Illustrations : Helkarava

La semaine dernière, mon collègue Loïg m’a présenté un type qu’il avait rencontré au festival Astropolis. Généralement je me méfie un peu des gens que Loig rencontre, c’est souvent des grands chauves hyperactifs qui finissent systématiquement leurs soirées au poste parce qu’ils se sont assis à poil sur un banc. J’ai quand même accepté d’aller déjeuner avec eux, et il se trouve que Gaspard (c’est son prénom) est non seulement tout à fait fréquentable, mais qu’il avait plein de trucs passionnants à raconter.
Gaspard est le créateur de RennesTV.fr. Strasbourgeois d’origine, il s’est retrouvé en Bretagne pour ses études et a créé, dans la foulée, une web-TV et un blog, Walk In The Wild Side. Ce fan de Hamilton Morris a même mis en place un partenariat avec un labo pour analyser, en utilisant la méthode de la spectographie, les drogues qui circulent à Rennes – MDMA pure à 98 %, méthamphétamine vendue comme de la mescaline et autres surprises du genre.
Quand je lui ai demandé comment il s’était intéressé aux drogues, il m’a répondu que son histoire personnelle l’avait incité à se pencher sur la question. Il s’avère que Gaspard a eu d’intenses migraines qui l’ont handicapé pendant plus de dix ans, ce qui l’a conduit à se pencher sur tous les trucs qu’il a pu ingérer pour atténuer ses douleurs. Aujourd’hui, grâce à un médecin, Gaspard est « guéri » de ses migraines. En échange, il est devenu accro au valium. Comme on trouvait cette histoire incroyable, on lui a demandé de nous la raconter encore une fois, cette fois avec un enregistreur.
VICE : Tu as commencé à avoir des migraines à quel âge ?
Gaspard : Je n’en ai pas un souvenir précis, mais je dirais vers le collège. Et c’est devenu vraiment chaud à partir de 17, 18 ans. Généralement, les migraines sont les pires entre 20 et 40 ans. Chez les femmes, c’est à cause des hormones, parce que ça s’arrête à la ménopause. Chez les mecs, c’est un peu plus flou.
Tu prenais quoi pour atténuer la douleur ?
Pendant des années, je suis resté classique : je prenais du paracétamol et de l’ibuprofène. J’en ai mangé des kilos. Il y a deux sortes de traitements pour les migraines : les anti-inflammatoires et les antidouleur. Il y a également plusieurs sortes de migraines, mais en général c’est provoqué par de la tension intracrânienne – ce qui signifie avoir trop de sang entre les sillons du cerveau, là où il y a le liquide céphalorachidien.
Et toi, t’avais quoi ?
J’en avais trois différentes. Les plus fortes étaient des migraines avec aura ; pendant les 10 premières minutes qui précèdent la migraine, on a des hallucinations. Personnellement j’avais des picotements dans le bas des yeux, je perdais mon champ visuel, j’avais des acouphènes, mais surtout je sentais la sérotonine s’en aller. On ne se sent pas bien mais sans savoir pourquoi. Ça arrive vraiment n’importe quand, en voiture, en train de marcher, à la fac, à la maison. Les anti-inflammatoires marchent sur les migraines dues à l’hypertension intracrânienne, mais toutes les migraines ne sont pas dues à ça. Certaines sont déclenchées par d’autres phénomènes et dans ce cas-là, les anti-inflammatoires ne servent à rien. T’as beau en prendre, ça n’aide pas.
Ma grand-mère a des migraines aussi, et ça me fait marrer parce que j’ai appris récemment qu’elle prend un dérivé de LSD, de l’ergot de seigle, depuis environ 40 ans.
C’est de la dihydro-ergotamine. Ça a des effets sur le cerveau mais ce n’est pas comparable à l’acide. Une fois, j’avais fait exprès de garder un acide dans mon frigo jusqu’à ce que j’aie une migraine pour en vérifier le caractère antimigraineux, et c’est incroyable. Le meilleur antimigraineux de toute l’histoire de la terre, c’est l’acide. Pour te donner une idée, l’acide monte en 45 minutes ; quand une migraine commence, ça dure trois jours. La fois où j’ai pris de l’acide, la migraine a disparu en vingt minutes, c’est-à-dire vingt minutes avant le début des effets de l’acide.
Pour en revenir à ton histoire, tu es resté dans le conventionnel avec l’ibuprofène et le paracétamol jusqu’à quand ?
