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L’histoire poisseuse de la mini-cellule néonazie alsacienne

Comment trois skinheads ont perpétré dans les années 2000 les pires crimes racistes imaginables depuis la campagne de Colmar.

par Aymeric Le Gall
23 Novembre 2016, 6:00am

Screenshot extrait de l'émission « Faites entrer l'accusé » via YouTube.

« Un monsieur avec beaucoup d'humour, charmant. Toujours prêt à donner un coup de main. Oui, c'était vraiment quelqu'un de sympa. » Voilà comment Evelyn Frantz, membre de l'ONG Amnesty International de la ville de Colmar, dans le Haut-Rhin, qualifiait le néonazi Emmanuel Rist, aka « Le Bec », dans l'émission télévisée « Faites entrer l'accusé ».

Un descriptif élogieux qui tranche avec le passif plutôt très sombre de Rist, 44 ans aujourd'hui. Condamné à plusieurs reprises entre 2007 et 2011 pour des actes racistes et xénophobes de degrés divers et ultra-violents, l'homme avait pour habitude de jouer sur tous les tableaux : personnage respecté et bien sous tous rapports d'un côté, adorateur du Troisième Reich et d'Adolf Hitler de l'autre. C'est pourquoi, lorsque celui-ci a comparu devant la Cour d'Assises du Haut-Rhin en juin 2011 pour l'assassinat dix ans plus tôt de Mohammed Madsini, un marchand de tapis de 46 ans, il commençait déjà à être un habitué du barreau.

Avant cela, l'homme avait déjà été condamné à 30 mois de prison suite à la profanation de 127 tombes juives dans le petit cimetière d'Herrlisheim en Alsace, le 30 avril 2004 – le jour de l'anniversaire de la mort d'Hitler –, ainsi qu'à 10 ans de réclusion criminelle après avoir piégé à la bombe le cabanon d'un retraité marocain à Rouffach, en 2005. À cette occasion, le pauvre homme s'en était sorti de justesse – même s'il avait tout de même dû dire adieu à la vue de l'un de ses yeux, de même qu'à l'ouïe d'une oreille.

Évidemment, à la lecture du Curriculum Vitae sordide de Rist, pas de doute possible quant à la nature des actes qu'il a commis. Celui-ci ciblait en effet des communautés précises : juifs et musulmans. Aussi, à chacun de ses méfaits, Emmanuel Rist prenait soin de signer ses attaques par un code pour le moins énigmatique : « Tiwaz 2882 ».

Malgré une enquête poussée, les gendarmes ne sont toutefois jamais parvenus pas à déchiffrer la signification de cette signature. En fait, il a fallu attendre qu'un des complices de Rist de dix ans son cadet, Laurent Boulanger, l'explique, pour comprendre que Rist était en réalité le cerveau et chef de file d'une minuscule cellule néonazie basée dans la région alsacienne. La signature Tiwaz 2882 était en fait leur nom.

Selon Wikipédia, Tiwaz 2882 était une phalange « autonomiste et totalitaire». Elle constituait la branche armée de l'Ordensstadtmilitant pour une « Alsace nordico-aryenne » et avait pour habitude d'accompagner ses divers actes racistes de tracts pour le moins clairs où il était question de « mener des raids punitifs contre les races inférieures », et d'agir « en total respect avec Adolf Hitler » – c'est ce qu'avait revendiqué la cellule juste avant d'assassiner Madsini.

Concernant la signification précise du nom, selon les dires de Boulanger, Tiwaz était en fait « la 17 e lettre d'un très ancien alphabet utilisé par les peuples de langue germanique ». C'était également de la première lettre du mot « Tyr », dieu païen nordique de la guerre, de la justice et de l'ordre. Pour ce qui est du « 2882 », on apprendra lors du premier interrogatoire d'Emmanuel Rist qu'il s'agissait du chiffre inscrit sur « la plaque d'un ancien officier allemand » que Rist portait en permanence autour du cou.


Emmanuel Rist, fondateur et leader de la cellule néonazie Tiwaz 2882. Screenshot via Youtube.

Soupçonnant – à tort – l'homme d'appartenir à un groupe nazi structuré, les gendarmes, après de brèves recherches, ont fini par découvrir que la fameuse cellule Tiwaz 2882 ressemblait plus à une bande de bras cassés haineux qu'à une authentique phalange terroriste. Et qu'elle était donc pourvue de moyens très limités. Car en réalité, celle-ci n'était composée que de trois pauvres membres : Rist lui-même, et deux autres compagnons de galère, le jeune Laurent Boulanger donc, ainsi que Laurent Peterschmitt. D'après l' Obs, les deux autres ne se revendiquaient pas d'une véritable idéologie nazie. Leur seule conviction politique était liée à leur haine certaine à l'égard des « racailles qui ne travaillent pas et agressent les pompiers ».

