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Cet article a été publié il y a plus de 5 ans
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On vous présente le chef du parti politique le moins sérieux du Kosovo

Visar Arifaj a gagné un siège au conseil municipal de Pristina en proposant de renommer une tour « Rita Ora ».

par Igor Pakovic, Photos: Jetmir Idrizi
17 Décembre 2013, 9:30am

Visar s'adressant aux médias avant les récentes élections

Visar Arifaj est un graphiste designer kosovar de 26 ans doté d’une moustache à la Richard Pryor et d’un don pour la satire politique. C'est aussi le dirigeant et le « président légendaire » autoproclamé du parti politique satirique Partia e Fortë – ou « Le Parti Fort » – qui a réussi à avoir plus de likes sur Facebook que tout autre parti politique légitime des Balkans.

Fondé à la suite d'une beuverie entre amis, le parti a rapidement reçu un soutien massif en ligne, à tel point que Arifaj et ses collègues ont réussi à obtenir un siège au conseil municipal de Pristina, la capitale du Kosovo. Dans l'ensemble, leur modus operandi est d'être plus absurde que tous les autres partis politique des Balkans. Ce n'est pas chose facile ; Arifaj et son équipe se doivent d’être extrêmes dans leurs propositions – leurs promesses de campagne comprennent la légalisation de la corruption, l'interdiction des maladies graves, la construction d'universités dans chaque quartier. Ils veulent également renommer la vieille tour de l'Horloge à Pristina en hommage à Rita Ora, la personnalité kosovare la plus célèbre à l'étranger.

Non seulement des gens ont voté pour eux après avoir entendu leurs propositions, mais certains opposants les ont même pris au sérieux ; à savoir, ils n’ont pas compris la blague. Par exemple, quand Arifaj a annoncé qu'il allait créer 12 000 nouveaux emplois en faisant un tour de magie – alors que le pays a un taux de chômage de 55 % chez les jeunes –, le candidat d'un parti rival a essayé de lui faire de l'ombre en assurant qu'il pourrait en créer 20 000.

J'ai pensé qu'il serait intéressant de parler avec le « président légendaire » de ses projets pour le Kosovo.

Visar en campagne

VICE : Salut Visar. J'ai lu que votre ambition ultime était de devenir président du Kosovo.
Visar Arifaj :
Bien sûr que non – ça ne serait pas assez ambitieux. Gouverner un pays n'est jamais assez ; on devrait toujours penser au-delà des frontières, et peut-être même à l'international. Cela dit, en tant que parti politique, nous devons faire attention à nos prises de position officielles. Le parti a par exemple décidé qu'il était préférable de n'avoir qu'un siège à l'assemblée municipale.

C'est raisonnable. Maintenant que les élections sont terminées, comment vous et les membres de votre parti allez continuer à rendre les gens heureux ?
Nous ferons en sorte de ne rester qu'entre nous en politique : nous rendrons les citoyens heureux en les tenant le plus possible à distance de la politique. Nous ne ferons que de rares apparitions publiques pour nous prononcer sur des questions importantes. Ça suffira, pour les six prochains mois.

D'accord. Le mois dernier, des nationalistes serbes ont perturbé les élections locales dans le nord du Kosovo : ils ont l'impression que la Serbie a abandonné le Kosovo en échange d'une adhésion future à l'UE. Vous pensez quoi de ces gars-là ?
Je n'ai aucune idée de ce dont vous parlez. Le nord du Kosovo est un bon exemple de démocratie ; nous l’avons développée avec l'aide de nos partenaires internationaux. Les divisions ethniques sont la clé de la coopération, car il ne peut pas y avoir de coopération dans l'unité. C'est logique, vous ne pouvez pas coopérer avec vous-même. Je suis sûr que notre modèle démocratique est le meilleur. Il devrait servir d'exemple à d'autres pays européens.

L'aigle kosovar sous stéroïde du Partia e Fortë

Croyez-vous que les habitants des Balkans se détestent vraiment entre eux ? Ou c'est juste une simplification de l'Occident ?
Ces gens se détestent sincèrement depuis le début de leur histoire, pour la plupart. La différence majeure entre l'Occident et les Balkans, outre la situation géographique, c'est que l'Occident arrive mieux à délocaliser la haine dans les pays qui en ont le plus besoin, alors que les habitants des Balkans ont dû faire avec une haine interne depuis des décennies. Maintenant que nous avons presque fini de nous diviser en États-nations pour un meilleur fonctionnement, nous sommes prêts à intégrer l'UE, où nous pourrons mieux coopérer en tant qu'entités séparées.