Jusqu’à la première année de fac, donc environ 19 ans, quand la fréquence des migraines a commencé à augmenter. À partir de là, les migraines se sont concentrées dans le temps, jusqu’à trois fois par semaine. C’est devenu un handicap. J’en ai eu vraiment marre donc je suis allé voir des médecins généralistes qui ont d’abord essayé de me mettre sous anti-inflammatoires plus forts. Ça ne marchait pas.
Quel genre de trucs ?
Le voltarène, le kétoprofène aussi, des anti-inflammatoires lourds. Ils marchaient parfois, probablement sur les migraines dues à une hypertension intracrânienne, mais comme toutes n’étaient pas dues à ça, ça ne fonctionnait pas à chaque fois. Pendant quelques années, j’ai fonctionné au Di-antalvic, un médicament qui comprenait du dextropropoxyphène et du paracétamol, et qui a été interdit.
Pourquoi ?
C’est une histoire complètement folle. La France était le seul pays d’Europe à mélanger du dextropropoxyphène et du paracétamol, protégeant d’office les gens du suicide parce qu’avant d’atteindre la dose mortelle du dextropropoxyphène, ils avaient déjà le foie flingué par le paracétamol – donc personne ne se suicidait en France avec ça. Quand tu as le foie qui fond, tu ne meurs pas, mais tu souffres terriblement. Les gens préféraient se suicider avec du Valium, par exemple. En Angleterre, ils vendaient du dextropropoxyphène pur, par boîtes de 200. Donc il y avait 100 morts par an en Angleterre à cause de ce produit. Comme les médicaments sont faits à l’échelle européenne, l’Europe a décidé d’interdire le dextropropoxyphène, interdisant de fait le Di-antalvic. Le problème c’est qu’en enlevant le Di-antalvic, ils ont, à mon sens, enlevé le meilleur antidouleur – c’était celui qui avait le meilleur effet avec le moins d’effets secondaires. Avec le Di-antalvic, tu pouvais boire de l’alcool, il n’y avait pas de somnolence, ni de dépendance.
Ça t’a touché directement ?
Ça m’a fait chier. C’est là que ça s’est aggravé. Avec le Di-antalvic, j’avais la possibilité de calmer les migraines, non pas de les éliminer ou de ralentir leur fréquence, mais quand je les avais, elles étaient moins fortes. À partir du moment où il n’y a plus eu ça, j’ai de nouveau été dans la merde.

Tu es retourné voir un médecin ?
Les médecins m’ont dit qu’il me restait la codéine, la Lamaline (de l’opium et de la caféine), et qu’après c’était la morphine, donc un antidouleur stade 3. J’ai commencé avec la codéine. Avec ce produit, je ne sentais pas mes migraines. Je pouvais les avoir, je savais qu’elles étaient là, mais je ne sentais aucune douleur. Malheureusement, les opiacés ont des symptômes de dépendance et de tolérance. Au bout de deux mois, trois cachetons de codéine ne faisaient quasiment plus d’effet.
C’est ce qu’on appelle l’effet de palier ?
Oui, tu atteins une telle tolérance que quand tu en prends, ça ne marche plus. Et là, c’est un problème. Je suis donc retourné voir le médecin. C’est comme avec les programmes scolaires, eux ils ont un programme médical : migraine plus douleur = antidouleur. Là, je suis passé à la Lamaline. C’est de l’opium avec de la caféine et du paracétamol. J’en ai eu quatre boîtes à Noël, et début février il n’y en avait plus. Je les prenais par trois, deux à quatre fois par jour.
Tu es devenu dépendant à l’opium ?
J’ai discuté avec des potes héroïnomanes. On a comparé nos effets secondaires, nos syndromes de manque, et en effet, ce n’était pas loin.
T’as quel âge aujourd’hui ?
J’ai 26 ans, l’opium c’était il y a deux ans. Je me suis emballé avec ça. Quand tu as mal tous les jours et que tu trouves un antidote à la douleur… Je revivais. Mais à un moment, je me suis rendu compte que j’étais à Katmandou en permanence. J’ai décidé d’arrêter. C’est là que j’ai découvert le syndrome de manque aux opiacés ; ça s’appelle le prurit, tu as envie de te gratter, tu te grattes mais tu ne sais pas pourquoi. Tu sais que si tu grattes, ça ne s’arrêtera pas, t’iras jusqu’au sang. Ça dure quelques jours. Ensuite, il y a les bonds de sérotonine. Tu peux passer d’une grande euphorie à une grande dépression en moins d’une demi-heure. Et aussi, j’avais le bide en vrac.
Et tes migraines sont revenues, non ?
