Sexe

Je suis une militante en faveur du doigt dans le cul

Après l'avoir longtemps pratiqué, j'ai réalisé que peu d'hétérosexuels s'y adonnaient – pourquoi ?
15.6.16
Illustration : Alex Jenkins

Je me souviens bien de ma première approche du plaisir anal chez l'homme. Elle s'est faite derrière un écran. J'étais dans mon lit et j'avais sélectionné un documentaire sur la sexualité pour m'endormir. Un passage de ce film était entièrement consacré au plaisir anal chez l'homme. Plusieurs témoignages s'y succédaient, vantant avec beaucoup d'enthousiasme les orgasmes gigantesques et érections détonantes que provoquait ce stimulus.

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Je me suis alors rendu compte que ce sujet était exclu des conversations que je menais avec mon entourage à propos de nos sexualités pourtant florissantes. Se voir toucher l'anus par leurs partenaires, oui : la plupart de mes copines hétérosexuelles s'étaient, au minimum, vu proposer la pratique. Mais dans le sens inverse, c'était le néant.

Au fur et à mesure des conversations qui s'y prêtaient, j'ai commencé à interroger mes amis garçons sur le sujet. Après tout, nous étions tous ouverts et relativement libres côté cul. Je n'avais alors pas prévu que l'évocation de ce thème susciterait tant d'émotions et que je me retrouverais face à une meute d'adolescents pouffant de rire nerveusement, incapables de tenir la conversation et avec pour unique réponse à mes interrogations cette phrase : « Moi, on ne touche pas à mon trou du cul! » Irritée par ce que je ne pouvais m'empêcher de considérer comme un manque d'ouverture d'esprit, je me mis en tête de les faire réfléchir à l'option, leur demandant si « l'évocation d'une zone aussi érogène ne valait pas la peine de s'y attarder » et « s'ils ne faisaient pas l'amalgame entre stimulation anale et homosexualité ».

Je n'en ai rien tiré. La discussion est devenue une sorte de running gag qui les faisait toujours autant marrer et durant laquelle je bataillais seule pour leur faire entendre que la question était digne d'intérêt. C'est ainsi que je me suis vu attribuer, malgré moi, l'image d'une tripoteuse d'anus. Un peu bloquée dans ce rôle, je n'avais plus d'autre choix que d'en assumer l'étiquette, sous peine d'être suspectée de ne pas vouloir m'y adonner malgré mes revendications.

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Peu après, je suis sortie avec un gars qui était porté sur la chose. Ça a duré quelques années, au cours desquelles on n'en a jamais parlé explicitement. Je me souviens qu'il avait tendance à diriger mes mains dans cette zone pendant l'acte pour me faire comprendre ses envies. Je me suis donc lancée sans vraiment savoir où j'allais. Je n'étais pas nécessairement excitée à l'idée de toucher son anus, mais le simple fait de découvrir une autre façon de faire l'amour et de donner du plaisir à mon partenaire me plaisait vraiment.

Quand j'en ai parlé à mes amis, ils se sont moqués de lui : je me suis dit que j'aurais dû m'abstenir de dévoiler notre intimité. Ça aurait dû rester entre nous deux, et je m'en suis voulu de donner de lui une image qu'il voulait peut-être garder secrète.

Après ça je me suis mise en couple avec une fille et j'ai mis de côté cette pratique — néanmoins, je suis restée curieuse sur le sujet. Alors j'ai décidé d'aller à la rencontre des hommes hétérosexuels qui se font chatouiller l'anus, qui achètent des jouets sexuels adaptés ou qui se font carrément chevaucher par leur copine.

Parmi les personnes que j'ai contactées, Max* est dans la quarantaine et se dit à l'aise avec sa sexualité. Tellement qu'à l'écouter parler je me suis demandé s'il y avait réellement un tabou autour de cette pratique ou si c'était moi qui m'en faisais cette idée. Il pense qu'« il y a plus d'hommes qui pratiquent que d'hommes qui assument » et je le rejoins là-dessus. Max semble évoluer dans un univers très libre et je sens que sa vision des choses en est influencée. Il a d'abord découvert ce plaisir seul, à l'adolescence, et estime qu'il fait aujourd'hui pleinement partie de sa vie sexuelle. Son désir est d'ailleurs en général bien reçu par les femmes, même s'il avance qu'« il y a parfois une appréhension liée à l'hygiène de la zone ». Il m'explique faire le lien entre point G chez la femme et point P (pour prostate) chez l'homme. « On entend assez souvent dire que les hommes gèrent mal les préliminaires, ou encore qu'ils ne savent pas donner du plaisir à un clitoris. Je crois qu'on a le même problème si l'on considère l'anus comme l'équivalent du clitoris chez les hommes. C'est comme si vous vous occupiez bien de "notre vagin" mais pas de "notre clito". »

