Les volontaires du sexe

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Les volontaires du sexe

Dans ce reportage, l'équipe de VICE au Japon enquête sur les besoins sexuels des personnes handicapées et la relation entre pulsions et âme humaine à travers le portrait intimiste d'une auxiliaire de vie spécialisée dans « l'assistance à l'éjaculation...

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LES VOLONTAIRES DU SEXE 

ELLES RÉPONDENT À VOS DÉSIRS AVEC UN CŒUR DE PIERRE

Par Yuka Uchida

Un jour de ce mois de mars où le printemps semblait de sortie plus tôt que d'habitude, je suis allée rendre visite à M. Hosoya*, un homme atteint d'une infirmité motrice cérébrale (IMC) qui vit dans la ville de Saitama. Malade depuis sa naissance, M. Hosoya vit seul, avec l'assistance d'un service de soin présent presque en permanence.

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M. Hosoya m'a accueillie en souriant - « Bienvenue !» - allongé sur le ventre, sur le tatami.
Son corps fortement vrillé à partir de la taille, il ne peut pas éloigner son visage de plus de 20 ou 30 centimètres du sol. On m'avait prévenue que, lors de ma première rencontre avec M. Hosoya, je ne serais pas en mesure de comprendre plus de 30% de ce qu'il disait mais en réalité, j'avais du mal à déchiffrer chacun de ses mots.

Je me suis d'abord dit que je devrais parler plus calmement, mais j'avais peur qu'il pense que je le traitais ainsi différemment. Jusqu'à ce jour, je m'étais toujours efforcée à traiter tout le monde de la même manière, sans tenir compte de qui ils étaient. Mais, submergée par cette étrange vision et par les sons qu'elle émettait, je n'ai pas eu la force de m'en tenir à mon habitude politiquement correcte.

M. Hosoya est né atteint d'une IMC. Il vit chez lui, où une infirmière prend soin de tous ses besoins, mais il est seul trois heures par jour. C'est pendant ces heures qu'une infirmière du sexe lui rend visite, une fois par mois.

Si j'étais venue voir M. Hosoya ce jour-là, c'était pour une bonne raison : je devais assister à son « assistance à l'éjaculation ». Ce service est fourni par l'ONG Les Mains blanches.

Créée en 2008 à Niigata, l'association repose sur la philosophie selon laquelle une sexualité épanouie, en plus de renforcer la confiance en soi et la volonté de vivre, améliore la qualité de vie. Leur activité est évidemment d'utilité publique et aujourd'hui, environ vingt personnes se sont ralliées à la cause, dans tout le Japon.

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Jusqu'à présent, Les Mains blanches ont rendu service à environ 370 personnes. Elles fournissent leur service à une soixantaine de personnes actuellement, majoritairement des hommes souffrant de handicaps lourds comme l'IMC ou la dystrophie musculaire. Les Mains blanches reçoivent entre 80 et 100 demandes par an.

Je me suis intéressée aux besoins sexuels des personnes handicapées après avoir lu Sex Volunteer, de Kaori Kawai (sorti chez Shinchosha), il y a des années. Ce livre aborde la question de l'assistance aux handicapés en partant du concept que le sexe est un besoin fondamental de la vie et que cela est aussi vrai pour les personnes handicapées. Il est tellement évident que l'être humain est un animal sexué, peu importe sa condition physique, que tout le monde peut le comprendre en y réfléchissant deux minutes. Mais en réalité, les gens font rarement l'association entre sexe et handicap.
J'ai rencontré un autre homme atteint d'IMC, qui m'a décrit la situation comme ça : « Le problème, ce n'est pas que la sexualité des personnes handicapées soit tabou, c'est que la majorité des gens dans notre société ne comprennent pas comment les mots "handicapé" et "besoins sexuels" peuvent avoir le moindre rapport. »

