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Je levai les yeux vers lui, mais timidement presque et j’attendis. Au plafond, le ventilateur grinçait régulièrement. – Comme je m’y étais attendu, elle était devenue beaucoup plus belle que de son vivant… du moins à mes yeux… Oh, beaucoup plus attirante aussi… Alors… j’ai connu pour la première fois l’extase du parfait amour… Deux fois seulement car on est tout de suite venu la chercher, à cause de cette terrible chaleur dont vous avez maintenant un exemple… Deux fois et ce n’est comparable à rien de ce monde… Il parlait mal, son vocabulaire était pauvre et pourtant tout ce qu’il disait surgissait devant moi, en moi. La nuit torride et moite, la morte – « Oh, beaucoup plus belle qu’auparavant » – de la beauté divine de Thanatos, les draps qui collent à la peau, le même grincement de ventilateur, oui, le même, le bruit mat des chairs réveillées en ces « noces des ténèbres », comme disent les Japonais. Tout m’était aussi présent que si j’avais moi-même vécu ce moment délicieux. Mon voisin disparaissait, c’était moi seul, demeurant étendu sur cette morte qui s’appelait elle aussi Suzanne. Mon trouble était si évident que je dus m’appliquer à le dissimuler, tandis que la voix de l’absent continuait. – Ah, je n’oublierai jamais cette extase, le Ciel enfin. C’est comme une Assomption de lumière et de feu… Où vais-je chercher ces mots ? … Mais vous comprenez, n’est-ce pas ? … C’est une chose qu’on ne peut décrire. On est comme mort soi-même… Élevé ! … Et je n’oublierai jamais non plus l’enfer traversé lorsqu’on est venu me la prendre, me la ravir. J’aurais pu tuer ces hommes ! Et quand on l’a enlevée, je verrai toujours sa forme dans le suaire, et c’était comme un grand papillon… Mais je n’aurais hélas jamais eu la force ou peut-être le courage d’aller la chercher… Avec la chaleur… Il pleurait tandis que je regardais le paysage, à travers la vitre. Oui, me dis-je, seule la Mort est la grande mathématicienne qui rend leur valeur exacte aux données du problème. – Vous me condamnez, n’est-ce pas ?… – Non. Oh, non, je ne vous condamne pas. – Merci… Merci. Il avait séché ses larmes et repris son visage banal tandis que, jaune, le soir tombait et que nous arrivions en gare de Poona. – Ah, dit l’homme absous, l’homme pardonné, notre train arrive à l’heure, exceptionnellement… Espérons que nous n’aurons pas trop de peine à récupérer les bagages et que mon chauffeur sera déjà là. Il se leva, salua civilement, serein comme un homme qui, privé pour toujours d’un bien immense, n’a plus rien à perdre.