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Comment un crash aérien m’a forcé à bouffer de la chair humaine

On a rencontré un survivant du vol 571, écrasé au milieu de la cordillère des Andes en 1972.

par Joel Golby
29 Mars 2016, 5:00am


Les survivants se reposent près du fuselage de l'avion.

Seriez-vous prêt à croquer dans une main humaine ? À première vue, peut-être pas. Mais imaginez que vous ayez vraiment faim. Refuseriez-vous une telle offrande, sachant que vous êtes sur le point de crever ? « L'objectif était de rester en vie. C'est tout. » Voilà les mots de Pedro Algorta, qui a survécu pendant 71 jours au cœur des Andes après le crash de son avion – le vol 571, mondialement connu. Il n'a pas hésité à manger les mains et les autres parties charnues du corps des victimes – souvent des membres de son équipe de rugby – afin de survivre.

Sur les 40 passagers et cinq membres d'équipage ayant décollé d'Uruguay à destination du Chili, seules 16 personnes ont survécu. Ceux qui ont réussi à retourner à la civilisation – après une randonnée épique de dix jours effectuée par Nando Parrado et Roberto Canessa – ne le doivent qu'à une combinaison unique de force mentale, d'effort collectif, et de cannibalisme forcé.

Discuter avec quelqu'un ayant déjà goûté à de la chair humaine au cours de sa vie est une sensation étrange. Je ne pouvais pas m'empêcher d'admirer ses dents en me demandant si elles étaient sorties renforcées de cette épreuve. Âgé de 65 ans, Pedro Algorta en paraît 10 de moins. Dans son livre Into the Mountains, qui vient d'être traduit en anglais, il explique de quelle manière le groupe des survivants a décidé de manger les victimes.

J'ai voulu en savoir un peu plus sur ce que ça fait d'être poussé à commettre un acte réprouvé par une large partie de la société afin de survivre.

VICE : Pourquoi avez-vous choisi d'évoquer votre histoire maintenant ?
Pedro Algorta : Eh bien, il y a 40 ans de ça, j'ai vécu une expérience horrible en compagnie d'autres personnes. Aujourd'hui, avec le recul, nous n'avons pas les mêmes analyses de ces 71 jours. Pendant 35 ans, j'ai gardé le silence. J'ai fini par raconter ce que j'avais vécu là-bas parce que mon récit n'est pas le même que celui des autres survivants. Je ne prétends pas détenir la vérité – j'ai simplement une subjectivité qui m'est propre, par essence.

Un crash aérien, ça ressemble à quoi ?
En fait, ça ressemble un peu à une expérience de mort imminente – comme je l'imagine dans ma tête. Vous ne savez pas si vous êtes encore en vie, vous paniquez totalement. L'avion tremblait terriblement – avant de heurter une montagne, puis une autre et de finir sa course dans la vallée. Après, tout est devenu silencieux. Il neigeait dehors.

Pedro, le lendemain du sauvetage

Dans le livre, vous évoquez le crash avec énormément de distance.
J'ai des images en tête, mais assez peu au final. Le traumatisme a été tellement important que j'ai oublié pas mal d'informations – mon numéro de siège, la conversation que j'avais avant que l'avion ne décroche, etc. Pendant des années, je me suis demandé si cela vaudrait le coup de fouiller dans mes souvenirs. Au final, je n'ai jamais voulu m'y atteler. Je ne me prends pas vraiment la tête à ce niveau-là : depuis 40 ans, je dors très bien la nuit.

Vous évoquez le fait que « l'instinct de groupe » ne s'est pas formé immédiatement après le crash.
Au tout début, c'est le capitaine de notre équipe de rugby qui a pris les rênes du groupe. C'était la figure d'autorité. Il a joué un rôle majeur au cours des premiers jours – en promettant que nous allions être secourus rapidement, ce qui n'a pas été le cas. En fait, il nous a empêchés de nous préparer à passer des semaines au cœur de la montagne. On avait surtout besoin d'un mec ne nous donnant pas de faux espoirs.

Il a fini par mourir dans une avalanche – il ne restait plus que des jeunes parmi les survivants, aucun leader naturel. C'était sans doute une chance pour nous. Nous avons pu prendre les choses en main, chacun d'entre nous.

Bien sûr, il y a eu des tensions, des discussions à n'en plus finir. Nous n'étions pas tous amis. Il fallait se battre pour être entendu, pour faire partie des cercles de décision. Les aléas sont les mêmes pour tous les groupes humains – des luttes de pouvoir, des leaders qui émergent, des boucs émissaires, etc. C'est grâce à tout cela que notre groupe s'est adapté et a réussi à survivre dans un environnement aussi hostile.

J'imagine que vous avez décidé collectivement de commencer à manger les morts.
En fait, personne n'a débarqué en disant : « Hey les mecs, je sais quoi faire ! ». C'était une décision irrationnelle, dictée par nos estomacs. Nous avons cédé, comme n'importe qui l'aurait fait. Un petit groupe a rassemblé les cadavres, et nous avons commencé à découper des morceaux de chair avec un bout de verre.

Après l'avoir fait, nous n'avons pas du tout réalisé que nous étions en train de faire éclater un tabou. Nous n'avions pas de point de vue éthique sur la question – nous voulions simplement survivre dans un environnement hostile.

Manger de la chair humaine ne vous a jamais paru étrange ?
Absolument pas, non. Aujourd'hui, je n'ai pas changé d'avis – si je ne l'avais pas fait, je serais mort.

Certains de vos camarades ont évoqué le fait d'avoir considéré cette chair comme étant une forme du « corps du Christ ». Quelle est votre opinion là-dessus ?
Je crois qu'il s'agit d'une forme pure et simple de compensation logique. Nous n'étions pas capables d'être aussi rationnels. Nous n'avions aucun outil, aucune expérience en montagne – nous n'avions jamais vu la neige ! Tout a été question d'instinct.

Pedro lors de son retour dans les montagnes en 2013

Lors d'une conférence de presse organisée après votre sauvetage, on vous a plus ou moins incités à admettre que vous aviez mangé de la chair humaine. Quelles ont été les réactions ?
En fait, l'information s'était déjà propagée. Seuls nos parents ne voulaient pas y croire. Nous avons juste dit : « Oui, c'est vrai. » C'est tout. Les proches des disparus ont considéré que c'était normal. Depuis 40 ans, ça n'a jamais posé problème. Tout le monde sait que nous l'avons fait pour survivre.

Aujourd'hui, pensez-vous toujours à cette catastrophe ?
Non, pas vraiment. Comme je vous l'ai dit plus tôt, je dors très bien la nuit. Je suis en paix avec moi-même. Depuis notre sauvetage, ma vie est normale et tranquille. Bien sûr, ça m'a traumatisé pendant quelque temps, mais j'ai réussi à l'accepter – sans doute parce que personne ne nous a montrés du doigt.

J'ai été à l'université, j'ai travaillé toute ma vie, j'ai une vie de famille – les montagnes sont derrière moi.

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