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Musique

Le shamstep est-il une connerie d’internet ou la nouvelle techno des jeunes arabes?

À Damas, capitale de la Syrie dévastée par la guerre, on rapporte que les soundsystems des bars et des clubs qui avoisinent la ligne de front jouent du shamstep.
20.9.16

L'article original a été publié sur Noisey.

Oubliez le dab, voici le dabkeh

Dans la vidéo Intro to Shamstep, on peut voir les quatre membres de 47Soul, tous instruments en l'air, danser dans les rues de Londres sur un rythme simple et énergique, accompagné de synthé arabisant. Le plan suivant les montre sur scène, devant un public de jeunes d'origines diverses, en train de foutre le feu à un club de taille moyenne, leurs doigts volant sur les touches des claviers, leurs mains martelant les dafts et les darboukas (percussions traditionnelles). L'ambiance générale devient de plus en plus chaude, alors que s'enchaînent les plans de leur concert au Trafalgar Square de Londres, devant une foule encore plus grande pendant un festival célébrant la fin du ramadan.

Au premier abord, qui penserait qu'un clip qui montre quatre gars en train de faire les cons en jouant de la musique pourrait constituer un message fort ou engagé? Pourtant, à une époque où une grande majorité des images associées au Moyen-Orient sont plus que sinistres — des photos traumatisantes d'Alan Kurdi aux vidéos barbares de décapitations perpétrées par Daech —, cet aperçu de la jeunesse arabe et de sa culture propose un angle de vue différent et nécessaire.

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47Soul est un groupe axé synthés, actuellement basé à Londres, connu pour leur dance arabe aux textes politiques qu'ils nomment « shamstep » — style qui mélange la danse traditionnelle comme le dabkeh et des éléments de musique électronique. Alors que les membres El Far3i et Walaa Sbeit balancent leurs rythmes à l'aide de boîtes à rythmes et de vraies percussions, le guitariste El Jehaz s'occupe des riffs de guitare anguleux surplombant les synthés analogiques du claviériste Z the People.

Même si les quatre membres du groupe sont détenteurs de quatre passeports différents — El Far3i et El Jehaz sont originaires de Jordanie, Z the People est né dans une famille palestinienne à Washington, et Sbait vient d'Israël —, ils ont tous des racines palestiniennes. Chantant à la fois en anglais et en arabe, ils affirment leur loyauté envers la terre de leurs ancêtres : « Find the fruit on the trees / Send it off to wherever you please / Make sure that the money comes back home / Back to the peasants, to the fellaheen born » [Prends le fruit sur l'arbre / Envoie-le là où il te plaira / Assure toi que l'argent revient au pays / aux paysans, aux vrais fellahs], peut-on entendre dans Intro to Shamstep.

Bien sûr, la recette de 47Soul n'est pas exactement révolutionnaire. Nombreux sont les artistes arabes qui, depuis des années, ont fait se rencontrer des éléments musicaux occidentaux avec les grilles modales arabes et les rythmes traditionnels; les groupes qui accompagnent le dabkeh engagent systématiquement les hostilités avec des boîtes à rythmes et des claviers programmés pour imiter les instruments traditionnels comme le mijwiz et l'arghul.

Mais le shamstep est plus qu'un simple synonyme de fusion oriento-occidentale pour jeunes hipsters. Dans la région d'origine des membres de 47Soul, ces chansons deviennent les hymnes de la jeunesse arabe. À Damas, capitale de la Syrie dévastée par la guerre, on rapporte que les soundsystems des bars et des clubs qui avoisinent la ligne de front jouent du shamstep. À Gaza, territoire palestinien en état de siège constant, le big band Dawaween a récemment enregistré une reprise d'Intro to Shamstep. En Jordanie, la marque locale de streetwear branché Jobedu a produit une vidéo dans laquelle on voit les enfants du coin en t-shirt 47Soul se lancer dans cette danse arabe consacrée appelée le dabkeh, et s'enflammer au son d'Intro to Shamstep.