Oui, les antidouleurs étant arrêtés, ça revient.
T’as pris quoi pour substituer l’opium ?
Je n’avais rien du tout. J’en ai chié. À partir de là, tu te retrouves dans la position où tu ne peux plus prendre d’antidouleur, parce que tu sais quel est le risque, mais tu as de nouveau mal. Je suis donc allé voir un neurologue. Je lui ai dit : « Quel que soit le prix, quelles que soient les conséquences, enlevez-moi ça. »
Avant d’accepter l’interview, tu m’as dit que tu ne pouvais pas citer le nom du neurologue, je crois.
Oui, il y a certaines choses que je ne peux pas dire. Je suis donc allé chez un neurologue spécialiste qui travaille dans un service hospitalier. Ils ont essayé de déterminer d’où venaient mes migraines. D’abord, les causes internes : j’ai fait une batterie de tests, IRM, scanner, échographie… Ils ont tout regardé. À partir de là, ils ont cherché des tumeurs, même bénignes, parce que rien qu’une tumeur dans les sinus peut provoquer une migraine. Mais il n’y avait rien. Une fois les causes internes écartées, on cherche les causes environnementales. Ils m’ont fait une batterie de tests sur mon alimentation : fromage, saucisson, chocolat, tout ce qui peut provoquer des migraines.
Tu as eu des migraines pendant les examens ?
J’en ai eu une pendant un IRM. Ça leur a permis de me montrer le fonctionnement d’une migraine : c’est une ombre qui se déplace dans le cerveau, qui part de derrière, presque du cervelet, et qui remonte vers le cortex préfrontal. C’est cette ombre qui se déplace dans le cerveau qui provoque la douleur. C’est aussi ce qui fait l’aura, c’est-à-dire que ces zones-là sont momentanément désactivées. C’est ça, l’origine des hallucinations. Tu sens qu’il se passe un truc bizarre, c’est l’ombre qui se déplace à l’intérieur du cerveau. Quand elle atteint le cortex préfrontal, c’est là que ça fait le plus mal, mais c’est aussi là où elle s’arrête. Ça ne dure jamais plus de 72 heures. Les trois quarts des migraines durent entre 24 et 48 heures.
Donc le neurologue a éliminé les causes internes, environnementales, et ensuite ?
Ensuite, ils cherchent les causes infectieuses. J’ai eu droit à toute la batterie d’antibiogrammes. Ils m’ont mis des cotons-tiges dans le nez, dans les oreilles, sous les ongles, sur la peau, sur la bite… Ils m’ont fait un test d’allergie au THC, aussi. Rien.
Combien de temps ont pris tous ces tests ?
Les antibiogrammes prennent longtemps. Les cultures prennent jusqu’à 14 jours. Tout ça s’est fait en un an. Et : rien. Sauf qu’un jour, j’ai débarqué chez le neurologue et il faisait une autre tronche. On devait faire des examens complémentaires, mais il m’a dit que ce n’était pas la peine, parce qu’il avait trouvé ce que j’avais. Ce qui lui a mis la puce à l’oreille, c’est qu’il m’avait prescrit du Xanax pour m’apaiser un peu, et que ça n’avait eu strictement aucun effet sur moi. C’est là qu’il a compris que je faisais partie d’une minorité de migraineux dont on sait quel allèle, sur quel chromosome, déclenche les migraines.

Tu as eu l’impression qu’il avait de la joie sur son visage quand il t’a annoncé qu’il avait diagnostiqué ?
Oui. C’est un médecin de l’ancienne garde. Il est petit, à moitié chauve, il est plus comme le professeur Tournesol. Cette histoire l’avait rendu curieux. Il m’a sorti une étude réalisée aux États-Unis. Dans cette étude, ils ont remarqué que le Xanax ne marchait pas sur le GABA. Il m’a donné 200 mg d’un coup pour tester le truc. J’ai dû rester au cabinet, j’ai eu le droit de faire un tour et de revenir au bout de trois heures. Il m’a mis debout et m’a fait marcher sur la pointe des pieds ; il était choqué. Il a dit : « Avec cette dose, vous devriez être en train de dormir, de ronfler, de baver. »
Et ensuite, qu’est-ce qui s’est passé ?
