Toutes les illustrations : Stephen Maurice Graham

Une plongée dans l’univers des (vrais) accros aux jeux vidéo

Aux États-Unis, la dépendance au monde virtuel se traite dans des camps de désintoxication et des groupes de soutien en ligne.

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02 Février 2015, 12:45pm

Toutes les illustrations : Stephen Maurice Graham


Les effets du manque donnaient à Brett des envies de suicide. Quelques heures seulement après que ce garçon de 12 ans se soit vu privé de ses jeux, son esprit se laissait déjà envahir de sombres pensées. Brett a regardé par la fenêtre de sa maison située à Wassenaar, aux Pays-Bas. Le jeune Américain s'est imaginé sauter de la fenêtre de sa chambre et s'écraser trois étages plus bas, en laissant sa carcasse fendue sur les pavés. À ce moment-là, la mort lui semblait plus désirable que dix minutes de plus sans pouvoir jouer à Counter Strike.

Le père de Brett avait installé un loquet sur son ordinateur pour l'empêcher de jouer. Après avoir envisagé le suicide pendant une petite demi-heure, Brett a reçu un coup de fil de la part d'un pote qui l'invitait à venir jouer chez lui. Au bord de la rupture psychologique, Brett a poussé un soupir de soulagement.

« Je me souviens m'être dit que ce n'était pas normal de passer de la déprime à l'enthousiasme en l'espace de 30 minutes », m'a raconté le jeune homme, aujourd'hui âgé de 23 ans.

Cet incident n'était qu'un simple avant-goût des profondeurs dans lesquelles son addiction allait l'entraîner. Son addiction a atteint son paroxysme en 2007, alors qu'il était en seconde et qu'il vivait dans le comté de Marin, en Californie. Sa vie tournait tellement autour de World of Warcraft qu'il a cessé de se doucher et de se brosser les dents régulièrement. Il passait une bonne partie de ses nuits à jouer et dormait rarement plus de quelques heures. Il parvenait à accumuler jusqu'à 40 heures de jeu par semaine à côté de ses études. Un jour, son professeur l'a viré de son cours parce qu'il avait l'air trop crevé. Ce trimestre-là, il a échoué à tous ses examens.

Brett passait tellement d'heures devant son ordinateur que la distinction entre le monde réel et virtuel a commencé à s'estomper. Un jour, à l'arrêt de bus, il a tenté de se téléporter comme dans World of Warcraft.

Au moment des grandes vacances, ses parents en ont eu marre. Lors d'une belle nuit de juin, aux alentours de 3 heures du matin, Brett a été tiré de son lit par deux inconnus qui l'ont traîné dans un « campement en milieu sauvage », dans le cadre d'un programme de désintoxication appelé Seconde Nature qui se déroulait à Bend, dans l'Oregon. Il s'est retrouvé avec plusieurs adolescents alcooliques et drogués. Lors d'un entretien Skype, je lui ai demandé de quoi il avait discuté pendant ce premier séjour.

« J'ai essentiellement parlé de jeux vidéo, m'a-t-il expliqué. Je devais participer à des discussions, dont le simple but était de me faire comprendre que je ne trouverais pas le bonheur en étant le meilleur joueur de World of Warcraft au monde.»

Après sept ans, deux programmes de désintoxication et plus de 88 000 euros dépensés pour traiter son addiction, Brett joue encore plus de 65 heures par semaine.

Brett n'est pas le seul à combattre son addiction. Au cours de ces dix dernières années, plusieurs histoires tragiques de gamers ont fait les gros titres de l'actualité internationale. Seungseob Lee, un Sud-Coréen chauffagiste, a passé plus de 50 heures consécutives sur StarCraft avant de succomber à une attaque cardiaque. En Chine, un homme nommé Xu Yan est mort après avoir joué pendant plus d'une semaine d'affilée. Aux États-Unis, Rebecca Christie a été condamnée à 25 ans de prison parce qu'elle était trop occupée à jouer à World of Warcraft pour nourrir sa fille, qui est depuis morte de faim.

Les experts estiment que plus de trois millions d'Américains âgés de 8 à 18 ans souffrent d'une addiction aux jeux vidéo, et les autorités sanitaires commencent à s'en inquiéter. La dernière édition du Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders (DSM) l'a récemment baptisé « Internet gaming disorder ». Le DSM avertit qu'une « activité en ligne persistante et récurrente peut entraîner une déficience ou un désarroi cliniquement important », et stipule que certaines voies neuronales sont stimulées de la même manière d'un toxicomane ingérant sa substance de prédilection. Pour avoir un élément de comparaison, les États-Unis comptent environ un million de gamers dépendants de plus que de cocaïnomanes.

