Tribune

Pourquoi le tourisme fout en l’air la France

Homme libre, toujours tu chériras la mer – du moins, jusqu'à ce qu'elle soit remplie de sacs plastiques et de traces de crème solaire.

par Antoine Dain
18 Août 2016, 5:00am

Plages bondées de corps bedonnants, cris stridents de gamins prépubères, pintes dont le prix décuple pendant la haute saison, montagnes défigurées par les passages répétés de randonneurs/instagramers, spécialités locales érigées au rang de mets de luxe. Si vous avez le malheur de faire partie des 60% de Français qui partent chaque année loin de leur triste domicile, vous avez déjà dû aboutir à ce constat amer : le pire ennemi d'un vacancier est son prochain.

« Première » destination touristique au monde, la France connaît cette tragédie par cœur. En pôle position sur la grille de départ des grands pays attractifs, elle doit cet état de fait à quelques destinations très courues – dont on peut être plus ou moins fiers, genre Notre-Dame de Paris et Disneyland – mais aussi à des paysages variés et un patrimoine historique, culturel et gastronomique plutôt solide. Tout un tas de raisons qui occultent le fait que les Français sont, dans leur grande majorité, de sinistres cons.

Le rôle économique crucial joué par le secteur, qui contribuait au PIB à hauteur de 7% en 2014, explique qu'il fasse l'objet d'une stratégie de développement spécifique, portée par le Conseil de promotion du tourisme, créé et présidé par Laurent Fabius. Rappelons-le, ce dernier a également officié comme président de la COP21. En gros, on devrait avoir affaire à un type plus ou moins concerné par les questions environnementales. Pourtant, parmi les 40 propositions avancées dans le premier rapport de ce qui semble être un parfait comité Théodule – dont « généraliser le concept du "à bientôt" » ou encore « créer une chaire de recherche sur le tourisme » – nulle trace de la question environnementale. Sans aucune surprise, en fait : quand on jette un coup d'œil à la liste des membres à l'origine du rapport – Julie Andrieu, Isabelle Giordano, l'ancien P.-D.G. du Club Med Serge Trigano ou encore Anne Hidalgo – cette absence est presque logique. En France, j'imagine que parler environnement à un décideur politique ou économique s'intéressant au tourisme vous vaudra la remarque suivante : « L'écologie, ça commence à bien faire. »

La contrepartie de cet impact économique à première vue positif est massive : empreinte écologique qui explose, bouleversement de la vie des locaux, paysages défigurés, etc. Si l'on commence à capter que le défilé des touristes sur le Machu Picchu ou à Angkor Vat risque de poser quelques problèmes à l'avenir, on peine encore à identifier les effets négatifs du tourisme sur notre propre territoire – hormis quelques catastrophes écologiques et architecturales évidentes. Pourtant, il en existe une multitude, qui bien que peu notables, font peser un risque réel sur le patrimoine naturel et culturel de la France – et par extension, sur son attractivité touristique à moyen et long terme.

Les images étiquetées « vacances » portent en elles les germes des catastrophes à venir : les bouchons monstrueux dans la vallée du Rhône, les déchets sur les plages, les gosses tartinés de crème solaire que l'on envoie dans l'eau en espérant les perdre à tout jamais, et j'en passe. La saturation touristique exerce une pression sur les ressources naturelles et le patrimoine historique de nombreux territoires, territoires qui, quand ils constatent que la situation est hors de contrôle, n'ont plus qu'une solution : tout fermer. C'est ce qui est arrivé à la grotte de Lascaux dès 1963.

Paradoxalement, vouloir préserver le patrimoine à tout prix peut s'avérer tout aussi problématique. L'architecture de la ville de Paris, élément essentiel de son attractivité, est tellement protégée et sclérosée – du moins en superficie – que l'on a tendance à oublier qu'elle s'est construite au fil des siècles. Aujourd'hui, qui dit Paris touristique semble vouloir dire immeubles haussmanniens et cathédrales flamboyantes – et c'est à peu près tout. Les critiques émises à l'encontre du Centre Pompidou ou des nouvelles Halles – deux projets que l'on est, certes, en droit de juger laids – traduisent sans doute ce phénomène de « muséification », qui fige le patrimoine architectural dans les esprits et empêche la naissance d'un patrimoine contemporain.

Photo via l'utilisateur Flickr Paolo Margari

La gestion des lieux prisés des vacanciers nécessite donc la recherche constante d'un équilibre entre préservation et innovation, tandis que la pression touristique induit certains effets moins visibles que les dégradations « physiques », mais plutôt inquiétants. Ainsi la « folklorisation », sorte de pendant « culturel » de la muséification, désigne une situation où le caractère pittoresque d'une tradition ou d'une culture régionale est exagéré pour satisfaire l'exigence d'authenticité des touristes. Elle peut conduire à dénaturer voire à caricaturer les identités régionales et à résumer un territoire à un simple pan de son histoire culturelle.