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Le parallèle est intéressant, bien que j'aie du mal à coller un type de plaisir sur un autre. J'ai donc essayé d'en savoir plus sur les sensations ressenties par les hommes avec cette pratique. Pour Max, l'orgasme est très différent de celui que les hommes ressentent en éjaculant. « Je n'ai pas systématiquement accès à l'orgasme anal, mais dans tous les cas, ça modifie mon érection et mon rapport à l'orgasme traditionnel.

Thomas est trentenaire et vit au sein d'un couple libre depuis presque un an. Il trouve l'orgasme prostatique plus contemplatif. « C'est doux, c'est lent, ça monte doucement. Un orgasme classique plus une stimulation anale, en revanche, ça décuple carrément le plaisir. Idem en ce qui concerne la fellation. »

Le plaisir est donc bien là, quoiqu'il nécessite une préparation de la zone appropriée — car non lubrifiée — et une confiance totale en sa partenaire. Mais pourtant, certains s'y refusent. Bien sûr, c'est avant tout une affaire de goût, mais le manque d'éducation sexuelle que l'on reçoit à ce sujet joue probablement un rôle.

Pour ma part, j'ai eu du mal à savoir comment m'y prendre lorsque j'ai commencé à pratiquer avec mon ex. J'avais toute la théorie en tête, mais la pratique demeurait obscure. Une fois passée la zone très étroite de l'anus, j'avais l'impression que mon doigt était perdu au milieu du néant et que le pauvre ne savait où aller. Après m'être renseignée, j'ai compris que je devais stimuler la paroi intérieure, en courbant légèrement mon doigt. Il fallait parfois faire preuve de dextérité pour toucher cette zone pendant que l'on faisait l'amour, c'est pourquoi j'ai toujours trouvé que m'y soumettre au cours d'une fellation était plus pratique.

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Je me souviens m'être dit : c'est moins dégueu que ça en a l'air. Au toucher, c'était plutôt chaud et doux. Ça m'amusait bien.

J'ai reparlé de tout ça avec un ami il n'y a pas longtemps. Quand je lui ai demandé pourquoi il ne voulait pas essayer, il m'a confié qu'il ne savait pas vraiment : « J'imagine qu'il y a un tabou qui doit générer un blocage. Je n'ai aucune envie d'introduire quoi que ce soit là-dedans. Peut-être que je préfère donner du plaisir au lieu d'en recevoir. » Ce dernier argument ne me convainc guère, car je trouve que les hommes n'ont d'ordinaire pas de mal à recevoir une bonne fellation et à se laisser aller au plaisir qu'on leur donne. Néanmoins, David semble avoir tout à fait conscience du blocage culturel qui l'influence et qu'il est difficile, j'en conviens, de dépasser.

Pour la sexologue Valérie Doyen, il existe un tabou. « Lorsque j'aborde la pénétration anale chez la femme, raconte-t-elle, je retourne la question à l'homme, et la réaction est très souvent assez vive du côté masculin : "Ça ne me concerne pas, ce sont les femmes qui sont pénétrées!" » C'est bien là que semble se porter le malaise. Aux rôles figés de pénétrant et de pénétré correspondent respectivement l'homme et la femme — ou l'homme homosexuel. Se faire pénétrer remettrait alors en cause une certaine image de la virilité. Il serait donc temps d'abolir tout amalgame entre féminité, homosexualité et plaisir anal.