Le DSM note que ces conditions les font entrer dans la famille des principaux troubles mentaux, mais qu'il n'y a pas encore de modèle médical adéquat pour le diagnostiquer. Le Dr Douglas Gentile, spécialiste des addictions des adolescents aux médias, estime que l'on peut mesurer la dépendance aux jeux vidéo de la même manière que les autres troubles psychologiques. Afin d'établir un diagnostic, les experts mélangent les symptômes des dépendants aux jeux d'argent et aux drogues. Le trouble manifeste tous les signes de l'addiction : la tolérance, le manque, la perte de contrôle, ainsi qu'un parcours étudiant tourmenté. Mais Douglas Gentile comprend les sceptiques. Il a débuté ses recherches sur l'addiction aux médias en 1999, « essentiellement pour montrer qu'elle n'existait pas. »

« J'étais absolument convaincu que l'addiction aux jeux vidéo ne pouvait pas être réelle. » Mais aujourd'hui, il s'emploie à attirer l'attention sur les risques pathologiques des jeux vidéo.

« Je voulais me couper de la vraie vie. Tout ce que je souhaitais, c'était avancer dans mon jeu » – Patricia, dépendante de 69 ans en rémission

Il n'y a pas de « profil type » du gamer dépendant. En traînant sur divers forums, j'ai rencontré Scott, 41 ans et ancien alcoolique qui a chuté en jouant à des jeux de stratégie et des casse-tête, jusqu'à ce que sa femme le quitte. Il a entamé sa désintoxication avec une thérapie de groupe en 12 étapes. Sur Reddit, je suis tombé sur un jeune de 21 ans qui avait listé 27 jeux de consoles et des centaines de jeux en ligne auxquels il avait énormément joué. Il s'est récemment désintoxiqué dans un internat de rééducation et tente de rester clean avec un groupe de soutien en ligne dédié aux joueurs obsessionnels.

Il y a aussi Patricia, une dame de 69 ans qui a guéri de son addiction à World of Warcraft, est membre des Alcooliques Anonymes et a survécu à un cancer. Patricia a joué 8 à 12 heures par jour, à côté de son boulot dans une bibliothèque. « Je voulais me couper de la vraie vie. Tout ce que je souhaitais, c'était avancer dans mon jeu , m'a-t-elle expliqué. Elle s'est glissée dans la peau d'un personnage nommé Patria, le même nom qu'elle porte sur le groupe de soutien en ligne des accros aux jeux vidéo, le Computer Gaming Addicts Anonymous (CGAA). Elle esquivait les dîners de Noël, les visites de ses petits-enfants et les excursions romantiques avec son mari. Quand Patricia s'est sevrée en 2011, elle a vécu les effets intenses du manque – à peu près les mêmes symptômes que les cocaïnomanes en rémission : insomnie, angoisse et hallucinations.

Mais alors qu'elle s'échappait du monde virtuel, son partenaire des AA et mari de 43 ans a contracté une maladie mortelle. Patricia a pris soin de lui jusqu'au bout. « Je regrette tellement, m'a-t-elle confié. J'ai gâché tout le temps qu'on avait. On aurait pu faire tout un tas de trucs, mais j'étais à fond dans mon jeu et je ne m'en rendais même plus compte. »

L'addiction de Brett a démarré en 1995, quand sa grand-mère lui a offert la console de son grand frère pour Noël, une Sega Genesis. Brett était obnubilé par le beat them all Street of Rage et le classique Sonic. Quelques années plus tard, son père ingénieur a acheté un Celeron 400 MHz bon marché, ce qui a plongé Brett dans l'univers de StarCraft. Bien que sa mère limitait son temps devant l'écran, il était tellement passionné pour les jeux de stratégie qu'il s'est mis à gérer son emploi du temps en fonction des sessions qu'elle lui autorisait.

En 2003, lorsque son père a eu une proposition de mutation aux Pays-Bas, Brett n'était pas plus angoissé que ça à l'idée de quitter ses amis et la maison de son enfance. « J'avais acheté une PlayStation 2 quelques mois plus tôt. J'ai d'abord pensé que je ne pourrais pas acheter de jeux là-bas parce qu'ils étaient incompatibles » Brett a donc jeté son dévolu sur Counter-Strike, qui fut l'un des jeux en ligne les plus populaires jusqu'à ce qu'il ne soit dépassé par Call of Duty. Même si son ordinateur ne pouvait supporter qu'une résolution d'écran de 300 par 400, fonctionnait avec 15 images par seconde et était dénué de système son, Brett était déjà dépendant.

