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Les prostituées sont-elles des mères de famille comme les autres ?

Pour beaucoup d'anciennes travailleuses du sexe, la maternité est synonyme de bataille pour la garde des enfants et de discrimination sur le marché du travail.

par Melissa Petro; traduit par Sandra Proutry-Skrzypek
25 Août 2016, 5:00am

Photo de Sean Locke via Stocksy

« Je n'ai pas la force de faire du sport. Je n'ai pas la force de cuisiner. Je n'ai pas la force de faire le ménage. Avant, quand je dansais, j'avais assez d'argent pour commander ce que je voulais. Mon emploi du temps était flexible. Je pouvais prendre des jours de repos, me vernir les ongles, aller à la salle de sport. Maintenant, je n'ai plus l'énergie pour tout ça. C'est différent de la fatigue que je ressentais après avoir travaillé toute la nuit. Tu vois ce que je veux dire ? »

Raven* me parle de son manque de sommeil depuis qu'elle est mère – et, non, je ne vois pas vraiment ce qu'elle veut dire, même si je sais ce que ça fait de travailler toute la nuit en talons hauts. Elle doit désormais concilier un job à temps partiel, l'allaitement en pleine nuit et des parties de cache-cache. Raven semble être comme toutes les jeunes mamans : elle me parle de la tendinite qu'elle a eue à force de prendre son enfant dans les bras et de ses problèmes pour trouver le temps de coucher avec son mari.

Malgré cela, elle n'est pas vraiment ce que l'on pourrait appeler une « mère classique ». Raven a travaillé comme stripteaseuse et prostituée pendant des années avant de quitter l'industrie et, quelque temps plus tard, de tomber enceinte de son premier enfant. Pour ce qui est de l'allaitement, Raven me précise la chose suivante : « Ça fait mal. Ça fait très mal. Et c'est bizarre pour moi, sachant que j'ai allaité pas mal d'hommes adultes. Avoir un bébé est difficile. »

Alors que Raven est heureuse de partager son expérience d'ancienne travailleuse du sexe devenue maman, d'autres sont naturellement méfiantes à l'idée de s'épancher, même de façon anonyme – à l'image d'une mère célibataire que j'ai interrogée et qui a refusé de se confier afin de protéger son fils.

Leur refus est fondé : la stigmatisation des travailleuses du sexe est généralisée et peut avoir un impact sur leurs enfants. Une amie a bien voulu me parler sous couvert d'anonymat : « Même si ça fait bientôt deux décennies que j'ai quitté l'industrie du sexe, la curiosité malsaine des gens m'incite à me protéger et à protéger ma famille, mon partenaire, mes parents, mes beaux-parents et, bien sûr, mon enfant. » Et de poursuivre : « Je n'ai pas honte de mon passé, mais je ne tiens pas à ce qu'il affecte mon entourage. »

En effet, les travailleuses du sexe ne bénéficient pas de protection juridique contre la discrimination, risquent de perdre leur logement et sont souvent dans l'impossibilité de trouver un autre travail.

J'ai bossé comme call-girl sur Craigslist jusqu'en 2007. Quand le directeur de l'école où je travaillais a eu vent de ma carrière, j'ai été virée et je n'ai pas pu obtenir d'autre emploi dans l'enseignement, en dépit de mon diplôme d'enseignante.

Les travailleuses du sexe peuvent également perdre la garde de leurs enfants. Finley Fawn est une cam girl – une profession légale et imposable – qui se bat pour la garde de son fils de six ans depuis avril dernier. Selon Uproxx, Fawn a reçu une ordonnance après que son ex-mari a dit aux autorités qu'elle était une mère indigne parce qu'elle avait laissé leur enfant en apprendre trop sur son travail. Il a affirmé que leur fils avait « partagé avec lui les détails du travail de sa mère ». En 2008, une masseuse a perdu la garde de ses enfants au profit d'un homme ayant des antécédents de violences conjugales. Selon le blog Mommyish, en 2013, l'ancienne travailleuse du sexe Tanaha Koontz a perdu la garde de ses trois enfants. Ces derniers ont été confiés à son mari violent.

Ensuite, il y a eu le cas dramatique de Petite Jasmine, travailleuse du sexe suédoise à qui on a retiré la garde des enfants en raison de son activité professionnelle. Jasmine militait en faveur des droits des travailleuses du sexe. Elle critiquait le « modèle suédois », qui pénalise les clients. Son ancien compagnon, un type violent, s'est vu confier la garde de leurs deux enfants. Jasmine, elle, n'a eu droit qu'à des visites supervisées. C'est au cours de l'une de ces visites, en 2013, qu'il l'a sauvagement assassinée dans les locaux des services sociaux.

Ceux qui considèrent le travail du sexe comme étant incompatible avec la maternité évoquent souvent la sécurité des enfants. Ils font l'amalgame entre pauvreté et prostitution – instabilité du logement, insécurité alimentaire et revenus erratiques, par exemple – même si le travail du sexe peut souvent être la solution à ces difficultés économiques. Les gens voient aussi une corrélation entre le travail du sexe et la toxicomanie, alors que l'idée que toutes les prostituées se droguent relève du mythe.


Nkenge Burkhead et sa famille. Photo publiée avec l 'aimable autorisation de Nkenge Burkhead

Dans un communiqué de presse, le Sex Workers Outreach Project évoque cette croyance répandue selon laquelle les travailleurs du sexe seraient de mauvais parents. Cette organisation déplore la marginalisation d'individus jugés inaptes à élever des enfants. Les décisions judiciaires regorgent de préjugés : contre les parents noirs, les parents pauvres et les mères célibataires, les parents autochtones et les victimes de violences conjugales. Les travailleurs du sexe ne font pas exception.