Pour vous présenter le prochain protagoniste de cette histoire, permettez-moi de remonter le temps de quelques heures. Avant d'aller chez M. Hosoya, j'avais rendez-vous avec une femme à la station de métro la plus proche. « Bonjour. Je suis ravie de travailler avec vous aujourd'hui », m'a dit Mme Tanaka*, la trentaine, les cheveux châtains coiffés soigneusement et le sourire teinté de nervosité. Mme Tanaka est une infirmière volontaire du sexe. Quand j'ai tendu ma main pour me présenter, elle a été accueillie par une paume douce et féminine. C'était cette main délicate qui allait être le centre de toutes les attentions, quelques minutes plus tard.

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Mme Tanaka a gentiment accepté de me parler. Les cheveux retenus par un chignon, vêtue d'un costume cintré, elle est l'incarnation de la Japonaise douce et prévenante.

« J'ai travaillé avec des personnes souffrant de handicaps mentaux ou physiques. Ce n'est pas ça qui me rendait nerveuse. C'était le fait d'être seule avec le patient, et de m'occuper de ses parties intimes », m'a-t-elle confié. Encore récemment, elle dispensait des soins dans un centre pour handicapés mentaux. Elle y a apparemment vu beaucoup de patients qui, dans l'incapacité de composer avec leurs pulsions sexuelles, se frottaient au personnel ou erraient, le pantalon sur les chevilles.

Mme Tanaka est infirmière volontaire du sexe depuis moins d'un an. Quand je lui ai demandé si elle en avait parlé à sa famille, elle m'a répondu : « Non. Mes parents on bientôt 70 ans et j'ai peur que ça les perturbe, d'entendre qu'une partie du travail de leur fille consiste à masser les parties génitales d'hommes. Je pensais que ce serait plus facile d'en parler à mes amis mais je n'ai pas encore réussi à le faire. »

Le besoin sexuel est considéré comme l'un des trois besoins humains primaire avec se nourrir et dormir. Mais personne ne voulant voir l'éléphant dans la grande pièce du service à la personne, le manque de formation du personnel dans le domaine du soulagement des pulsions sexuelles perdure. Apparemment, beaucoup de personnels soignants se découragent lorsqu'ils sont confrontés à ce problème bien réel pour la première fois.

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En rentrant chez M. Hosoya, Mme Tanaka le salue brièvement et commence les préparatifs. Plus tard, je lui ai demandé ce dont elle avait besoin : « Des gants, un préservatif, du lubrifiant, des mouchoirs et un sac en plastique. Je commence par laver le patient, puis je mets les gants, j'applique le lubrifiant et je commence le massage. Selon les personnes, je leur mets un préservatif ou pas. Après l'éjaculation, je les essuie avec un mouchoir et je mets le tout dans le sac plastique. »

Après avoir vérifié qu'une serviette était à portée de main, elle a fait chauffer de l'eau au micro-ondes, pour éviter d'appliquer de l'eau froide sur le pénis de son patient après son éjaculation. Équipée de son bassin d'eau chaude,  Mme Tanaka se rend auprès de M. Hosoya qui l'attend.

M. Hosoya attend qu'on lui rende service.

En voyant Mme Tanaka enfiler ses gants, je me suis rappelée qu'il ne s'agissait que d'un service à la personne comme un autre.

À partir de cet instant, je suis allée attendre de l'autre côté du rideau qui partage la salle en deux. M. Hosoya s'est fait assister sous l'œil de l'équipe vidéo et le minimum que je pouvais faire était bien de le priver d'au moins l'une de ces paires d'yeux intrusives.

