feminisme

Avec les Françaises de la gynécologie DIY

À la rencontre des meufs si dégoûtées par les gynécologues qu'elles ont décidé de se soigner seules.

par Anna Lecerf
30 Septembre 2016, 5:00am

Image via le site Healthyliketricks.

Luce, 25 ans, est tombée enceinte en janvier dernier. Ce n'était pas le moment pour elle d'avoir un enfant, alors comme environ 220 000 Françaises tous les ans, elle a décidé d'avorter. Assez réticente vis-à-vis d'une démarche médicamenteuse, elle a fait le choix d'essayer d'avorter par les plantes.

« J'ai fait appel à la militante Poussy Draama, me dit Luce, qui a des connaissances poussées sur l'usage des plantes, car j'avais envie de tester. » Luce a donc pris des tisanes, fait des décoctions, en continuant en parallèle d'être suivie par son gynécologue, qui savait qu'elle était enceinte. Néanmoins, elle ne l'avait pas prévenu de la démarche qu'elle avait entreprise sans son accord. « À la deuxième consultation, il m'a fait une échographie et m'a annoncé que de toute façon j'aurais fait une fausse couche, car l'œuf ne se développait plus. En réalité, c'était la démarche que j'avais entamée qui avait mis fin à la progression de l'œuf. »

À toutes les questions concernant une interruption de grossesse volontaire naturelle ou un simple désir de mieux connaître son corps, les Françaises de la gynécologie do-it-yourself vous répondraient qu'il existe une première étape, toute simple. Elle consiste à prendre un miroir et regarder comment votre minou est fait. Elles appellent ça un auto-examen ou « self help » en anglais. Réticentes vis-à-vis de la pilule et de ses nombreux inconvénients, beaucoup d'entre elles souhaitent aujourd'hui trouver une alternative à la gynécologie traditionnelle, afin d'acquérir une approche différente de la manière de se soigner.

D'abord née aux États-Unis, développée en Europe et dernièrement en Catalogne via le collectif Gynepunk et son réseau de biologie DIY en ligne open source Hackteria, la gynéco alter-médicamenteuse a récemment passé les Pyrénées. C'est comme ça qu'elle est arrivée en France, chez Poussy Draama.

Poussy Draama, aka Dr E. C. Duchesne, est une artiste, performeuse et féministe. Elle est l'une des militantes les plus actives dans son domaine, et se définit en tant qu'« alter-gynécologue ». Elle parcourt la France de long en large afin d'apprendre aux femmes à s'auto-examiner.

Pendant près de deux ans, elle a ainsi parcouru les festivals d'arts et les meetings féministes à bord de son ancien camion de pompier retapé et baptisé le « TransUtérus Cruising Agency », une sorte de cabinet de consultation mobile enrichi d'une bibliothèque regorgeant de livres à propos de la gynécologie, mais aussi sur les plantes et les sorcières, « ces ancêtres des féministes » selon ses dires.

C'est de cette façon, à bord de son petit camion, que Poussy Draama se transforme en Dr Duchesne. Elle écoute, conseille et parle longtemps avec les filles et les garçons qu'elle reçoit. Son idée, « c'est de libérer la parole autour du corps féminin » dit-elle, en plus bien sûr, d'apprendre à s'auto-examiner.

« Quand tu vas chez le médecin, me dit-elle, tu es capable de dire si tu penses avoir un rhume ou une toux sèche. De la même manière, tu devrais pouvoir dire si ça sent bizarre ou si ton col est rouge », ajoute-t-elle. Elle me dit que souvent, lorsqu'une jeune fille va consulter, celle-ci a l'impression que c'est très grave, et qu'elle est la seule à avoir chopé ce truc – et surtout, que c'est honteux. « Alors qu'en fait, la moitié des voisines de ton immeuble ont eu la même chose, déclare la trentenaire. Mon boulot, c'est de transmettre mon savoir à un maximum de personnes, pour se réapproprier ces connaissances. »

La Française Poussy Draama devant son camion, le TransUterus Cruising Agency. Photo d'Elza Devèze.

De fait, Poussy Draama n'est pas médecin. Elle ne possède pas de diplôme dans le domaine, et n'a d'ailleurs aucune prétention à l'être. « Je suis avant tout une militante, me dit-elle. C'est un personnage que j'endosse. »Elle s'est formée sur le tas, en bouquinant beaucoup, et en potassant de nombreux manuels disponibles sur Internet. « L'alter-gynécologie est néanmoins beaucoup plus développée aux États-Unis ou en Suisse », se désole-t-elle.

Même constat chez Cluny Braun, militante féministe et blogueuse pour le Tumblr Lesfluxdeclu. Elle tient sur la plate-forme vidéo Vimeo ce qu'elle nomme un « journal de [sa] chatte », dans lequel elle a, par exemple, tenu un compte rendu quotidien du mois ayant succédé son arrêt de la pilule. À chaque vidéo, elle en profite pour transmettre son savoir à propos de l'anatomie féminine.

« Tout ce qui touche au sexe féminin est encore considéré comme crade, tabou, m'a dit Cluny Braun. Typiquement : on a inventé des lingettes rafraîchissantes pour les chattes, et pas pour les bites... » Elle pense notamment que la couleur que les agences de communication utilisent pour montrer le sang vaginal dans les publicités pour serviettes hygiéniques – étrangement bleue – alimente cette espèce de mensonge autour du sexe féminin. Récemment néanmoins, on a pu noter une amélioration et un progrès des mentalités autour de la question, notamment dans la couverture d'un numéro spécial de Courrier International consacré aux règles ou via le débat autour de la taxe tampon en France.