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Le nom du genre lui-même véhicule un message politique. Le « sham » dans shamstep fait référence à une région historique dont le nom arabe est « Bilad al-Sham » [souvent orthographié Bilad al-Cham ou Bilad el-Cham en français], qui s'étale sur toute la Méditerranée orientale et englobe la Palestine, Israël, le Liban, la Syrie, et une partie de la Jordanie, de l'Irak et de la Turquie. Aujourd'hui, la plupart des Occidentaux sont surtout familiers du nom à cause de Daech, qu'on décrit souvent comme « L'état islamique d'Irak et d'al-Cham ». David McDonald, professeur d'ethnomusicologie et d'anthropologie à l'université d'Indiana, explique cependant que même si le Bilad al-Cham abrite des populations appartenant à différents groupes ethniques, avec des religions, des langues et des cultures différentes, celles-ci partagent toutes un dialecte et un mode de vie communs.

Un concert de 47Soul en Palestine. Photo : Ameen Saeb

« La structure culturelle de Bilad al-Cham est constituée de nombreux éléments », explique McDonald, qui s'est livré à des recherches poussées dans la région pour préparer la rédaction de son ouvrage My Voice is My Weapon : Music, Nationalism, and the Politics of Palestinian Resistance. « Il me suffit d'entendre quelqu'un parler arabe pour pouvoir vous dire instantanément s'il vient de Bilad al-Cham. Il me suffit de goûter de la nourriture arabe pour vous dire si elle vient de Bilad al-Cham. Il me suffit d'entendre de la musique arabe pour vous dire si elle vient de Bilad al-Cham. »

En mettant le terme en valeur, 47Soul cherche à estomper métaphoriquement les frontières qui ont semé la discorde et promouvoir une vision plus large et plus ouverte de leur région. « On n'est pas le genre de groupe à revendiquer l'indépendance, avec un drapeau à défendre », explique El Far3i qu'on a joint chez lui à Londres via Skype. « Notre idée générale, c'est de lutter contre la division. »

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47Soul a débuté sous la forme d'un collectif informel de musiciens, lorsque El Far3i et El Jehaz, deux habitués de la scène d'Amman, ont rencontré Z the People par l'intermédiaire d'un ami américain commun. Plus tard, le trio s'est enrichi de Sbeit, et c'est à ce moment-là qu'ils ont commencé à jouer ensemble et qu'est apparu le terme « shamstep ».

« On essayait de se donner des références entre nous, pour décrire les rythmes qu'on voulait utiliser, ou des combinaisons de différents rythmes » explique El Jehaz. « C'est devenu un truc que je pouvais dire à Tareq — "OK, et si on essayait ce truc un peu shamstep?" C'était juste un terme de référence, et puis c'est devenu un truc à part entière. »

Dans Shamstep, leur premier EP paru l'année dernière — enregistré et autoproduit avec les 30 192 dollars réunis après une campagne de sociofinancement —, ils mettent autant l'accent sur l'unité que sur la diversité. Les gros synthés et les variations de guitares créent l'atmosphère tantôt entraînante, tantôt mélancolique du morceau « Don't Care Where You're From », dont le mix plein de réverbérations rappelle des groupes comme Radiohead ou Explosions in the Sky. Quant au dernier titre du EP, « Everyland », il développe des thèmes musicaux arabes sur une base de dancehall jamaïcain, avec une guitare cadencée et un refrain chanté en anglais : « Every land is a holy land ! » [« Toutes les terres sont des terres saintes! »]

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Le shamstep s'inspire grandement des lignes de synthé sifflantes et des rythmes syncopés, quasi reggaeton, qui accompagnent le dabkeh, danse circulaire traditionnelle qui trouve ses origines dans la région du Bilad al-Cham, et qui y est toujours très populaire. Déclinant des cycles de six pas qui alternent les coups de pieds en l'air et au sol, le dabkeh est une danse qui a toujours cours dans les mariages et autres événements de la région, pendant que l'orchestre anime la fête avec des synthés qui samplent des instruments traditionnels comme l'arghul ou le mijwiz.

