Comment réussir à se faire élire pape
Toutes les illustrations sont de Sarah-Louise Barbett
Société

Comment réussir à se faire élire pape

En gros : mieux vaut être un homme, avoir une âme selon les critères bibliques, ne pas compter ses heures de sommeil ou être facilement manipulable.
21.10.16

En dépit du fait que la fonction de pape soit de facto le job et le titre le moins sexy qui soit, elle ne finit pas de fasciner et de donner lieu à des représentations tordues. Il faut dire que le Souverain Pontife dirige la plus vieille institution du monde – une Église catholique deux fois millénaire, qui compte plus d'un milliard de fidèles. En ajoutant la dimension religieuse et mystique d'une telle organisation, on peut aisément comprendre qu'elle suscite autant de fantasmes.

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Avec la série The Young Pope, Paolo Sorrentino franchit un seuil dans la glamourisation du chef de l'Église par la fiction. Le rôle du pape est ici incarné par un Jude Law tourmenté pour certains, « rock'n'roll et totalitaire » pour d'autres. Autant d'adjectifs qui semblent à l'opposé du quotidien du pape François, lequel semble plus porté sur les canonisations et les célébrations de messe que les questionnements existentiels et la consommation de Coca-Cola Cherry. On a discuté avec l'écrivain et journaliste Bernard Lecomte, auteur de plusieurs livres sur la papauté, des manières de devenir pape et des enjeux qui entourent cette élection – mais aussi pour savoir si un Américain de 40 ans qui s'inspire de Daft Punk pour gérer son image aurait effectivement des chances d'accéder à la fonction papale.

VICE : Concrètement, à quoi sert le pape ?
Bernard Lecomte : Le pape est le chef de l'Église universelle. Il est ainsi porté à la tête de l'institution puisqu'il est l'évêque de Rome, depuis que Simon-Pierre a mené la toute première communauté des Chrétiens à Rome. C'est sur sa tombe que le Vatican a été fondé. Enfin, le pape est aussi le chef de l'État du Vatican. Il a donc trois casquettes : le premier des évêques, le chef de l'Église et le chef du Vatican.

Quelles ont été les évolutions de l'élection du pape ?
Le principe est resté le même depuis 2000 ans, malgré quelques modifications. Le pape est élu par la communauté des chrétiens de Rome. Au bout d'un certain temps, ce vote s'est vu réservé aux prêtres et aux cardinaux. Un cardinal n'a une seule mission, c'est d'élire le nouveau pape lorsque son prédécesseur meurt. Il en existe entre 150 et 200, qui se regroupent à Rome dans la chapelle Sixtine pour procéder à l'élection du nouveau pape. Depuis deux millénaires, cette élection se fait sans campagne, sans programme, et sans candidat. Il n'y a donc pas de discussion entre d'éventuels rivaux ; c'est une élection très originale, unique dans l'histoire. Cette modalité vient d'un principe monastique : les premières communautés de moines élisaient leur chef selon le principe d'un homme = une voix, que celui-ci soit un ancien ou un néophyte.

Au XIIIe siècle, on a élu un pape pour pouvoir le piloter un peu. C'était un brave moine qui n'avait aucune expérience, il avait 84 ans et était sénile, donc facilement manipulable.

Aujourd'hui, l'élection s'est modernisée, on a précisé les règles, afin d'éviter les influences extérieures. Il y a même des spécialistes qui viennent vérifier s'il n'y a pas de smartphones ou un micro planqués dans un coin. Encore maintenant, les cardinaux entrent dans la chapelle, et disent solennellement : « Extra Omnes ! » [Que tous ceux qui ne votent pas sortent]. Le poids de leur charge est renforcé par l'énorme fresque qui se trouve au-dessus d'eux et représente le Jugement Dernier.

Dans la série The Young Pope , un pape jeune est élu parce qu'un cardinal souhaite profiter de son inexpérience pour le manipuler. Un tel scénario est-il envisageable ?
Aujourd'hui, non. Mais on peut imaginer ce scénario dans l'histoire de l'Église. L'âge de ce jeune pape est anecdotique, c'est un prétexte au scénario du film, mais rappelez-vous que le pape Jean Paul II a été élu à 58 ans. La plupart des papes sont élus à 77 ou 78 ans. Dans les temps reculés, certains papes ont été élus beaucoup plus jeunes. Ce qui est intéressant, c'est qu'un cardinal provoque l'élection pour profiter de lui. Au XIIIe siècle, on a élu un pape pour pouvoir le piloter un peu. C'était un brave moine qui n'avait aucune expérience, il avait 84 ans et était sénile, donc facilement manipulable.