La Bourgogne, par exemple, a longtemps été considérée comme une région « sans paysages », au faible intérêt pictural – un endroit où l'on se fait globalement chier, en somme. Cependant, avec l'intérêt croissant des touristes pour la gastronomie, la Bourgogne a fait du vin un élément emblématique de son histoire, qui ne s'y limite pourtant pas. À ce titre, les pouvoirs publics ont construit la vigne comme paysage caractéristique du coin. En contrepartie, impossible aujourd'hui pour un touriste d'envisager un voyage en Bourgogne sans visiter les vignobles.

Le paradoxe de l'attractivité touristique, qui se dégrade à mesure qu'elle croît, n'a pas encore trouvé de réponse sérieuse.

L'attractivité de la France doit évidemment beaucoup à ses littoraux. Leur mise en valeur, entamée dans les années 1960, visait notamment à capter les flux d'estivants se dirigeant vers les stations balnéaires espagnoles. C'est ainsi que, dans le cadre de la « mission interministérielle d'aménagement touristique du littoral du Languedoc-Roussillon », des stations comme la Grande-Motte ou le Cap d'Agde ont vu le jour. Cette mission s'inscrivait avant tout dans une logique d'aménagement du territoire afin de favoriser le tourisme de masse – lui reprocher cela serait de toute façon un anachronisme.

L'une des mesures phares du projet n'était pas vraiment eco-friendly : les zones humides de la région ont dû subir une démoustication « de confort » massive. Bon, pour être tout à fait honnête, ça n'a jamais suscité beaucoup d'émois – probablement parce que tout le monde déteste ces insectes sortis de l'enfer. Il est d'ailleurs intéressant de noter qu'en Camargue, zone protégée qui avait échappé à la démoustication des années 1960, une étude menée en 2000 par le CNRS a permis de montrer que le moustique était cité par les habitants comme « le plus gros inconvénient » de la région. Lorsque la même question était posée aux habitants d'Aigues-Mortes, qui bénéficiait depuis longtemps de mesures de démoustication, la réponse en tête était : « Les touristes. » Mettre en valeur une zone touristique, la rendre plus attractive, c'est paradoxalement la rendre plus vulnérable à l'une des principales nuisances : les touristes eux-mêmes.

Photo via Flickr

Face à cet état de fait, la recherche d'un tourisme « alternatif » n'a pas encore porté ses fruits, sans doute parce qu'après les grands aménagements des années 1960, l'État s'est progressivement désengagé du secteur touristique. Les rares déclarations d'intention récentes en matière « d'écotourisme » se concentrent sur l'importance de faire du vélo, ou encore de parcourir des territoires peu connus – en gros, des trucs qui ne risquent pas d'empêcher la prolifération des vacanciers sur la Côte d'Azur. Ce prétendu tourisme durable, qui n'en est pas vraiment un, est surtout le résultat d'une adaptation du secteur au développement d'une clientèle spécifique, demandeuse de « nature » et « d'authenticité » – un peu à l'image du bio, mis en place pour répondre à une demande précise. Si l'industrie touristique et les pouvoirs publics intègrent peu à peu l'environnement au cœur de leurs préoccupations, c'est au titre d'argument marketing et non d'envolées écologistes.

Quant au public, sa volonté de se rapprocher de la nature lors de ses voyages n'est sans doute pas le signe d'une plus grande sensibilité au respect de l'environnement. Brian Wheeller, spécialiste du tourisme et grand critique du greenwashing entrepris par l'industrie touristique, est ainsi à l'origine du néologisme « egotourisme» : le moteur de l'écotourisme n'est pas le souci écologique des voyageurs mais l'autosatisfaction que leur procure le sentiment de pratiquer un tourisme responsable, par opposition à un tourisme de masse jugé vulgaire et beauf, typique de l'homo festivus.

Le tourisme induit donc des effets complexes sur le territoire, tant il est capable de dégrader les ressources naturelles, de fragiliser les communautés locales mais aussi de conduire, par excès de conservation, à l'embaumement de différents lieux. Tout l'enjeu pour l'industrie touristique semble donc tenir à la recherche d'équilibres fragiles : entre exploitation et conservation, locaux et touristes, mise en valeur et mise à l'abri. Le paradoxe de l'attractivité touristique, qui se dégrade à mesure qu'elle croît, n'a pas encore trouvé de réponse sérieuse. En attendant, la prochaine fois que vous partirez en week-end à Guéret, au Grau-du-Roi ou ailleurs, pensez à tout ça et essayez de ne pas passer pour des gros cons narcissiques.

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