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LE NUMÉRO EMBARGO

Circuit electric

En écumant les blogs depuis quelques mois, j’ai l’impression d’assister à un séminaire interminable sur le retour des musiques de synthé planantes. Vu que l’ordinateur est devenu un objet de...
14.7.10

Une vieille pochette faite à la main de Blue Sabbath Black Fiji, le disco-funk frénétique du Nigeria des seventies, le dernier opus synth-wave conceptuel de Oneohtrix Point Never, le divin “opéra de porcelaine” de Rene Hell et le come-back des guérilleros hardcore de Refused

En écumant les blogs depuis quelques mois, j’ai l’impression d’assister à un séminaire interminable sur le retour des musiques de synthé planantes. Vu que l’ordinateur est devenu un objet de consommation à la portée du premier headbanger venu, quoi de plus logique que les potards analogiques aient à nouveau la cote ? Preuve en est, même les Éditions Mego, label référentiel des musiques électroniques les plus intransigeantes de l’ère numérique, se sont mises au diapason en sortant coup sur coup deux des plus beaux disques ambient qui aient vu le jour cette année :

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Returnal

, le dernier album d’Oneohtrix Point Never, est une immersion en apnée dans un monde de scintillements analogiques aux reflets argentés, assortie de références à la déchetterie audiovisuelle des années 1980 et aux prémices de la computer music. Quand notre ami se met à chanter sous hélium dans un vocoder, ça donne un truc new wave assez resplendissant, comme une polyphonie gothique jouée au fond d’un abysse subaquatique. Ça plane sévère aussi pour Emeralds, qui revisite la kosmische muzik à coup d’oscillations sans fin, de guitares diluées dans le delay et de coulées de lave analogique émanant d’un brouillard phosphorescent. C’est officiel : la béatitude new age est passée de

cheesy

à

arty

.

Pour ceux qui l’ignoreraient encore, Refused est un groupe mythique de punk hardcore suédois qui a traversé les années 1990 comme une flèche : sec comme une trique, pêchu comme un coup de savate, romantique comme un jet de pavé. Victimes de leur succès commercial – inconciliable avec leurs idéaux anarchistes –, ils finirent par splitter en pleine heure de gloire. Leur album-testament

The Shape of Punk to Come

, sorti en 1998, vient d’être réédité avec en bonus un documentaire DVD sur leurs huit années d’existence. On en verserait presque une larme de nostalgie tant cette bombe en puissance n’a pas pris une ride. Un manifeste punk moderne, synthèse entre Fugazi, Born Against et Nation of Ulysses, émaillé de breaks électroniques et d’élans mélodiques brisés net par des riffs de métal hargneux et des braillements vindicatifs.

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Rene Hell est l’un des innombrables blazes de Jeffrey D. Witscher,

outlaw

de la scène power electronics qui peaufine en solitaire des climats ambient entre Brian Eno, Coil et Suicide, avec une touche provoc scabreuse, du genre à pondre des titres comme « Nazi Love Motel », « Torture Highway » ou « Calmly Waiting the Ruin » et à appeler son dernier album

Porcelain Opera

sans crainte du ridicule. Une musique électronique à la fois relaxante et un peu malsaine sur les bords, dont la langueur libidineuse devrait permettre aux psychopathes queer refoulés de se remémorer leur vie intra-utérine.

Le duo Blue Sabbath Black Fiji regorge tellement d’amour qu’il propage des phéromones aussi efficaces que du MDMA à chacune de ses apparitions scéniques. Passons sur la face A, orgie de n’importe quoi-pourvu- que-ça-fasse-du- boucan, pour passer directement aux trépidations de la face B, un joyeux bordel de feedback et de hoquets de guitares saturées sur fond de boîte à rythmes sautillante. On leur pardonne leur attitude de branleurs défoncés tellement ça a l’air cool de faire du bordel noise en étant amoureux.

Archéologue du vinyle oublié, le DJ allemand Frank Gossner a sillonné pendant trois ans l’Afrique de l’Ouest, de village en village, passant au peigne fin d’immenses piles de 45 tours laissés à l’abandon pour y dénicher de miraculeuses pépites afrofunk et disco rescapées du Nigeria des seventies. Ce travail de titan a débouché sur l’exceptionnelle compilation

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Lagos Disco Inferno

, florilège de joyaux funkadéliques défiant la conception occidentale de la dance music. Il faut l’entendre pour le croire, rien à voir ici avec les habituelles resucées kitsch variétoche à paillettes. Du boogie endiablé d’Asiko Rock Group à l’épique trance disco de Nana Love en passant par le space funk instrumental de Geraldo Pino, les cuivres et les congas se déchaînent, les farfisas s’emballent sur un staccato endiablé, les lignes de basses propulsent un bounce hypnotique et fiévreux entraîné par les voix lascives de

bad city girls

et de

african hustles

. La disco de New York ou Philadelphie, importée à cette époque dans les clubs africains, n’a pas grand chose en commun avec cette disco singulière jouée par les jeunes groupes nigériens, qui tentaient d’en choper le feeling tout en gardant leur touche roots bien à eux. Derrière leur entrain festif, ces hymnes torrides aux paroles engagées traduisent aussi la fraternité spirituelle d’un peuple écrasé par la dictature, communiant dans la fête pour exorciser la souffrance et la pauvreté. Fela Kuti l’avait prédit : «

La musique est l’arme du futur.

» Rendez-vous au prochain Rade pour tester les munitions.

EVA REVOX

ONEOHTRIX POINT NEVER – Returnal (eMego)

EMERALDS – Does It Look Like I’m Here? (eMego)

REFUSED – The Shape of Punk to Come (Burning Heart)

RENE HELL – Porcelain Opera (Type)

BLUE SABBATH BLACK FIJI – EP (Tanz Procesz)

V/A LAGOS DISCO INFERNO – 2xLP (Academy)