Mais le dabkeh va bien au-delà d'un rythme et d'une danse. Selon McDonald, c'est un outil particulièrement efficace pour les musiciens et les activistes palestiniens, qui s'en servent comme d'un moyen d'affirmer leur identité dans l'exil et sous l'occupation israélienne, sur des territoires comme la Cisjordanie. « En faisant ça, ils font plus que simplement danser. Ils s'affirment en tant que Palestiniens, explique McDonald. Ils disent : "Nous sommes là. Nous sommes ici, sur cette terre, depuis des centaines d'années, et en tapant du pied, nous revendiquons cette terre." »

Il y a deux ans, 47Soul se sont installés à Londres, en partie parce qu'ils vivaient dans des pays différents, et que les restrictions de déplacements rendaient les répétitions au Moyen-Orient de plus en plus difficiles. « C'est toujours un problème pour les artistes qui essaient de créer un réseau dans la région », commente Abu Ghazaleh, un Palestinien membre d'Alif, groupe qui rassemble des ressortissants du Liban, d'Égypte et d'Irak. « Il est très difficile pour un Soudanais d'obtenir un visa pour l'Égypte ou le Liban, et c'est très compliqué pour un Palestinien d'aller à Haïfa, ou même à Gaza, en Cisjordanie, en Égypte, ou dans la plupart des pays de la région. Beaucoup de groupes qui réussissent à se réunir ailleurs dans le monde n'arrivent pas à se retrouver ici. »

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Depuis, 47Soul a fait la tournée des festivals et des clubs dans toute l'Europe, au Chili, en Australie et en Égypte. Mais les restrictions aux frontières — ou « l'apartheid global du système de passeport » comme l'appelle Z the People — sont redevenues un frein cet été, lorsque la demande de visa de Sbeit a été rejetée par l'ambassade des États-Unis à la dernière minute, les obligeant à tirer un trait sur leur tournée américaine. Le groupe espère finir par y jouer, avec la volonté de changer les idées que se font les gens là-bas sur la culture arabe.

« Quand j'étais plus jeune, les mots "Palestine" ou "Palestinien" n'étaient même pas utilisés par les médias grand public, sauf dans les cas où on les accolait au mot "terroriste" », raconte Z the People. « Maintenant, on assiste au même phénomène avec les mots "Arabe" ou "Moyen-Orient", ce qui est ironique sur plusieurs plans, parce que c'est nous qui sommes les principales victimes du terrorisme perpétré par Israël, par l'Europe, l'Amérique, dans notre propre région. »

Voilà la force de 47Soul. Pendant que Daech sème la terreur et que Donald Trump vomit ses discours appelant à la haine anti-musulmans, le groupe s'est construit une communauté de fans internationale et multiculturelle qui s'étend de Londres au Liban. Populariser leur musique demeure leur principal objectif, et ils n'essaient en aucun cas de bourrer le crâne de leurs fans avec un message politique. Un des meilleurs morceaux extraits de leur EP Shamstep s'appelle « Meeli », un jam lent et sensuel sur lequel les quatre membres du groupe s'échangent le micro, à la manière des Boyz II Men du Bilad al-Cham. Pendant que le kick martèle le rythme imposant du choubi, une variante irakienne du dabkeh, chaque mesure est ponctuée de coups de caisse claire sortie d'une Roland 808.

El Jehaz traduit le titre de la chanson par « Lean on Me ».

« Appuie-toi sur moi, depuis l'autre côté de la frontière », intervient El Far3i.

« Et sur le dancefloor, ajoute El Jehaz, c'est ton interprétation qui prime. »

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