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Music by VICE

Tuto : réalise toi-même ton article sur PNL !

Toutes les astuces pour sortir un article totalement à côté de la plaque et sans la moindre info valable !

par Yérim Sar
23 Septembre 2016, 11:25am

Cette rentrée 2016 a marqué un bouleversement total de l'équilibre cosmique : après avoir ronflé pépèrement pendant des années, ça y est, la presse française veut parler rap. Elle a les crocs. Elle est prête à en découdre. Elle ne fera pas de quartier. Par contre, ne comptez pas sur elle pour jeter une oreille à votre mixtape : elle veut PNL ou rien. Et ces dernières semaines, avec la sortie de Dans La Légende, le nouvel album du duo des Tarterêts, elle s'en est donnée à coeur joie. De 20 Minutes à Libé, de Slate aux Inrocks, en passant par le webzine de votre boulanger, tout le monde y est allé de son petit décryptage, de sa subtile analyse. Et vous, vous attendez quoi ? Ne laissez pas les autres se ridiculiser à votre place, que diable, prenez donc part aux festivités. Ah, vous ne savez pas comment faire ? Ne bougez pas, on va vous expliquer. Voici notre tuto pour réaliser soi-même un article sur PNL.

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Étape 1 : Ne pas aborder la musique
C'est la base. Aborder PNL sous un aspect purement extra-musical vous épargnera bien des tracas. Inutile de vous encombrer avec des analyses assommantes sur leur façon de rimer et de poser ou sur leurs choix d'instrus : ça fait plus de 35 ans qu'on refuse de considérer les rappeurs comme des vrais musiciens, alors ne perdez pas votre temps en considérations futiles.


Étape 2 : Insister sur leur look
Entre les clips et Instagram, vous trouverez largement de quoi faire pour décortiquer les choix vestimentaires des deux loustics. Et ainsi, vous concentrer sur l'essentiel : l'évolution capillaire d'Ademo et les baskets de N.O.S. Des choses simples, pour des gens simples.

Étape 3 : Faire appel à des experts
Grâce à cette astuce, vous permettrez à d'autres idiots de faire tout le travail à votre place. Bon OK, ils vous voleront un peu la vedette, mais au moins s'ils disent n'importe quoi, vous n'y serez pour rien. Pour trouver un expert, tapez « journaliste rap français » ou juste « PNL » dans la barre de recherche. Attention : il s'agira de gens qui n'auront techniquement pas plus d'information que vous, vu qu'ils n'ont jamais adressé la parole au groupe. Mais ils seront ravis de vous donner un coup de main et ils le feront avec l'enthousiasme d'un hamster fraîchement sorti de sa cage. Leurs réflexions à côté de la plaque donneront du corps à votre texte et leurs théories bidon vous feront gagner quelques clics pour peu que vous sachiez les mettre en avant. Et ça, quand on n'y connaît que dalle et qu'on n'a pas la moindre inspiration, ça n'a pas de prix.

Pour les plus intrépides : conviez un expert issu d'un milieu considéré comme étant éloigné du monde du rap en général et de PNL en particulier. Que ce soit une prof de français ou un dresseur de koalas, vos lecteurs sauront saluer cette initiative originale. Et avec un peu de chance des journalistes encore moins finauds considéreront que votre expert a brillamment décrypté des zones d'ombre. N'oubliez pas : vous êtes mauvais, mais il y a de grande chances que vos collègues le soient encore plus.  


Étape 4 : Pomper ses voisins
On dit souvent que le journalisme est une grande famille. C'est vrai. Une grande famille qui rappelle énormément la dynastie Fritzl. Vous pouvez vous contenter de citer d'autres journalistes en précisant la source, quitte à transformer l'article en zapping dénué de propos, mais après tout, c'est pour ça qu'on vous paye, non ? Une poignée d'élus arrive parfois à ce stade ultime, qui consiste à citer une citation issue d'un autre média, qui lui-même avait sollicité un avis externe, etc. Un peu comme ces petits lapins cæcotrophes qui ré-ingérent quotidiennement une partie de leurs excréments pour pouvoir vivre. Gardez bien cette image en tête : c'est l'avenir de la profession.


