Avec la jeunesse dorée qui passe sa vie à faire des stages à Bruxelles 

Dans la vie des jeunes bourges français et allemands en « permanent vacation ».

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oct. 14 2016, 5:00am

Il est à peine 18 heures et la place du Luxembourg de Bruxelles est déjà bondée. La foule est en costard, robe ou tailleur et squatte la chaussée, une bière ou un mojito à la main. On parle espagnol, allemand, français et surtout anglais. Comme tous les jeudis soir, on assiste au traditionnel afterwork des expats au pied du Parlement européen. L'Happy Hour a commencé et Fabian en profite pour ingurgiter des chopes à 2,50 €. Veste de costard et chaussures cirées, on le prendrait pour un habitué. Pourtant, me dit-il, « ce n'est que la troisième fois que je viens ici. Ça ne fait que trois semaines que je suis à Bruxelles ! » Fraîchement diplômé, ce jeune Allemand entame un stage de six mois auprès d'un député européen. Il est loin d'être le seul.

Comme Fabian, des milliers de jeunes viennent chaque année de toute l'Europe pour devenir stagiaire au sein de ce qu'on appelle ici la « bulle européenne ». Ils ont fait du droit, des études européennes, de l'économie ou Sciences Po et espèrent tous obtenir un emploi dans une institution de l'Union européenne (UE), une ONG ou encore dans l'un des nombreux lobbies qui gravitent autour des centres de pouvoir bruxellois. Une vie professionnelle menée dans une ambiance Erasmus, des salaires souvent alléchants, l'idée de travailler dans un haut lieu des relations internationales – tout ça peut donner envie. Peut-être un peu trop. « Tous ces jeunes viennent ici parce que Bruxelles est le Washington européen », lance Bryn Watkins, membre de l'association B!NGO, qui plaide pour des stages de qualité dans la ville. « Mais il y a un problème, poursuit-il. Le marché se retrouve inondé d'expatriés polyglottes et surdiplômés. »

Résultat : dans la « bulle européenne » de Bruxelles, la période de stages post-études est extensible à l'extrême. Il est courant de devoir accumuler les stages pendant des mois, voire des années. Lucas, 25 ans, enchaîne les stages depuis deux ans sans parvenir à trouver un emploi. Master de droit européen en poche, il a refusé une thèse pour se lancer à l'assaut du marché de l'emploi bruxellois. Dépité, il nous explique avoir reçu le matin même une réponse négative suite à un entretien. « C'est vraiment la désillusion. J'ai envoyé des milliers de candidatures et rien n'a abouti. Toute ma scolarité, on m'a promis un brillant avenir. Deux ans plus tard, c'est l'humiliation intellectuelle. »

Il faut dire que dans ce milieu hyper compétitif, on se bat déjà pour obtenir certains stages. À la Commission européenne, seules 4 % des candidatures pour un stage rémunéré sont acceptées. Même chose du côté des organisations internationales. « Quand on recherche un stagiaire, on reçoit une centaine de candidatures », témoigne Andrew Stroehlein, directeur médias chez Human Rights Watch Brussels. « J'ai déjà dû refuser des personnes avec deux masters et parlant quatre langues... »

Pour ceux qui ont eu le bonheur de choper un stage, la marche vers l'autosuffisance est encore longue. Nombre de ces stages sont en effet à peine – voire pas du tout – rémunérés. Près de la moitié des 8 000 stagiaires qui passent chaque année par la bulle européenne ne sont pas payés, estime B!NGO en se basant sur les chiffres du registre de transparence de l'UE. « Vu le nombre de personnes sur le marché, il y aura toujours quelqu'un pour accepter un stage non rémunéré, explique Bryn Watkins. Pour le stagiaire, c'est une ligne sur le CV, une expérience. » Mais quand la période de stage s'allonge encore et encore, la facture devient vite salée. Et tout le monde ne peut pas se le permettre.