Il m’a demandé de faire un test génétique. Il m’a dit que ce que j’avais concernait seulement 2,5 à 3 % des migraineux. Mon allèle était exprimé sur le code génétique. Le médecin m’a expliqué que cet allèle régulait le neurotransmetteur GABA, qui est un frein du cerveau, stimulé par la prise d’alcool ou le valium. Il y a toute une cascade de neurotransmetteurs dans le cerveau, et en gros le GABA est un frein mais il régule la noradrénaline, qui est un précurseur de l’adrénaline. Le GABA est un peu le frein qui empêche l’accélérateur d’accélérer trop fort. Typiquement, l’afflux de noradrénaline c’est dormir la nuit et quand il y a un bruit strident à côté, comme un verre qui se brise ou un accident de voiture, tu te réveilles instantanément et en moins d’une fraction de seconde, tu vas faire un appel à la conscience, ce qui signifie que tu seras alerte et tu auras même décodé l’origine du bruit avant même d’avoir ouvert les yeux. La noradrénaline c’est une espèce de supercarburant stimulant qui te stimule. C’est lié à la testostérone chez les mecs, c’est pour ça qu’on a la gaule le matin. En gros, mon seuil d’adrénaline était surélevé, parce que mon seuil de GABA était inférieur à la normale.
OK. Qu’est-ce qu’a dit le médecin, à ce moment-là ?
Il a éclaté de rire et a dit : « J’en ai trouvé un ! » Il a ouvert un grand classeur plein de revues scientifiques pour me montrer une étude faite aux États-Unis ; c’était sérieux. Le médecin m’a expliqué qu’ils avaient découvert que le seul médicament qui ciblait particulièrement le GABA, c’était le valium. Mais dans l’étude, ils avaient découvert qu’en provoquant un syndrome de manque aux benzodiazépines, et particulièrement aux stimulateurs du GABA, on pouvait rééquilibrer le niveau de GABA dans un cerveau pour une durée assez longue, voire à vie – le faire se restabiliser plus haut qu’il ne l’était au départ. L’idée c’est de prendre du valium à dose thérapeutique, donc 10 mg la première fois, de repérer et noter les effets concrets, puis de maintenir un niveau d’effet qui soit toujours le même pendant cette période, donc augmenter la dose en fonction de la tolérance, sans qu’il y ait vraiment de limite.
On devient vite accro au valium ?
C’est instantané. On commence par 10 mg tous les jours, puis au bout d’un moment c’est 15, 20, puis 30 etc. Je suis monté jusqu’à 80 mg en à peine deux mois.
Et qu’est-ce que t’as pensé des risques liés à de telles doses de valium ?
Il m’a expliqué que le valium n’avait pas d’autorisation de mise sur le marché à cette concentration-là. Le seul endroit où on donne de telles doses, c’est en hôpital psychiatrique, pour faire dormir les patients. Même les vieilles toxicos au valium depuis quarante ans ne prennent pas de doses pareilles.
C’est interdit en France ?
Ce n’est pas interdit, mais ce n’est pas autorisé non plus. J’ai signé une décharge disant que j’acceptais les risques.
C’est une espèce de zone grise ?
C’est une zone grise. Ce n’est pas un protocole validé mais si tu l’acceptes, tu acceptes la prise de risque. Dans mon cas, la question ne se posait pas. J’en avais marre. Là, on me proposait une solution alors que je n’en avais plus. Les risques que je prenais à faire ça étaient moins élevés que les conséquences d’avoir encore vingt ans de migraines, c’était clair.
Et les effets du valium, c’est comment ?
C’est horrible parce que c’est délicieux. Ça me rappelait un peu les premières défonces sous herbe. Tu es un peu déséquilibré, tu planes…
T’as eu peur à un moment ?
Disons que je n’avais pas confiance, parce que pendant que je prenais du valium, j’avais encore des migraines. Je me suis dit que ça ne collait pas.
Tu voyais le médecin à quelle fréquence ?
Je le voyais une fois par semaine, c’était un contrôle avec prise de sang, tension, pour voir si tout allait bien.

Et au bout de 2 mois de valium, qu’est-ce qui s’est passé ?
J’ai dû m’arrêter parce que je ne revenais jamais à la réalité. Et j’avais des comportements bizarres. Le passage à l’acte était totalement démystifié. Ça m’arrivait d’avoir des pulsions et d’y céder, par exemple, d’embrasser sauvagement une simple copine dans l’escalier, comme ça. Je me connais, je ne l’aurais pas fait en temps normal.
Comme une bête qui cède à ses pulsions ?