Étape 5 : Publier l'article le jour de la sortie de l'album
Ou la veille (pour les plus excités), ou le lendemain (pour les plus lents). Dans tous les cas, le message que vous enverrez au lecteur sera le même : vous êtes des fous d'info et vous êtes constamment dans les starting-blocks, prêts à foncer pour exploser la concurrence. Ça sous-entend évidemment que niveau analyse on sera au sixième sous-sol vu l'absence totale de recul, mais ce n'est pas le sujet. En bon filou, on peut tricher en écrivant en amont les trois quarts du bouzin, laissant ça et là des petits trous à combler avec 2-3 citations issues d'une 1ère écoute de Dans la légende. Album qui n'aura donc aucun impact sur le propos réel de l'article, mais c'est pas le sujet non plus. En outre, vous pouvez assumer votre ignorance crasse dès lors qu'elle est joliment formulée. Comme dit plus haut, ça reste du rap français, et personne ne vous en voudra si vous n'en captez pas la moindre virgule : l'important c'est de meubler avec des formules rigolotes du genre « le story-telling par l'absence story-telling ».


Étape 6 : Enclencher le compteur
Nombre de vues, ratio nombre de minutes depuis la publication divisé par le nombres de vues, nombre d'heures avant la sortie du prochain clip, nombres de jours avant la sortie du prochain album, nombre de ventes estimées, nombre de ventes réelles, nombre de T-shirts vendus, numéro dans le top Spotify, iTunes, Amazon. Savoir compter, c'est d'abord et surtout savoir buzzer.



Étape 7 : La chronique express
 
Même principe que plus haut mais poussé à l'extrême. Vous pouvez donc commencer la chronique en avance : quel que soit le contenu de l'album, rien ni personne ne vous fera changer votre intro, qui de toute façon est calquée sur le même modèle depuis votre premier stage. Si Dans la légende ne cadre pas avec l'idée préconçue que vous en aviez, c'est la faute des artistes, pas la vôtre. Vous n'avez rien à vous reprocher.

Les plus aventureux peuvent tenter de se lancer dans une véritable chronique. Évidemment, ils réaliseront, un peu trop tard qu'ils n'ont ni le temps ni le recul pour ça et que boucher et chirurgien sont deux métiers différents. Mais il sera trop tard. Peu importe : rayon poncifs éculés, le buffet est toujours à volonté. Entre les « mais si, PNL c'est un peu politique en fait », « l'album de la consécration », « leur argot réinvente la langue française » et l'inégalable « en fait j'ai découvert le groupe à Nuit Debout », vous aurez largement de quoi faire.

Une issue de secours envisageable : écrire à deux, en déléguant à l'un la contextualisation (qui prendra la moitié de l'article) et à l'autre les commentaires sur l'album. C'est de la triche, mais tant pis. Par contre il faut se relire, au risque de trouver des doublons assez folklos avec les mêmes extraits de rimes qui reviennent dans le papier comme un running gag. Pour les plus perfectionnistes - si tant est que le terme puisse s'appliquer ici - ou pour ceux qui ont écopé d'un boulet en binôme, il sera toujours possible d'écrire un article à 4 mains, et de revenir trois jours plus tard dans le même média pour se la jouer solo.

Enfin, si vous optez pour le menu à emporter ne dites jamais « on a analysé » le disque alors que vous avez juste jeté en vrac vos premières impressions sur chaque morceau sans chercher à aller plus loin. A noter que bien que ce soit l'option la plus paresseuse, vous pouvez, là encore, vous faire aider par un collègue (y'a pas de raison).