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Autre fait jamais vu dans la réalité, le pape est originaire des États-Unis dans la série. Quelle est l'importance de la nationalité et de la langue dans l'élection d'un pape ?
Le pape actuel, François, est américain – et plus précisément argentin. Il y a eu des papes de toutes les nationalités de territoires chrétiens, anglais, français (15 en tout) hollandais, espagnols…C'est la raison pour laquelle il a fallu attendre les temps modernes pour avoir un pape américain : l'Amérique latine a été christianisée sur le tard. Idem pour l'Afrique. Aux États-Unis, il y a beaucoup de catholiques et de cardinaux qui peuvent parfaitement devenir pape. Aux États-Unis, on dénombre presque 100 millions de catholiques, un chiffre en constante augmentation, du fait de l'immigration latine.

Un pape noir est-il envisageable ?
On a dépassé d'emblée les problèmes de racisme, car c'est fermement condamné dans la religion chrétienne. Mais en 1492, il y a eu des débats sur les indigènes d'Amérique du Sud, pour savoir s'ils avaient une âme. Le pape de l'époque, Alexandre VI, a déclaré qu'ils étaient des enfants de Dieu comme les autres.

Il n'y a pas de racisme institutionnel, d'autant qu'aujourd'hui la plupart des catholiques sont Noirs. Aussi, les grands pays catholiques sont ceux de l'hémisphère sud : Brésil, Nigeria, Philippines. Il n'y a jamais eu de pape noir car l'Afrique noire a été convertie au début du XXe siècle.

Pouvez-vous revenir sur les raisons pour lesquelles le pape est une fonction réservée aux hommes ? Une évolution est-elle possible ?
Depuis le début, la tradition de l'Église repose sur le fait que Jésus était un homme, et que ceux qui vont conduire son gouvernement seront des hommes. Chez les catholiques, il est impossible pour une femme de devenir prêtre.

Il arrive parfois que les cardinaux élisent un pape qui n'est pas cardinal, comme ce fut le cas pour Célestin V. Mais quand cela arrive, on l'ordonne prêtre, puis on le fait évêque. Le pape doit être nécessairement évêque. Car il est d'abord l'Évêque de Rome. Un évêque est un prêtre, et un prêtre est obligatoirement un homme.

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En théorie, une femme pourrait devenir cardinal, car ce n'est pas un pouvoir mais un titre honorifique. Beaucoup de femmes sont devenues théologiennes, mais elles ne sont pas ordonnées prêtres, à la différence de l'Église anglicane. Il y a un débat dans l'église pour savoir si on ne pourrait pas ordonner des femmes diacres.

Le nouveau pape peut-il prendre le nom qui lui chante ?
C'est lui qui décide. Au début, les papes n'avaient pas à changer leur nom de naissance , mais l'un d'entre eux s'appelait Mercure, nom d'un dieu romain. Depuis, la tradition veut que le nouveau pape décide d'un nom de fonction.

En théorie, le système du conclave évite les pressions étrangères et les ingérences médiatiques. Mais on s'imagine qu'il y a des influences politiques en amont…
Non, car personne ne veut devenir pape. C'est une responsabilité énorme et avant Benoît XVI, on finissait sa carrière de pontife au cimetière. À l'époque où l'Église était une puissance militaire et économique, il y avait des enjeux politiques.

Au Moyen Âge et à la Renaissance, elle avait un pouvoir qui suscitait bien des convoitises. Au temps des Borgia, il y avait beaucoup de manipulations pour placer telle ou telle personne à la tête de l'Église. Mais aujourd'hui, Il faudrait être malade pour rêver d'être pape. Regardez le pape François, il se lève tous les jours à 5 heures et se couche à 11 heures. Il vaut mieux prendre une retraite tranquille dans un monastère que d'être pape.

Du coup, certains essaient de se débrouiller pour ne pas être élu. En 2005, le cardinal Martini, qui était pressenti à la fonction papale, a invoqué sa maladie de Parkinson pour échapper à la charge. Il n'y a vraiment aucun bénéfice à tirer du titre pontifical, seulement des emmerdements. Ensuite, évidemment, ce sont des hommes de foi qui considèrent que s'ils sont choisis, c'est que Dieu le veut, et qu'avec son aide, ils accompliront sa volonté.

Est-ce que l'idée du suffrage universel des baptisés pour élire un pape a déjà été avancée ?
Ce serait impossible. Il faudrait pour cela imaginer des primaires qui reposeraient sur 1,228 milliards de personnes [ ndlr : le nombre de Catholiques dans le monde ]. Aussi, je vous rappelle que le pape est l'Évêque de Rome, il est donc en contact direct avec les Romains. L'Église n'a pas de pouvoir politique réel, pas de territoire à défendre, pas d'armée, donc ce pouvoir est d'abord et avant tout spirituel. Il a certes une influence, mais elle est morale. Merci beaucoup, Monsieur Lecomte.

Marc est sur Twitter.