« Dans ce jeu, j'ai mis plus d'un mois à faire mon premier kill », s'est-il souvenu. Malgré la puissance limitée de son ordinateur, il a continué à jouer jusqu'à atteindre un certain niveau. Son addiction à Counter-Strike était principalement alimentée par son désir de montrer qu'il « était capable d'être meilleur que les autres joueurs. »

L'enthousiasme de ses parents pour le talent certain de leur fils à abattre des terroristes virtuels était plutôt limité. Son père gardait la clé du verrou du PC de Brett. Mais quand Brett ne pouvait pas jouer, il tournait en rond. Son père se souvient encore de ses humeurs agressives et de son attitude impertinente. Quand Brett était tenu éloigné de son monde virtuel pendant une trop longue durée, des pensées suicidaires traversaient son esprit.

Que les jeux vidéo puissent conduire à la dépression est une perspective terrifiante. Mais ils ne constituent pas un facteur pour autant. Au début de ses recherches, le Dr Gentile s'est demandé si ce n'était pas la dépression qui entraînait un problème de dépendance aux jeux vidéo, lequel ne serait donc qu'un symptôme. En suivant 3 000 enfants pendant trois ans, le Dr Gentile a noté que les gens présentant des problèmes psychologiques étaient plus enclins à fuir la réalité – et donc, à jouer aux jeux vidéo. Malheureusement, les gens comme Brett qui jouent en permanence depuis leur plus jeune âge peuvent développer des troubles de l'attention ainsi qu'une anxiété sociale. Cela peut nuire à leur scolarité et entraîner davantage de problèmes psychologiques, ce qui les plonge d'autant plus dans le jeu.

« J'avais décidé que la progression de mon personnage avait plus d'importance que ma propre progression dans la vie. C'est bien plus mesurable, bien plus visible et plus amusant que dans le monde réel. » - Brett

« Il ne s'agit pas simplement des jeux – ce serait trop simple », a estimé le père de Brett. « Il y a probablement une explication plus satisfaisante que les jeux vidéo en eux-mêmes. »

La santé mentale de Brett ne s'est aggravée que lorsqu'il est retourné en Californie. C'était en 2004, l'année de sortie de World of Warcraft. Là-bas, l'école a fourni aux élèves un ordinateur portable sans le moindre verrou ou contrôle parental. Brett s'est donc mis à jouer de plus en plus, dirigeant un guerrier orc nommé BobaBuilder. Très vite, il s'est rendu compte qu'il ne pouvait pas tenir de conversation de plus d'une ou deux minutes sans parler de jeux vidéo.

« J'avais décidé que la progression de mon personnage de WoW avait plus d'importance que ma propre progression dans la vie. C'est bien plus mesurable, bien plus visible et plus amusant que le monde réel. »

Les jeux comme World of Warcraft ne sont pas intrinsèquement mauvais ou même générateurs de dépendance. En fait, tous les addicts que j'ai rencontrés insistent sur le fait que leurs jeux favoris ne sont pas liés à leur dépendance, qu'il s'agisse de Tetris ou Halo.

« Les jeux ne sont pas à remettre en cause », m'a expliqué Conor S, 21 ans et dépendant aux jeux video avec qui j'ai discuté sur Internet. « Il faut plutôt se demander pourquoi les dépendants continuent de jouer même lorsqu'ils se rendent compte qu'ils vont trop loin. »

DansNewLife, un internaute qui a posté dans un thread Reddit consacré aux addictions aux jeux vidéo, a partagé son expérience personnelle : « Les accros cherchent à soulager leur désarroi. Quand vous arrêtez de jouer, tous les ennuis accumulés ressurgissent... pour un addict, arrêter marque le retour à une existence douloureuse et tourmentée. »

Aujourd'hui, Brett cherche à obtenir un certificat de technicien informatique. Il s'est inscrit depuis quelques années à des cours de l'université de Santa Barbara, y assistant par intermittence. Il n'a jamais fini plus de deux semestres d'affilée. Et, malgré ses séjours de désintoxication, il continue à jouer. Par Skype, Brett m'a dressé, non sans un enthousiasme certain, une liste des 100 trophées qu'il avait récemment obtenus, lesquels l'ont tenu éloigné de sa salle de bain durant six jours. « Mais en ce moment, j'ai un peu levé le pied » a-t-il ajouté, ce à quoi son père a répondu avec dédain : « Il va aussi mal aujourd'hui que lorsqu'on l'a envoyé en camp de désintoxication. Il a dû gâcher six ou sept années de sa vie. »

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