Des bites, des terroristes et des relations incestueuses – ce qui se cache dans les dessins des Français lambda
Tous les dessins sont tirés du Tumblr de "De l'encre et des tripes".
Culture

Des bites, des terroristes et des relations incestueuses – ce qui se cache dans les dessins des Français lambda

On a rencontré les créateurs du fanzine le plus con de l'Hexagone.
12 août 2016, 5:00am

Capture d'écran d'un mail reçu par l'auteur

Comme le dit l'adage ancestral, après le clapot léger vient la vague scélérate. Dans le cas de ma boîte mail, ce faible frémissement de la surface de l'eau – caractéristique d'une journée dite normale – correspond à la réception d'une bonne dizaine de messages électroniques abscons, me proposant de vapoter la dernière e-cigarette saveur weed ou de donner mon avis sur le prochain EP d'un groupe bordelais de néofolk désireux de réconcilier les amoureux de la scène industrielle avec les thuriféraires de René Guénon. Sauf qu'au milieu de toute cette merde surgit parfois le Léviathan, ce monstre marin, ce mur océanique qui inonde votre journée et la transforme en une navigation mémorable.

Le mail susmentionné fait partie de ces vagues légendaires, celles qui vous énervent autant qu'elles vous captivent. Derrière ces quelques lignes se cachent deux mystérieux types, Jojo et Milou, à l'origine du projet De l'encre et des tripes (DLEDT) – à savoir un Tumblr qui recense des dizaines de dessins profondément cons, vulgaires et méchants. Aujourd'hui, ces deux amis publient un fanzine du même nom, disponible à la Jetée et au Mat à Montpellier, et chez Thé Troc à Paris. J'ai voulu en savoir plus sur ce qui les poussait à publier des dessins représentant Bertrand Cantat en boxeur, Woody Allen en pédophile, des phallus et des terroristes.

VICE : Salut à tous les deux. Tout d'abord, vous pouvez vous présenter ?
Jojo : En fait, on est deux potes, Mr Encre et Mr Tripes – mais pour l'interview on va faire simple, tu peux nous appeler Jojo et Milou.

Milou : On est deux jeunes caucasiens de classe moyenne, hétérosexuels, l'un vivant à Paris et l'autre dans le Sud. On n'est pas très aimables ni vraiment optimistes vis-à-vis du reste du monde.

Je vois le genre. Et comment ça a commencé, DLEDT ?
Milou : Notre idée, avec le Tumblr, c'est de récupérer toutes les œuvres – dessins, peintures, collages, etc. – vouées à sombrer dans l'oubli et à tout publier sans aucun tri, aucune contrainte ni aucune ligne éditoriale. On ne s'intéresse pas non plus au talent ou au style.

Jojo : C'est mon cousin Steve, qui est en institut médico-éducatif depuis l'enfance, qui nous a pas mal chauffés pour lancer le projet. On a réalisé un court-métrage d'animation à son sujet et on a récupéré ses dessins. C'est un peu de l'art brut en somme, mais du vrai – pas celui réalisé par des types qui font exprès de mal dessiner.

Sinon, après le Tumblr, on a créé une page Facebook pour pouvoir raconter encore plus de conneries et poster les poèmes de Milou.

Pourquoi avez-vous choisi de créer un fanzine papier ?
Milou : Par le passé, on a participé à quelques fanzines collaboratifs – Rifuel Fanglant, Chambre Pâle. Un jour, on a eu envie de faire un truc différent des autres, plus à notre sauce, un journal de Mickey de l'enfer, avec un best-of du Tumblr, des inédits, des BD, des jeux, des textes, des meufs à poil et des conneries. On a rassemblé une quinzaine de personnes, des potes et des inconnus, et on a mis en page le bordel. Maintenant, on a plein d'idées pour la suite – y foutre des gadgets, des cartes à collectionner, faire des concours, etc.

Jojo : C'est destiné aux gens qui n'ont pas Internet. En faisant un zine, on touche encore plus de monde. Et puis on s'est dit qu'il était temps de ramasser un peu de thunes au passage !

Justement, ça se passe comment niveau thunes ?
Milou : Le fanzine est financé à 90 % par de l'argent sale qui provient du trafic de drogue. Du coup, on l'a fait en sachant parfaitement qu'on n'allait en tirer aucun bénéfice.

Jojo : Allez l'acheter, comme ça on pourra en faire un deuxième !

Comment choisissez-vous vos contributeurs ?
Milou : On ne choisit rien, on subit. On part du principe de tout publier – vous pouvez d'ailleurs nous envoyer vos dessins à dledt.contact@gmail.com – et, pour l'instant, on n'a jamais ressenti le besoin de censurer quoi que ce soit. On accepte tout le monde : les gamins, les chômeurs, les architectes, ceux qui disent qu'ils ne savent pas dessiner. Des anonymes, surtout.

Jojo : C'est ça, DLEDT. C'est destiné à ceux qui ne montrent jamais leurs dessins à personne. Nous, on veut les voir, et en faire quelque chose.

Ça vous arrive de dessiner ?
Milou : Ouais, quand même. Le gros de DLEDT, le plus mauvais, c'est nous. Après, on espère très fort que le Tumblr se mettra à tourner tout seul un jour grâce à des contributions. Le top ce serait d'avoir des pointures qui nous balancent leur corbeille, même anonymement.

Quelles sont vos influences directes en BD ?
Jojo : Je dirais Yvan Brun pour la BD française et Liberatore pour le côté punk.

Milou : De mon côté, j'ajouterais Tintin, Thorgal, Tank Girl, les comics US – genre Transmetropolitan et Preacher – les indépendants français comme les frères Guedin, le magazine AAARG, Mezzo.

Ça vous fait quoi de savoir que vous pouvez choquer ?
Milou : On s'en bat les couilles.

Jojo : C'est vrai qu'il y a des trucs un peu haram mais bon, voilà quoi. La religion, la guerre, les roux, les handicapés, manger de la viande, la sodomie, le cancer, la chasse à la baleine – tout choque aujourd'hui. Nous, c'est ce qui nous a toujours fait rire, donc ce qu'on fait doit bien amuser deux ou trois internautes paumés.

Au fond, vous pensez quoi des artistes « engagés » ?
Jojo : Moi, j'aime bien Manu Chao.

Milou : Être « engagé », c'est bien mais c'est pareil que « choquer » – ça ne veut plus dire grand-chose. De notre côté, on est antifascistes et ultra-libertaires, mais on ne cherche pas à ce que tout le monde soit d'accord avec vous. Sinon, on n'aurait plus personne à détester. Après, je pense que dessiner c'est déjà donner son avis – un peu comme casser des abribus ou héberger des migrants.

Vous avez un avis sur la liberté d'expression en France ?
Milou : En France, notamment sur Internet, la liberté d'expression est plutôt bien respectée – du moins, tant que tu n'es pas sur le devant de la scène. Après, on verra bien si tu charcutes notre interview !

Jojo : On n'a jamais eu autant de contributeurs qu'après les attentats de Charlie Hebdo, mais les gens s'offusquent un temps et puis ça retombe. Maintenant, on te fait chier pour un graff qui montre des CRS et on te signale à Facebook si tu as le malheur d'écrire « pédé » ou « feuj », sauf si tu es pédé ou feuj.

Reçu 5/5. Merci Messieurs.

Si vous habitez Montpellier, vous pouvez acheter De l'encre et des tripes à la Jetée ou à la galerie le Mat. Pour les Parisiens, rendez-vous chez Thé Troc.

Sinon, allez faire un tour sur le Tumblr.

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