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Jeanne, que j'ai interviewée pour sa propension à régulièrement toucher son mari au rectum, tient d'ailleurs à préciser, avant de commencer l'entrevue : « Dans l'imaginaire collectif, le plaisir anal est lié à l'homosexualité. Or plaisir anal ne signifie pas pénétration. Et rappelons que si le mâle hétéro peut montrer de la curiosité par rapport à cette partie méconnue de son corps, un homo n'est pas non plus dans l'obligation d'apprécier ou de pratiquer les rapports anaux », me dit-elle.

J'ai particulièrement apprécié son témoignage et celui de son mari. Ils se sont rencontrés à 17 ans et ont réalisé tout leur apprentissage sexuel ensemble. Étant visiblement réservés sur leur vie intime, ils se sont construits en intégrant le plaisir anal, sans vraiment se demander si cette pratique était commune ou non. « C'est d'abord par des lectures et illustrations mettant en scène des amours masculines que je me suis intéressée au sujet, me dit Jeanne. À une époque où mon expérience sexuelle était proche de zéro, je dévorais ces textes érotiques et découvrais l'existence du plaisir anal. Je ne me souviens pas avoir demandé la permission. J'ai le souvenir que c'était spontané : nous passions notre temps à nous taponner et j'ai eu envie de lui tripoter les fesses. »

Du côté de son compagnon, il ne se souvient plus si l'expérimentation s'est faite seul ou avec sa compagne; elle est en tous cas arrivée naturellement. « Nous avions envie de découvrir le plaisir de chacun. » Alexis me confie aussi qu'ils utilisent des jouets sexuels. « C'est pour stimuler la zone, on a commencé par des jouets classiques : des plugs et autres dildos. Puis récemment, mon épouse a découvert le stimulateur de prostate Aneros. Les sensations sont plus intenses mais nécessitent un apprentissage. » L'avantage des jouets est qu'ils permettent à Jeanne de ne pas trop se soucier de la question de l'hygiène.

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De mon côté, j'ai le souvenir d'une légère odeur, mais rien de trop présent ou d'extrêmement désagréable. Faire l'amour avec quelqu'un, c'est mélanger sa sueur, ses fluides et tout un tas de trucs qui sentent. Mettre un doigt à son partenaire en rajoute peut-être une légère en plus, mais dans le feu de l'action je suis loin de m'être attardée sur ce détail.

La sexologue Valérie Doyen me révèle quant à elle que l'hygiène est l'une des raisons pour lesquelles la pratique provoque tant de réticences. La principale demeure néanmoins le lien avec l'homosexualité, mais aussi la peur de la réaction de la partenaire, ou l'image de pervers que l'évocation de cette envie pourrait donner.

Dans tous les cas, elle conseille d'en parler avant de se lancer dans une tentative sans l'approbation du partenaire. « L'homme doit se sentir en confiance, il est donc préférable que ce soit lui qui donne le feu vert et guide sa partenaire. Il est également conseillé de commencer par des caresses de la zone, puis d'introduire un doigt », poursuit-elle. Le peu de communication sur le sujet et les pratiques très stéréotypées que nous avons tous en tête n'aident pas à libérer la parole. Combien de fois avez-vous vu une scène érotique dans un film où il était suggéré que l'homme se faisait doigter par sa copine? Zéro. Idem dans les pornos, où des scènes de ce goût-là existent mais demeurent minoritaires.

Après avoir réalisé cet article, j'ai encore du mal à estimer précisément la proportion que tient cette pratique au sein des couples. En en parlant autour de moi, j'ai rencontré autant de gens qui ne voyaient rien d'original là-dedans, que de personnes qui découvraient ce type d'expérience. Les langues se délient doucement et nul doute que le nombre de couples qui tentent et jouissent en « inversant les rôles » tend à augmenter.

Lorsque j'ai demandé à Max ce qu'il répondrait à une personne qui lui dirait « moi jamais », il m'a très justement répondu ceci : « Nous en sommes à une étape clé dans l'égalité des sexes. Une étape où les hommes doivent reconsidérer leur rôle traditionnel. Ce n'est pas ne plus être homme, mais baisser le voile sur la part de féminité que l'on a — si tant est qu'il s'agisse de féminité et pas d'une autre virilité. Pour oser aller faire un tour du côté de son anus, il faut surmonter la peur d'être homo ou féminisé. Si on la franchit, c'est que l'on est au-dessus de ça. » Je vous laisse méditer là-dessus.

* Les prénoms ont été changés.