Ruth Fowler est une auteure, scénariste et journaliste britannique, qui vit entre Los Angeles et Londres. Elle a attiré l'attention des médias après avoir écrit plusieurs articles pour le Village Voice, dont « Mimi », qui relate son quotidien d'employée dans un strip-club de Manhattan. Depuis, elle a publié deux livres : Girl, Undressed : On Stripping in New York City et No Man's Land.

En 2008, Fowler a déclaré aux lecteurs du Guardian qu'elle était devenue strip-teaseuse parce qu'elle avait désespérément besoin d'argent, tout en reconnaissant qu'une partie d'elle « aimait rejeter [son] éducation privilégiée, académique, pour se complaire dans un monde sombre et sordide ».

« Je me souviens très bien du jour où la danse est passée du plaisir à quelque chose de sombre, m'a déclaré Fowler. J'étais ivre et je pleurais. C'était une journée de merde, avec des types qui essayaient de mettre leurs mains dans mon pantalon ou mes seins dans leur bouche. »

Fowler a quitté l'industrie avant de rencontrer et d'épouser son mari. Elle a eu un enfant peu après. À cette époque, son mari se montrait très compréhensif quant à son passé et soutenait son travail d'écrivaine. Il a même participé à un projet qui documentait la naissance de leur fils, Nye. Mais quand le mariage a pris fin, son attitude a radicalement changé.

« Quand mon mari m'a quittée, quand Nye était minuscule, il a utilisé mon passé contre moi au tribunal, m'a précisé Fowler. Tous les moments sombres, tous les aveux honnêtes, tout ce que j'avais écrit. C'était déchirant d'être face à un juge qui me traitait de salope et remettait en question mes compétences de mère à cause de ce que j'avais fait pendant deux ans il y a de cela une décennie, dans le simple but de survivre. »


Fowler et Nye. Photo publiée avec l'aimable autorisation de Ruth Fowler

Les travailleuses du sexe, malgré ce qu'en pense une partie de la société, peuvent faire de très bonnes mères – mais, comme toutes les mères, elles ont besoin de soutien. En raison de la nature de leur (ancien) travail, elles n'en ont pas toujours. Aujourd'hui, elles prennent de plus en plus la parole et se regroupent. Red Umbrella Babies est un collectif nouvellement formé visant à mettre en lumière cette problématique.

« Toutes les prostituées que je connais – celles qui sont mères et ont connu un divorce – ont vu leur ex utiliser leur travail pour éloigner leurs enfants », a déclaré Juliana Piccolo, membre de Red Umbrella Babies, dans une interview au Daily Dot.

Lors de la dernière fête des Mères, Katherine Koster, du Sex Workers Outreach Project, a publié un post dans lequel elle expliquait pourquoi les prostituées faisaient de « meilleures » mères. Elle a cité les avantages d'un tel emploi – tels que des horaires flexibles et des salaires plus élevés. Ce sont, selon elle, les raisons qui poussent des femmes à choisir la prostitution « non pas par dépit mais plutôt pour [leurs] enfants ».

Nkenge Burkhead s'est mise à se prostituer à16 ans, « par accident ». « Ça a été un moyen de survivre quand j'étais sans-abri, explique-t-elle. Je vivais dans un motel. Quelques prostituées travaillaient dans le motel. Il y avait souvent des hommes dans le hall et je m'entendais bien avec certaines femmes. Un jour, ma « voisine » m'a demandé de tenir compagnie à son ami dans le hall parce qu'elle était occupée. Elle m'a payée. Je suis allée à la réception et j'ai rencontré un type plus âgé en fauteuil roulant. À ce moment-là, ça m'a coupé le souffle, parce que j'avais des stéréotypes sur ce qu'était un client. »

Après ça, l'homme est devenu son « ami » – c'est-à-dire son client. Elle a trouvé quelques autres amis grâce à lui. Grâce à ce travail, Nkenge Burkhead était en mesure d'avoir un toit et de vivre une vie « plutôt normale », selon ses dires. Elle a arrêté à 21 ans quand elle est tombée enceinte de son premier fils. Quatre ans plus tard, elle a rencontré et épousé sa femme, Jonica. Ensemble, elles ont deux fils : Patrick, huit ans, et Johan, un an. Ils ont été conçus par insémination artificielle et Jonica les a légalement adoptés. Nkenge Burkhead affirme que son expérience dans le commerce du sexe a eu un impact positif sur sa maternité. Désormais travailleuse sociale, elle n'échange plus des relations sexuelles contre de l'argent, mais le fait de savoir qu'elle le pourrait si elle en avait besoin la réconforte. « J'ai l'impression d'avoir une compétence commercialisable. Je me sens capable de subvenir à mes besoins et à ceux de mes enfants grâce à mon expérience. »

Un jour, elle et sa compagne devront évoquer son passé avec leurs garçons. « Quand mes fils seront assez grands, ils connaîtront mon passé, poursuit-elle. J'espère que ça fera évoluer leur réflexion sur les femmes. J'espère qu'ils sauront qu'aucune femme n'est exclusivement une reine, une putain ou une maman. Une femme peut être toutes ces choses – ou aucune de ces choses. »

*Le prénom a été modifié.