Le premier jour de mon stage, on m'a annoncé que ma rémunération passait de 500 euros par mois à 250 par souci de budget. J'étais dégoûtée, mais comment refuser ? Ça restait une belle opportunité. – Debora*

« Lors de mon premier stage, j'étais rémunérée 149 euros par mois, lors de mon second, 49 euros », explique Gisela. Diplômée il y a un an, cette jeune Française est passée par deux ONG basées à Bruxelles. « Comme on travaille à plein-temps, il est difficile d'avoir un job à côté. Du coup, ce sont mes parents qui financent tout, confie-t-elle. Je suis privilégiée, j'en ai conscience. C'est d'ailleurs ça qui me révolte : le fait que ce soit réservé aux mieux lotis. »

Lucas, lui aussi, dénonce une « pure reproduction sociale ». Il ajoute que « si papa/maman n'avaient pas les moyens de payer mon loyer, je ne pourrais jamais me permettre toutes ces démarches. C'est un milieu de riches. Les autres doivent bien souvent rentrer dans leur pays ou changer d'orientation. On dit que l'UE est déconnectée de la réalité, mais quand on voit ça, ça n'a rien d'étonnant. »

L'injustice sociale est systématiquement évoquée lorsque l'on aborde le « problème » des stagiaires. « Ici, on retrouve la jeunesse dorée de l'Europe, déclare Bryn Watkins. Il y a bien sûr des exceptions, mais globalement on parle de la classe moyenne-supérieure. »

Pointé du doigt, le Parlement européen . Bryn évoque son cas personnel : « J'ai été stagiaire là-bas. Il suffit d'entrer dans ce bâtiment pour voir qu'on n'y retrouve pas du tout la diversité sociale caractéristique de l'Union européenne. Cette institution est pourtant censée représenter le peuple. »

À l'intérieur du Parlement européen, la situation n'est en effet pas rose. Les stages officiels – bien rémunérés – existent, mais ils sont très sélectifs. Pour le reste, c'est le flou. Ainsi, lorsqu'un député souhaite engager un stagiaire pour assister son équipe, il est libre de le rémunérer ou non. Il n'existe aucun cadre légal à ce sujet. Résultat : au sein du même groupe politique, certains paient leurs stagiaires 1 200 euros par mois tandis que d'autres rien du tout. Cette absence de régulation conduit parfois à de mauvaises surprises, comme en témoigne Debora* : « Le premier jour de mon stage, on m'a annoncé que ma rémunération passait de 500 euros par mois à 250 par souci de budget. J'étais dégoûtée, mais comment refuser ? Ça restait une belle opportunité. » Le flou est tel qu'il est bien sûr difficile d'obtenir des chiffres précis. Néanmoins, une étude informelle menée en 2013 donne une petite idée. Elle révèle que 20 % des stagiaires rattachés à un député européen ne seraient pas payés et que 25 % gagneraient moins de 600 euros par mois.

Pour obtenir un stage, je me suis réinscrit à l'université. Je n'ai pas passé les examens, j'ai juste payé les frais d'inscription. Ce n'était pas très cher et puis, au moins, j'ai eu mon abonnement aux transports avec un tarif étudiant. – Lucas

S'exprimant volontiers sur le sujet, la députée allemande Terry Reintke assure que « certains députés ne se rendent pas compte de l'injustice sociale qu'entraîne cette situation ». Mais, avoue-t-elle, « d'autres sont simplement opposés à l'idée de payer leurs stagiaires. Leur argument principal est le suivant : s'ils doivent les rémunérer, ils ne pourront plus en engager autant. Ils affirment recevoir sans cesse des candidatures de jeunes prêts à travailler gratuitement, alors pourquoi refuser ? Pour moi, ce raisonnement ne fait qu'alimenter le cercle vicieux. »

Pour ces jeunes à la recherche d'expérience, accéder à un stage demande parfois quelques tours de passe-passe. Même lorsqu'ils ne les rémunèrent pas, de nombreux employeurs exigent une convention de stage délivrée par une université ou un organisme privé – et donc payant. Celle-ci fait office de contrat et couvre par exemple les accidents de travail. « Pour obtenir un stage, témoigne Lucas, je me suis réinscrit à l'université. Je n'ai pas passé les examens, j'ai juste payé les frais d'inscription. Ce n'était pas très cher et puis, au moins, j'ai eu mon abonnement aux transports avec un tarif étudiant. » Autre combine régulièrement proposée par les ONG : la convention de volontariat. Nuno – fondateur de B!NGO – est passé par ce système. « Ce contrat permet de couvrir toute la période de stage, explique-t-il. Après, ce n'est pas très honnête, parce que ce n'est pas du volontariat. »

Les ONG sont d'ailleurs régulièrement critiquées pour leur mauvais traitement de leurs stagiaires. L'organisation Human Rights Watch (HRW) a déjà été pointée du doigt, par exemple. En 2015, une lettre interne rédigée par des stagiaires du bureau bruxellois dénonçait les pratiques de non-rémunération perpétuant un « système inégalitaire ». Aujourd'hui, le directeur médias Andrew Stroehlein assure ne plus avoir de stagiaires non rémunérés. Il admet tout de même que « pendant longtemps, les ONG – dont HRW – ont trop considéré les stagiaires comme des bénévoles ». L'éternel problème ? Le budget. « On n'a pas les moyens d'un gros lobby industriel, on fonctionne grâce à la charité, justifie-t-il. Autre problème : on dépend des donateurs, il faut donc justifier les dons. Payer pour un projet concret sur le terrain, c'est excitant. Mais lorsque l'on parle de rémunérer des stagiaires, ça l'est beaucoup moins. »

