Quand la Suisse smurfait

En 1984, Genève et Lausanne découvrent le hip-hop, et croulent sous les hordes d'ados en survêt.
7.12.16

Il existe des tas d'associations de mots qui sonnent mal, « gastronomie américaine », « art subventionné », « fat de ouf », ou encore « rap suisse ». Sérieusement, qui est capable de me donner le nom d'un rappeur suisse ? Et pourtant, sans H.I.P. H.O.P. l'émission de Sidney (malgré un équivalent fruité du nom de Frédéric « Mastermix », qui apprenait à nos voisins Romands comment faire un mix et rapper, depuis son bain), sans magazine Actuel ou sans terrain vague de La Chapelle, le hip-hop a réussi une percée au-delà des Alpes au début des années 80. On parlait d'ailleurs déjà de graffiti à la télé suisse en 1976. Certes, ils ont eu eux aussi leur lot de faux-rap (bien moins prolifique, et bien moins tubesque, il faut le reconnaître), mais un peu comme ce qu'il s'est passé en France, il faudra attendre le début des années 90 pour que les rappeurs helvétiques sortent de leurs chalets. Que ce soit pour rejoindre le Squat du Goulet, où soutenir les nouveaux fers de lance du mouvement, Sens Unik.

Contre toute attente donc, le Crazy Gang sévissait dès 84 en plein Genève. Immortalisé dans la vidéo ci-dessus tournée au Jardin Anglais (l'équivalent du Trocadéro), devant le lac et devant des grappes d'adolescentes époustouflées et autant d'adultes incrédules (se tenant bien à distance), le crew de danseurs démontre son style qui n'a rien à envier aux célèbres Break Machine (les survêts impeccables en moins).

Les survêts flashy (de marque Placette, svp), les kids de la place de la Riponne n'avaient aucun soucis pour se les payer, eux. Tournée la même année à Lausanne, ville résolument plus détente, ça frimait dur à base de coupoles et de lunettes de ski, au milieu de passants bienveillants : « Ca stimule les jeunes, c'est un jeu, en même temps qu'un exercice physique ». Breaker pour survivre, c'est en substance ce que raconte l'un des ados de la vidéo, qui s'emmerde ferme dans sa ville de 100 000 habitants seulement, à 6000 kilomètres des problématiques de la jeunesse new-yorkaise d'alors.

Et il existait aussi la variante roller-disco, plus discutable. On imagine aisément que le turf a rapidement été gagné par les breakers, malgré l'indéniable qualité de leurs figures. Que sont devenus tous ces danseurs ? Travaillent-ils aujourd'hui dans des banques ? Nous ne le saurons sans doute pas. Merci en tous cas aux Archives de la RTS qui rivalisent de vidéos de qualité, et qui nous ont déjà offert cet incroyable reportage sur « les Benett », ces bandes de minets en scooters et mocassins (italiens ou pas) qui faisaient horreur aux punks et aux new waves suisses, à une époque où le pays était pour la première fois de son histoire à deux doigts d'une guerre civile sous-culturelle. Rod Glacial préfère Lausanne. Il est sur Twitter.