Passionnée depuis l'adolescence par les questions tournant autour de la représentation du vagin, Cluny s'est d'abord inspirée du célèbre blog de Martin Winckler, médecin généraliste, qui s'est emparé de ces questions depuis plusieurs années, et vient de lancer sa chaîne YouTube.

Cluny Braun a depuis transformé l'essai, via la mise en place d'un groupe de parole où les thèmes abordés vont de la contraception à l'anatomie, en passant par le rapport au corps, la consultation gynécologique, le cycle menstruel, les règles, la prévention sexuelle ou le rapport des femmes à la médecine. Les premières réunions ont eu lieu cet été – elles ont d'ailleurs été un « succès total », d'après elle – et se poursuivront cet automne. Prochainement, elle pourrait mettre en place des ateliers d'auto-examen ou de « chatte à modeler », où il sera question pour les participantes de reproduire leurs sexes en pâte à modeler, afin de comprendre à quoi ressemble concrètement un vagin.

Cluny Braun parle de son vagin. Screenshot via son Vimeo.

« Autrefois, les femmes se transmettaient le savoir entre elles, notamment via les sages-femmes ou grâce à celles qu'on appelait " les sorcières", explique Poussy Draama. Le savoir était du côté des femmes, et cela a gêné les hommes médecins – après tout, on avait interdit l'accès à la fac de médecine aux femmes », poursuit-elle. Elle pense que c'est notamment pour cela que les sages-femmes ont longtemps été cantonnées à des rôles subalternes, exécutant docilement les ordres des médecins hommes.

L'auto-examen ou « self help » existe depuis la fin des années 1960 aux États-Unis, et s'est vite développé en Suisse, puis en Belgique et en France. Avant de se perdre presque définitivement à l'aube des années 1980. Aujourd'hui, la pratique, typique du féminisme hippie de la seconde moitié du XXe siècle, connaît un regain d'intérêt, presque 50 ans après. Sans doute parce que, malgré l'avancée des droits des femmes en Occident et la Révolution sexuelle des années 1970, la population méprise sans doute toujours un peu le sexe féminin.

La naturopathe Rina Nissim fait figure de référence majeure pour cette nouvelle scène de gynécologie DIY. Militante pour le droit des femmes, auteure de plusieurs livres sur la question de la gynécologie naturelle, Nissim, née en 1952, a d'abord fait sans armes avec le Mouvement de libération de la femme. De fait, elle a beaucoup œuvré dans la lutte féministe, et a longtemps enseigné. C'est elle qui a créé le mouvement international Femmes et Santé ainsi que le Dispensaire des Femmes de Genève, en Suisse, d'où elle est originaire. Elle est également l'auteure de plusieurs ouvrages, le plus connu demeurant sans doute Mamamélis, manuel de gynécologie naturopathique à l'usage des femmes .

Le collectif catalan de gynécologie DIY Gynepunk à l'œuvre. Photo : Urs Gaudenz/Creative Commons.

« Il y a eu une période de creux dans la lutte pour le droit des femmes vers les années 1980 et 90, me dit-elle. On avait obtenu la contraception, l'avortement et on ne se posait plus trop de questions. On s'est reposé sur nos acquis », estime Nissim. Elle pense que le retour à l'auto-gynécologie tient notamment à ce que l'on a appris au sujet de la pilule et de ses effets non-désirés. « On sait désormais, avec le recul, qu'il y a beaucoup de choses à reprocher à la pilule – et surtout, on se rend compte qu'il y a encore tant à faire. Je suis à fond avec cette nouvelle génération qui invente et s'approprie des savoirs », ajoute-t-elle.

Aujourd'hui, la Suisse continue sans relâche de transmettre son savoir via diverses conférences et ateliers. Il s'agit encore et toujours de sensibiliser le plus grand nombre à la panoplie de choix qui s'offrent à eux en matière de gynécologie. « On médicalise toutes les étapes de la vie d'une femme, estime-t-elle. De l'adolescence où l'on donne la pilule pour "régler" le cycle, à la grossesse où l'on donne peu de place au choix de la patiente, jusqu'à, enfin, la ménopause que l'on "traite" à la manière d'une véritable maladie. »

« L'idée ce n'est pas d'être pour ou contre la pilule, pour ou contre les médicaments, mais d'être "pro-choix", c'est-à-dire d'avoir toutes les cartes en main pour choisir une contraception, poursuit Rina Nissim. Je donne les idées, les alternatives, et après, c'est à la fille de décider. »

Lorsque Luce a compris que sa grossesse s'était bel et bien arrêtée grâce aux différentes infusions aux plantes prescrites par Poussy Draama, la jeune fille de 25 ans a finalement décidé de recourir à la méthode médicamenteuse, juste afin d'expulser l'embryon dans les meilleures conditions possible. « Je ne me sentais absolument pas sûre de vouloir attendre que l'expulsion de l'œuf se fasse "naturellement", à la manière d'une fausse couche. Car cela peut prendre beaucoup de temps. » Elle a donc pris les médicaments, et la question était réglée en 24 heures, ce qu'elle décrit comme un « soulagement ».

Plusieurs mois plus tard, Luce estime que cette expérience a changé sa vie et le rapport qu'elle entretient avec son corps. Lorsque je lui demande de revenir sur l'expérience qu'elle en a tirée, elle me répond : « Je me suis sentie actrice de ma propre démarche. C'est l'essentiel pour moi. »

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