Vie et mort sur le dancefloor

Dans son dernier livre, Tim Lawrence revient sur cette brève période de la nuit new-yorkaise, entre 1980 et 1983, où les scènes punk, hip-hop et disco se mélangeaient.
29.11.16

La campagne promo du nouveau et très attendu livre de Tim Lawrence, Life and Death On The New York Dance Floor 1980-1983, a emmené l'auteur anglais (déjà acclamé pour ses deux premiers livres, sur Arthur Russell et la dance music américaine) de l'autre coté de l'Atlantique pour participer à des débats, se faire applaudir et, évidemment, faire la fête. Pendant quatre années, Lawrence a interviewé à peu près 130 personnes dans le cadre de son enquête sur cette période aussi passionnante qu'éphémère durant laquelle les scènes disco, punk, hip-hop et arty de New York se sont télescopées, avec, en toile de fond, une série de changements sociaux et politiques radicaux. Même s'il vous dira le contraire—vous précisant qu'il a simplement donné un rapide aperçu du sujet—Lawrence a signé un guide exhaustif et définitif de cette très singulière période de l'histoire musicale. Son livre est tellement minutieux et détaillé, qu'une fois terminé, je me suis demandé si j'avais encore des questions à lui poser.

J'avais tort de m'en faire. Entre l'élection de Donald Trump, qui avait mis la nightlife new-yorkaise sur la touche au début des années 80, et le décès de David Mancuso, fondateur du Loft, parrain du clubbing et peut-être le DJ le plus intègre du circuit, l'actualité me donnait plus de sujets de discussion que j'aurais pû en demander. Tout d'un coup, Life and Death, imposant pavé de 600 pages, semblait prendre plus de poids encore.

Tim Lawrence avait déjà documenté la vie de Mancuso et de nombreux acteurs-clés du disco, dans Love Saves the Day, son livre de 2006 qui explorait la culture dance et club américaine des années 70. Life and Death peut être considéré comme sa suite directe. À l'origine, Lawrence voulait couvrir la décennie 80, et établir une nouvelle carte reliant house, techno et culture rave. Mais il a très vite réalisé qu'il avait largement de quoi faire sur la période 80-83, aussi brève soit-elle.

Tout commencement débute par une fin. Pour le livre de Lawrence, cette fin a lieu dans un stade : la fameuse Disco Demolition Night de juillet 1979, un gigantesque brasier de disques disco avant un match de baseball au Comiskey Park de Chicago, organisé par un animateur de radio local, Steve Dahl. L'évènement, qui s'est vite transformé en émeute, avait un sous-texte un peu plus glauque que ça : le rejet de l'art et des valeurs des communautés noire, gay et latino. Car le disco, loin d'être enterré, en était en réalité à ses balbutiements.

« En 1980, la scène de New York s'est emballée », raconte Lawrence. « De nouveaux lieux, développant de nouvelles idées, ont ouvert en 1980, tandis que d'autres, qui existaient déjà, se sont consolidés. Et puis j'ai commencé à réaliser qu'il y avait cette scène club —dont le Paradise Garage et le Loft étaient les piliers centraux, avec le Saint—qui était majoritairement blanche et gay. Tout ça formait un mouvement qui englobait tout Downtown, même si les autres communautés ne considéraient pas forcément qu'elles en faisaient partie. Toutes ces scènes représentaient des énergies parallèles qui se croisaient et s'entrelaçaient. »

Le Paradise Garage en 1979.

Tim Lawrence aime assez le concept de Scenius—terme suggéré par Brian Eno pour refléter l'extrême créativité que les villes et les scènes peuvent générer quand la température sociale est bonne. Eno a posé ses valises à New York en 1979 pour enregistrer Fear of Music, le classique des Talking Heads. Il ne devait rester que trois mois, il est finalement parti après trois ans.

« C'étaient essentiellement des artistes et des musiciens, et des gens comme David Mancuso, qui s'installaient en centre-ville pour explorer de nouvelles façons de vivre, de nouvelles manières de s'impliquer à la fois créativement et socialement », explique Lawrence. « Il y avait un bouillonnement artistique énorme dans les années 70, et à la base, les gens faisaient partie de groupes bien définis. Les artistes fréquentaient les artistes, les poètes trainaient avec les poètes, les gens qui faisaient du DJing avec les DJ's. Mais au fur et à mesure qu'on avançait dans la décennie, certains punks ont commencé à sortir avec les DJ's, les poètes se sont mis à fréquenter des groupes. On a assisté à un gigantesque melting pot de rencontres et d'interactions, dans ces espaces abandonnés. »

Un des espaces qui a été un point central de tous ces échanges fut le Mudd Club, un lieu fréquenté par des types comme Alan Ginsberg, Jean-Michel Basquiat ou Vincent Gallo. Hautement estimé par le milieu de l'art et de la mode, le Mudd Club—un club ouvert et accessible, véritable négatif du très élitiste Studio 54—était un composant vital de la scène dance de NYC.