Le médecin de campagne ayant fait accoucher la jeune mère de Rist ne trouva rien de mieux à dire à celle-ci que cette prophétie, effrayante : « Ne vous attachez pas à cet enfant, il va mourir. »

Mais au-delà de la bêtise et de l'horreur des actes commis à quatre ans d'intervalle, ce qui frappe surtout, c'est la personnalité d'Emmanuel Rist lui-même. Ce dernier est né dans une famille alsacienne aux origines modestes. Son grand-père fut enrôlé en tant que Malgré-nous dans une armée du Troisième Reich, à l'égard de laquelle il gardera toujours un profond dégoût, légitime.

Néanmoins, alors que pour la plupart des Alsaciens, l'histoire de la Seconde Guerre mondiale a laissé des plaies béantes sur les corps et dans les esprits au point que nombre de survivants vouent une haine profonde à tout ce qui se rapproche de près ou de loin de la mouvance nazie, Rist, lui, prend le chemin inverse. Dès l'âge de 15 ans, il se met à collectionner de la memorabilia en lien avec le Troisième Reich. Drapeaux, livres et armes à feu, notamment. Cette passion dévorante aura pour point d'orgue l'assassinat d'un père de famille marocain un jour de mai 2001, lequel n'avait eu pour seul tort que celui d'être au mauvais endroit, au mauvais moment. Et d'avoir la mauvaise couleur de peau.

Mais revenons un peu en arrière. D'après diverses sources, l'enfance de celui que ses potes appelaient affectueusement « Bobby » a été frappée du sceau de la grosse merde dès le départ. La preuve : alors que le petit Emmanuel venait juste d'ouvrir pour la première fois ses prunelles sur le monde, son avenir venait d'être scellé. En effet, le médecin de campagne ayant fait accoucher la jeune mère ne trouva rien de mieux à dire à celle-ci que cette prophétie, effrayante : « Ne vous attachez pas à cet enfant, il va mourir. »

Les compères d'Emmanuel Rist au sein de Tiwaz 2882. Screenshot via YouTube.

L'avocat de Rist, Me Renaud Bettcher, m'a expliqué plus en détail le milieu social dans lequel a grandi son client. « Ses parents sont des gens simples, dit-il, et pour eux, la parole du médecin est prise comme celle du curé ou du notaire – une parole d'évangile. » Pour l'avocat alsacien, il est impossible de ne pas prendre en considération la prémonition du médecin au moment de tenter de mettre des mots sur la violence primaire, gratuite de son client. « C'est comme un curé qui leur aurait dit [aux parents] : "cet enfant est le diable." »

Pour l'avocat, il s'agit d'un événement fondamental, décisif dans l'histoire de l'homme qu'Emmanuel Rist est devenu. Il dit de lui qu'il a toujours senti en Rist une espèce de détachement au regard de la vie humaine. La phrase du médecin constitue pour lui la clé de l'énigme. Et explique l'enfance, puis toute la vie de Rist. « Il a été délaissé, dit Bettcher. On ne s'en est pas occupé. Or un être humain a besoin d'être aimé, a besoin d'un contact charnel, affectif – d'autre chose qu'une simple alimentation de son organisme. »

Face à ce manque d'amour, Emmanuel va devoir se construire seul, sans repère. Jusqu'à devenir très bizarre. Car des paradoxes, Rist en est bardé de tous côtés. Fan d'Hitler, il a pourtant appelé son fils Mao, comme le leader communiste chinois. Aussi, quoi qu'il soit un assassin xénophobe récidiviste, l'Alsacien est aussi un artiste, et un dessinateur bien connu de la région pour avoir régulièrement publié des illustrations dans les canards locaux. Pire, il a même fait parler son talent, réel, auprès de l'association de défense des Droits de l'Homme Amnesty International, dans plusieurs campagnes contre les conditions de détention à Guantánamo, ou contre la présence de mines antipersonnel en Asie du Sud-Est. Ce qui n'a aucun sens.

Puis, lors de son procès aux Assises de 2011, Rist a surpris l'auditoire en faisant montre d'un changement radical dans sa manière de pensée. Interrogé par la Présidente du tribunal, Emmanuel Rist a expliqué avoir réfléchi en prison. « C'est complètement débile de cautionner un régime qui a fait autant de mal », a-t-il dit de son Troisième Reich tant aimé. « Je n'ai jamais su freiner et quelque part, j'ai perdu ma famille pour des convictions absurdes. »

Si l'avocat des cinq enfants de Mohammed Madsini n'y croit pas un seul instant, son avocat, lui, n'est pas aussi catégorique : « Je pense que c'était vraiment dans une démarche intellectuelle personnelle plus que dans un but purement utilitaire. J'ai la faiblesse de le croire. »

Quoi qu'il en soit, Emmanuel Rist n'est pas près de sortir de prison. Condamné à 20 ans de prison ferme, sa libération est estimée aux environs de la fin de l'année 2029. En attendant, le meurtrier a repris des études artistiques via un cursus proposé par les Beaux-Arts de La Sorbonne, depuis la maison centrale d'Ensisheim dans laquelle il est incarcéré.

C'est sans doute sa passion dévorante pour le dessin qui l'a conduit à repasser une dernière fois devant les juges en 2009 pour un vol de 17 œuvres, dont des estampes chinoises, dans le musée Unterlinden de Colmar. Le néonazi y avait travaillé incognito entre 2004 et 2006.

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