Étape 8 : Utiliser PNL partout, tout le temps
C'est le b-a-ba, puisque vous n'avez qu'à incruster ni vu ni connu le mot « PNL » dans le titre de l'article, même si celui-ci n'a qu'un rapport très indirect avec les deux rappeurs. Le problème, c'est que c'est un peu grillé au bout d'un moment. Il existe heureusement une version plus discrète, qui fonctionne uniquement sur le net, à savoir incruster le mot PNL uniquement dans l'url de votre page, sans le dire à personne. Tant que les moteurs de recherche le prennent en compte, ce sera votre petit secret.



Étape 9 : Enchaîner les comparaisons absurdes
Vous manquez de culture musicale pour tenter un rapprochement logique ? Pas de panique, nous avons ce qu'il vous faut : la comparaison totalement à la rue. Un classique qui fait ses preuves depuis 45 ans. 

Optez pour une référence connue de votre lectorat, afin qu'il se sente un peu moins perdu. Si vous rapprochez PNL de certains rappeurs américains qui les ont influencés, ce sera pertinent, mais personne dans le grand public ne comprendra de qui vous parlez ; dans le meilleur des cas Olivier Cachin reprendra la comparaison à son compte, mais ça n'ira pas plus loin. Non, ce qu'il vous faut c'est un parallèle mainstream qui parle à tout le monde. Le groupe décline les apparitions médiatiques ? On tient les Daft Punk du rap. Le fait que des interviews de Daft Punk existent depuis des années et que leurs masques soient un choix esthétique (on sait qui ils sont) ne doit pas vous freiner. PNL sont 2 rappeurs indé qui ont du succès en restant eux-mêmes ? Faisons-en les héritiers de Lunatic, et tant pis si, musicalement comme dans tout le reste, un océan les sépare. De toute façon c'était ça ou « il y a du Hegel dans PNL ».

Notez bien que la comparaison stupide ne se base que sur quelques détails, que vous aurez sélectionné au préalable, en omettant délibérément tout le reste : c'est la clé. Des lecteurs pointilleux s'apercevront sans doute de la supercherie, dans le sens où en limitant à ce point les critères de comparaison, on pourrait dresser des ponts entre PNL et l'intégralité de la scène rap des années 2000. Sauf que des lecteurs pointilleux en 2016, déjà 1/ ça ne court pas les rues, et 2/ les rares rescapés ne lisent pas vos articles. C'est là que se trouve le second gros avantage : la comparaison stupide drainera systématiquement des réactions stupides. Chez les fans des musiciens pris en référence, pas un seul ne comprendra que leur mention en tant que modèle prouve qu'ils sont toujours respectés. Et chez les groupies de PNL, aucune ne déplorera ce besoin maladif de s'appuyer sur des piliers comme pour excuser l'existence de jeunes artistes avec une identité propre, révélant un complexe d'infériorité assez triste ; quand Lunatic ou d'autres sont arrivés, dire « chouette, des héritiers de NTM » aurait été un échec absolu.

En gros, vous aurez droit aux gémissements d'indignation des uns et aux cris de joie des autres. Mission accomplie.

Étape 10 : N'interroger aucun proche du groupe
Inutile de vous emmerder à dénicher les rappeurs qui ont bossé avec les frangins de Corbeil avant leur mue en PNL ou des voisins des Tarterêts. Cela vous entraînerait dans un engrenage infernal qui vous forcerait à recouper des informations, réaliser qu'ils avaient une discographie assez fournie avant de devenir ce qu'ils sont aujourd'hui, écouter cette discographie, découvrir qui était exactement leur paternel et ses rapports avec Dassault, comprendre que l'on ne parle pas de la Sexion, recouper à nouveau tout ça avec leurs textes pour voir si ça concorde... Non, vous n'avez pas signé pour ces conneries. Sortir de Paris c'est fatigant et adresser plus de quatre mots à votre chauffeur Uber c'est déjà le bout du monde, donc les sauvageons du 91 et leur papa gangster, ce sera pour Didier de la rubrique faits divers et basta. 