Malgré ces contraintes, Andrew Stroehlein affirme avoir supprimé les stages non-rémunérés. « Ces stages sont injustes pour la personne et pour la société. En plus, ils nuisent à notre fonctionnement. Je m'explique : seuls certains profils peuvent se permettre de ne pas être payés pendant leur stage. Du coup, on avait quasi-systématiquement des candidatures de jeunes d'Europe de l'Ouest, issus d'un milieu aisé. Sauf que pour travailler efficacement, nous avons aussi besoin de personnes qui maîtrisent le slovaque, le tchèque, etc. En bref, des jeunes qui viennent de pays moins riches. » HRW a dès lors opté pour une « solution créative », pour reprendre les termes de l'organisation. « Désormais, on accepte uniquement les stagiaires qui passent par le programme Erasmus/Erasmus + », explique Andrew Stroehlein. Du coup, ces jeunes reçoivent une bourse d'un montant de base de 450 euros par mois, avec possibilité de suppléments. Ainsi, ils ne sont pas rémunérés par HRW, mais rémunérés quand même – ce qui satisfait pas mal de monde sur place, quoi qu'on puisse en penser.

Au-delà de l'aspect financier, l'association B!NGO et Terry Reintke dénoncent également des abus concernant la qualité des stages. À la base, l'objectif de ceux-ci est de faciliter l'entrée du jeune sur le marché du travail. Il ne s'agit pas – pour être caricatural – de mettre une ligne sur son CV et finir par servir le café. De plus, souligne Bryn, « il n'est pas non plus normal d'utiliser des stagiaires comme de faux employés. Si une entreprise ou une organisation ne peut pas fonctionner sans stagiaires, elle doit se remettre en question. Et ça arrive souvent. »

Je me rends compte que ce ne sera pas évident de trouver un travail. Du coup, je me fais à l'idée de chercher aussi à Vienne ou à Berlin. – Fabian

Au quotidien, beaucoup de stagiaires se taisent de peur de « se griller ». On préfère chercher et donner des conseils via des groupes Facebook. Néanmoins, en 2013, des stagiaires en colère se sont réunis devant le Parlement européen lors d'une « manifestation du sandwich » , ce repas étant le symbole de leur précarité. Par ailleurs, certains sites – tels qu'Interns GoPro – permettent aux stagiaires de laisser une note à leur stage.

Bien sûr, il ne s'agit pas de noircir à l'excès le tableau : les bons stages existent. Certains débouchent même sur un travail. Benoit a été engagé dans une organisation suite à son premier stage post-études. En mission professionnelle en Slovénie, il nous confie néanmoins via Skype avoir eu « beaucoup de chance. Je suis vraiment tombé au bon endroit au bon moment. » Diplômé depuis un an du prestigieux Collège d'Europe à Bruges – 24 000 euros l'année, tout de même – il précise que certains de ses camardes sont « toujours en stage ».

Si certains atouts – comme une spécialisation très précise et la maîtrise d'une langue peu commune – aident à trouver un travail, il faut nécessairement une bonne dose de chance. Le problème est toujours le même : trop peu d'emplois pour trop de candidats. « On ne lutte pas pour la création d'emplois qui n'existent pas, souligne Bryn. On lutte simplement contre les abus et pour plus d'égalité. » De son côté, Lucas veut toujours y croire : « Je trouve que 25 ans, c'est trop tôt pour renoncer à ses rêves. » Gisela, elle, entame en cours du soir un second master, de droits de l'Homme : « Je cherche à me diversifier. Avec ce diplôme, je pourrai travailler partout. »

De retour sur la place du Luxembourg, on trinque, on fait un peu de networking. Le jeune Fabian est ravi. Cet Allemand se voit bien vivre à Bruxelles. Cependant, en à peine trois semaines de stage, il a déjà appris à être réaliste : « Je me rends compte que ce ne sera pas évident de trouver un travail. Du coup, je me fais à l'idée de chercher aussi à Vienne ou à Berlin. » Avalant une gorgée de bière, il déclare quand même tout sourire : « Mais je reste optimiste ! »

*Le prénom a été modifié.

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