Le niveau d'apathie politique est énorme dans toutes les républiques issues de la dissolution de la Yougoslavie. Vous pensez qu’avec votre parti, vous pourriez créer une plate-forme politique commune dans la région ?
Les gens apprécient enfin le luxe de ne pas avoir à penser à la politique. C'est un sujet très ennuyeux qui, en règle générale, porte sur des aspects techniques mineurs qui n'affectent pas la vie des gens. Justin Bieber et Miley Cyrus, d'autre part, méritent toute l'attention du monde.

Vous avez dit que se moquer de la classe politique faisait renaître un espoir de changement. Pensez-vous qu’au-delà de la moquerie, il y a un regain d’engagement civique en politique ?
Le peuple, dans sa large majorité, hait les hommes politiques. C'est un sacrifice que nous faisons pour rester au pouvoir. Mais ça en vaut la peine parce que, quelque part, se moquer des politiciens revient à dévoiler la vérité. Ça leur fait perdre de leur autorité et ça les rend humains. Une fois que c'est fait, les gens peuvent avoir le sentiment qu'eux aussi sont capables de prendre les choses en main, personnellement.

Nous savons que le changement est mauvais parce qu'il implique que les individus sortent de leur zone de confort. C'est pourquoi nous faisons de notre mieux pour faire rire à la télévision. La politique et la comédie, c’est un mélange dangereux qui peut menacer tout le fonctionnement politique d'un pays.

Visar Arifaj

C’est difficile de faire participer les citoyens à la vie politique de leur pays de façon suivie ?
Le plus important, c'est de continuer à faire croire aux gens que voter est la seule façon démocratique de faire changer les choses. Et dans ce cadre-là, les hommes politiques font du bon boulot depuis deux siècles, peu importe la façon dont les moyens de participation ont changé avec le temps. Il est essentiel de rappeler aux gens que – bien qu'on ait inventé le téléphone, la télé, et bien sûr Internet – le meilleur moyen de compter dans la balance politique reste toujours de cocher une case sur un bout de papier tous les quatre ou cinq ans. Ça devient de plus en plus difficile de justifier ce principe, mais d'une façon ou d'une autre on y parvient encore.

Votre parti est devenu populaire grâce aux réseaux sociaux. Vous avez une opinion sur Internet ?
Internet peut être un instrument dangereux s'il tombe de manière incontrôlée dans les mains d'un peuple. Certes, une grande partie de notre popularité s'est construite grâce aux réseaux sociaux, mais on fait très attention à ça : la communication instantanée et la participation sur Internet ne doivent pas être vues comme quelque chose de sérieux – surtout comparées au fait de cocher une case sur un bout de papier. Internet c'est juste fait pour les jolis chatons – les autres trucs sont pour les nerds. YOLO !

À part Internet, quels sont les problèmes cruciaux que rencontrent les Kosovars, qui forment la démocratie la plus jeune d'Europe ?
Eh bien, à part une meilleure hygiène, des médicaments, l'accès a l'éducation, l'irrigation, la santé publique, des routes, un système d'eau douce, de l'ordre public, qu'est-ce qu'on pourrait bien demander de plus ? Grâce aux politiques d’attribution de visa très restrictives des nations civilisées, les jeunes du Kosovo ne perdent pas de temps à voyager et à vivre dans d'autres pays. Nous aimerions les encourager à s'installer, à se marier et à avoir des enfants le plus tôt possible. Ils ne devraient pas être curieux de découvrir le monde qui les entoure. Les pays où ils n'ont pas besoin de visas – le Monténégro, l'Albanie, la Macédoine, la Serbie et la Turquie – sont amplement suffisants. Ils n'ont pas besoin de voyager autre part. C'est aussi un moyen efficace pour filtrer les citoyens illégaux (ils ne peuvent pas s’empêcher de voyager illégalement).

Pour finir, lors de votre campagne politique, vous vous êtes souvent moqué de l’emprise des États-Unis sur la politique locale. Comment les USA exercent leur influence sur le Kosovo ?
Les États-Unis n'oseraient jamais interférer avec la politique du Kosovo. C'est simplement par respect que nous leur demandons de s'impliquer dans la plupart de nos affaires politiques. Nous avons également accepté que la Bechtel Corporation, une entreprise américaine, construise notre autoroute principale. Cette expérience nous a beaucoup appris sur le droit du travail. Les employés qui travaillaient sur le chantier recevaient une somme conséquente de 1,35 € par heure, ils pouvaient profiter d'une pause déjeuner pour couper le rythme de 12 heures de travail quotidien et avaient la possibilité d'avoir une journée entière de repos par mois ! Les employés blessés étaient virés afin qu'ils n'aient pas à continuer à travailler. C'est un bel exemple pour toutes les entreprises locales qui veulent savoir ce qui signifie le progrès. L'Amérique est toujours là pour nous !

Merci Visar.