Étape 11 : Mettre le paquet sur le côté énigmatique
Vous ne connaissez pas PNL, ou alors très vaguement, quant à vos lecteurs, je n'en parle même pas. Leur musique ne vous parle pas, et vous n'avez pas envie de faire semblant de vous y intéresser. Pas de panique, il existe une échappatoire : parler de groupe mystérieux sans jamais avoir tenté un minimum d'enquête sur eux au préalable. Rappelons que « enquête » ne signifie pas juste « demander pourquoi ils refusent les interviews ».

Si le cœur vous en dit, vous pourrez vous mettre en scène dans une aventure rocambolesque soulignant vos talents d'investigation. Il y a toutefois un gros inconvénient avec cette approche : vous serez obligé de parler à des gens, soit le truc qui fait peur au pigiste branleur de base. Pire, vous devrez les amener subtilement à évoquer en priorité les rappeurs, et si possible à gratter du scoop avec la déontologie qui vous caractérise. Un exemple de mise en pratique :

- Allo, Nodey* ? 
- Ouais ?
- C'est bien toi le DJ de PNL ?
- Plus maintenant, moi j'étais sur des dates de la tournée Le Monde Chico, mais là en...
- Fascinant. Ils sont comment dans la vie ?
- Bah je les ai côtoyés surtout pour les concerts, mais ils sont sympas, tranquilles quoi.
- Tu dirais que le succès leur est monté à la tête ? Que c'est pour ça qu'ils t'ont viré comme un malpropre ?
- Mais ça s'est pas du tout passé comme ç...
- En live ça se passait comment ? T'as des anecdotes ?
- C'était des répèt' normales, mais le rapport au public est intéressant parce que dès qu'ils arrivent sur scène...
- Ok merci beaucoup pour tes réponses
- Et vous allez parler de mon actu à moi aussi ou... Allô ?

Savamment agencées, ces précieuses informations vous permettront de broder le paragraphe suivant :

« Derrière la réussite, il y a aussi l'envers du décor. Si Ademo et N.O.S parlent jusqu'à l'overdose de l'importance de la famille, symbolisée par l'acronyme QLF (« Que La Famille », comme nous l'avions révélé dans notre précédente enquête), il semble que cette attitude trouve vite ses limites. C'est ce que nous a confié Nodey, beatmaker d'origine vietnamienne et ancien DJ du groupe. « J'étais sur des dates de la tournée Le Monde Chico, mais je ne les côtoyais que pour les concerts, rien d'autre », lâche-t-il, amer. Laissé malgré lui sur le bord de la route du succès, il ne s'étendra pas plus sur le sujet, sans doute à la suite de pressions. En dépit de son silence, nul doute que le début de couplet polémique d'Ademo sur Tchiki Tchiki, très offensant pour la communauté asiatique (« je parle pas tching tchong tchang tching tchong »), lui était destiné. Décidément, il y a bien quelque chose de pourri au royaume PNL. »


Étape 12 : Faire un top
Quel que soit le thème choisi (qui sera forcément peu inspiré), dresser un classement élaboré à partir de l'écoute rapide d'un album est à peu près aussi pertinent que lister les « moments forts » d'un teaser de film de moins de deux minutes. Mais c'est aussi la meilleure formule à adopter lorsque l'on n'a pas de temps à perdre, que l'on ne veut pas faire long, que l'on ne sait pas écrire ou les trois. Au pire vous pourrez donner le change en blindant « l'article » de gifs.



Étape 13 : La mise en abyme
Dernière option, la pire. En arrivant après la guerre, vous pouvez faire un article qui prétend prendre de la hauteur sur vos confrères afin de dénoncer cette épidémie de vacuité abyssale.  En réalité, votre papier se résumera à une série de vacheries expéditives, le tout rédigé par un auteur dont la seule particularité est d'allier le mépris au second degré tout en essayant désespérément de faire passer ça pour de l'esprit. C'est pourquoi cette technique reste le fond du panier, mais heureusement, aucun média digne de ce nom ne serait assez pété pour oser acheter et publier un torchon pareil.


* Un grand merci à Nodey qui n'a pas participé à cet article. Vous pouvez écouter son dernier EP ici.

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