Oui. En scooter j’avais envie de rouler plus vite, par exemple. Ça devenait chaud. Le plus gros problème, c’est que je prenais des antidouleur en même temps. Mon quotidien, c’était Lamaline et 80 mg de Valium. J’ai failli faire une overdose. Je me suis retrouvé dans mon plumard, un soir, avec 60 mg de valium et 30 mg de codéine, et j’ai dû me faire vomir parce que j’ai eu très peur. Je suis allé voir le neurologue et je lui ai dit que je pensais avoir atteint la dose maximale. J’allais prendre des boîtes de valium à la pharmacie tous les quatre jours. La pharmacienne pensait que je faisais du trafic. Mes potes commençaient à flipper. Le neurologue m’a dit que j’avais deux solutions : soit on réduisait progressivement – donc on repassait à 40, 20 puis 10 – mais avec une possibilité que ça échoue ; soit on arrêtait tout d’un coup. J’ai hésité. À ce moment-là, je prenais du valium le matin avec mon thé, j’en avais besoin.
Et alors ?
J’ai arrêté d’un coup. J’étais censé passer une semaine à l’hôpital, mais ça ne m’arrangeait pas pour le boulot. Donc je suis rentré chez moi et j’ai vécu le plus gros bad trip de toute ma vie ; il a duré trois semaines. Je dormais entre 14 et 17 heures par nuit et j’étais quand même crevé. Mes intestins et mon estomac ne comprenaient plus rien. C’était très difficile, vraiment une des périodes les plus difficiles de ma vie, très noire, très déprimante. Ça mène à la dépression nerveuse en 24 heures. Je pense n’en avoir jamais connue, à part là.
T’aurais peut-être dû accepter le séjour à l’hôpital.
Avec le recul, oui, peut-être. Au bout de trois semaines, quand j’ai recommencé à dormir un peu plus normalement, j’ai réalisé que ça faisait plus de deux semaines que je n’avais pas eu de migraine. J’avais oublié les migraines. Et là, pendant deux ou trois semaines, j’ai vécu un moment magnifique. Mon cerveau s’est rééquilibré. La dépression est devenue euphorie, c’était l’exact inverse. Je chantais du matin au soir. J’ai pris dix kilos en l’espace de trois semaines.
Tu en avais perdu beaucoup ?
J’avais perdu douze kilos pendant les trois semaines du syndrome de manque.
Tu n’as pas eu de migraine depuis combien de temps ?
Un an et deux semaines très exactement.
Tu as fêté les un an ?
Oui. Je ne te raconterai pas ce que j’ai fait. En revanche, je vais offrir à mon neurologue une bouteille de whisky douze ans d’âge chaque année, pour le remercier. Il dit qu’il ne boit pas, mais je ne le crois pas.
Bon c’est la fin de ton histoire ? J’ai toujours adoré les happy ending.
Pas tout à fait. Pour te résumer le truc, mon taux de GABA était trop bas, le valium a augmenté ce taux. Le syndrome de manque a fait qu’il a chuté d’un coup, puis le cerveau l’a rééquilibré plus haut que le taux de départ, ce qui était l’objectif. Mais il l’a rééquilibré tellement haut que j’étais naze. J’étais tout le temps fatigué. Je me suis mis au vert, reposé, rien n’y a fait. Je suis retourné voir mon neurologue, qui a confirmé : mon taux de GABA était trop haut. Il m’a dit qu’on pouvait le baisser avec une molécule, la Ritaline, qui est utilisé chez les enfants contre les troubles de l’hyperactivité. C’est un analogue de l’amphétamine. C’est pas vraiment une amphétamine mais c’est un putain de stimulant. Un peu comme la coke.
Il t’en a prescrit combien ?
Une seule boîte, soit 20 comprimés. Je devais en prendre une fois par trimestre pendant un an, trois jours d’affilée. Évidemment au bout d’un mois et demi, la boîte était vide, parce que ce truc est génial. Je l’ai dit à mon neurologue, il était fâché et m’a dit qu’il ne m’en prescrirait plus jamais.
Et ça a marché ? T’es moins fatigué ?
Oui ça a marché ! Mais c’est là qu’on voit le pouvoir des drogues – j’ai pris un mois et demi de valium et deux ou trois jours de Ritaline, et ça me fait encore effet aujourd’hui. Mon cerveau s’est rééquilibré en fonction de ces drogues-là. C’est là qu’on comprend quelque chose qu’on ne maîtrise peut-être pas aujourd’hui : n’importe quelle drogue fait effet pendant très longtemps, ça ne disparaît pas comme ça. Ça ne détruit pas forcément les neurones mais ça modifie l’organisation réticulaire du cerveau. Ce n’est pas aussi simple qu’on le croit là-haut. Il y a des trucs auxquels il ne faut pas toucher trop violemment.
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