« Tu pouvais vraiment comprendre la scène dance si tu suivais le développement parallèle des scènes art punk et hip hop, et la manière dont chacune contribuait à l'autre » poursuit Lawrence. « Quand je parle à des gens comme Anita Sako (DJ du Mudd Club), ils ont le sentiment, et c'est justifié je pense, que leurs contributions n'ont pas été reconnues—dans le sens où personne n'a jamais réellement écrit sur eux—et quand ils sont mentionnés à de rares occasions, on les considère simplement comme des DJ's rock, parce qu'ils jouaient dans des clubs orientés punk. Mais la réalité c'est que si tu te penches sur leurs playlists, elles sont aussi riches et variées que toutes celles que tu trouveras dans le livre. »

Car oui, Life and Death est rempli de playlists. Même si c'est la partie rédigée qui fait l'essentiel de l'ouvrage, la brigade Discogs sera aux anges : le livre fournit une mine inestimable de recommandations, qu'il s'agisse de classiques ou de disques oubliés, qui pourraient défoncer n'importe quelle soirée en 2016.

Lawrence est toutefois très prudent dans son évocation du passé : « J'essaie de ne pas me montrer trop nostalgique. J'essaie de montrer les aspects les plus durs, l'expérience multidimensionnelle que représentait la vie à New York à cette époque. » Le livre aborde ainsi le racisme latent des premières années du Mudd Club, le problème inhérent aux soirées gay exclusivement composées de Blancs, et évidemment, l'arrivée du SIDA, à qui le « Death » du titre fait référence. Toutefois, Lawrence reconnaît avec humilité qu'un journaliste, aussi consciencieux soit-il, ne peut raconter toutes les facettes de l'histoire.

« C'est anecdotique, mais même durant la recherche et l'écriture de Love Saves The Day, les gens me disaient que pour eux, le pic du Paradise Garage se situait vers 1983, et que ça a commencé à décliner à partir de là » se souvient-il. « Mais bon, celui qui a commencé à fréquenter le Garage entre 1984 et 1987 ne pouvait pas penser que c'était un club sur le déclin, il se disait juste que c'était le meilleur club qu'il n'avait jamais vu de sa vie—et il avait raison. Donc tout est relatif. Mais reconnaissons-le, même au sein de la scène, il y a eu une transition durant cette année-là. Tu peux voir que toutes sortes de choses ont changé à New York en 1983 et 1984, la ville et sa culture étaient assiégées. Et les choses changent quand tu es en danger. »

Une playlist de Lawrence pour la RBMA, regroupant quelques-uns des disques que François K jouait à l'AM/PM.

Tim Lawrence a grandi dans le village rural de Winnersh, à une heure de Londres. Fils d'un professeur qui a fui l'Allemagne nazie dans sa jeunesse, il était le seul enfant juif à l'école, et à la demande de sa mère, a progressivement rejoint un mouvement de jeunesse juif durant son adolescence. Même s'il n'a jamais ouvertement pratiqué la religion, elle lui a appris le sens de la communauté, et l'amour de la ville, lorsqu'il a déménagé pour l'université de Manchester et a goûté aux plaisirs de l'Acid House à la Haçienda. Bien que Lawrence soit loin des personnages noirs, queer ou latino qui peuplent son récit, il possède une empathie naturelle pour les outsiders du dancefloor. En tant que résident londonien, que pense-t-il des attaques de plus en plus nombreuses sur la vie nocturne de sa ville ?

« Je pense que ces espaces sont des lieux d'interaction sociale, de construction et d'exutoire, et qu'ils forment une communauté créative solide » observe Lawrence. « C'est une part importante de l'économie britannique, mais elle est rarement reconnue comme telle. » Mis à part les perturbations naturelles que peuvent provoquer l'arrivée de clubs dans des quartiers résidentiels, qu'est ce qui fait que la nightlife est aujourd'hui une cible aussi systématique dans les querres de gentrification (ou de colonisation comme Lawrence préfère l'appeler) ? Le gouvernement est-il effrayé par l'hédonisme public ou les lieux d'échanges ? Pour Lawrence, comme beaucoup d'autres, la réponse est sans équivoque.

« Mon impression principale, c'est que tout ça a un lien avec la pression spéculative qui découle de l'augmentation des loyers » argumente t-il. « Les gens qui possèdent ces immeubles cherchent à les convertir en lieux résidentiels, plutôt qu'en locaux à utilité commerciale, parce que c'est un moyen de faire grimper leur valeur. »

La Danceteria, New York

Ce qui fait la réussite de Life and Death, c'est avant tout la façon dont Lawrence rend compte de l'énergie absolument unique de l'époque. Et dans un climat politique plutôt décourageant pour les clubbers, l'histoire qu'il raconte permet de rêver à un futur immédiat plus inspirant et plus radieux.

« La rave a explosé à la fin des années 80 et au début des années 90, parce qu'il existait tous ces entrepôts désaffectés dans l'East London » explique Lawrence. « Des gens qui n'avaient pas beaucoup d'argent gravitaient autour de ces lieux abandonnés, et on était au coeur du premier krash néo-libéral. Le marché immobilier avait grimpé tellement vite qu'il était devenu insoutenable. Et tout a fini par exploser. Aujourd'hui, nous assistons à nouveau à la fermeture de lieux. Ça s'inscrit dans une continuité. L'étape suivante serait une sorte de changement politique radical, pour vraiment équilibrer l'organisation des sociétés. »

À quoi ressemblera cet inévitable changement ? Comment affectera-t-il la vie nocturne ? Impossible de le dire. Mais Life and Death, formidable lettre d'amour au pouvoir de la créativité collective, nous rappelle l'essentiel : continuons de danser.

Vous pouvez lire l'introduction du livre sur ce lien.

Life and Death On The New York Dance Floor, 1980-1983 est disponible chez Duke University Press.

John est sur Twitter.