« Je vais mettre le lubrifiant, d'accord ? » Dit Mme Tanaka. Peu après, elle reprend, d'une voix dénuée d'émotion : « Ce n'est pas trop violent ? Prévenez-moi quand vous allez éjaculer, d'accord ? »

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J'entends légèrement les bruits produits par le lubrifiant et le frottement sec des gants qui se frottent l'un à l'autre. Personne ne me l'a demandé, mais je m'aperçois que je suis assise les pieds recroquevillés sous mon corps, à la manière japonaise traditionnelle. Au bout d'un moment, j'entends un son sourd et répété. Je reste arrêtée quelques instants avant de comprendre qu'il s'agit du coude de M. Hosoya qui frappe le tatami. Ce son est puissant, empli d'émotions.

« Je vais jouir. » En prononçant ces mots, M. Hosoya frappe de plus en plus fort et quelques instants plus tard, le silence envahit de nouveau la pièce. J'ai l'impression qu'un éon entier est passé, mais tout cela n'a duré que cinq minutes. Mme Tanaka lave et quitte la pièce.

La première chose à laquelle j'ai pensée, c'est à quel point ce processus est impersonnel. Aucune connexion émotionnelle ne semblait exister entre ces deux personnes. « Je vais chez eux et je m'en occupe en une demi-heure. J'arrive, je prépare tout, je les masse, ils éjaculent et voilà. C'est très cordial, comme relation. Mais je sais que ce que recherchent les clients, c'est un investissement émotionnel qui dépasse le service. Je ne peux pas très bien l'expliquer. »
Est-ce vraiment  ça, que veut M. Hosoya ? Qu'une inconnue débarque, le stimule et le quitte une fois qu'il a éjaculé ? La scène à laquelle je viens d'assister correspond parfaitement à la définition de « service à la personne ». Cela ressemblait à l'assistance aux repas ou à la toilette. Comme le dit Mme Tanaka, « Nos clients ne choisissent pas le personnel qui vient. C'est pour ça que je ne me considère pas comme une travailleuse du sexe et que je considère ça simplement comme un autre aspect de mon travail. » Quand on y pense, il serait étrange de s'investir plus que nécessaire quand on aide une personne à manger ou à faire ses besoins, et il en va peut-être de même pour ce type de service.

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Pensons à nos besoins de manger, dormir et d'avoir des relations sexuels. Pourquoi ai-je toujours associé au sexe un attachement émotionnel alors que je considère les autres comme des besoins primaires ? Sans doute parce que nos désirs sexuels sont fortement connectés à la perpétuation de notre descendance. Établir un rapport émotionnel avec un partenaire est indispensable pour élever un enfant et laisser la place à une autre génération. C'est pourquoi nos pulsions sexuelles sont mêlées à nos émotions.

Alors que j'essayais d'appliquer ma propre vision des choses aux  nombreuses questions qui me venaient à l'esprit, Taka, un membre de l'équipe vidéo, m'a donné son avis : « Quand t'y penses, c'est comme les massages sexuels. Ça n'a pas forcément à voir avec le fait d'être handicapé. Quand un type valide se paie un massage sexuel, une fille le branle et hop, terminé. Il n'y a pas d'émotion non plus. » Il avait tout à fait raison. En tant que fille, je n'avais jamais compris ce qui attirait les hommes dans ce genre d'endroits.

En partant, j'ai demandé à M. Hosoya s'il entretenait une relation actuellement : « Oui. Enfin, ce n'est pas vraiment une relation, mais il y a quelqu'un pour qui j'ai des sentiments, » m'a-t-il répondu, un grand sourire plein de timidité traversant son visage.
Le corps et l'esprit. Ils ont l'air tellement connectés, mais peut-être peut-on les garder séparés. À moins que ce ne soit l'inverse. Peut-être qu'on croit pouvoir les dissocier mais qu'ils sont irrémédiablement liés.
Cette histoire est née d'une simple question concernant la sexualité des personnes handicapées, mais elle m'a conduite à m'interroger sur la relation entre nos pulsions sexuelles et notre besoin d'établir des relations émotionnelles. En ne parlant que de la sexualité des personnes handicapées, je crée peut-être une séparation inconsciente entre eux et les valides. Le fait même de parler de la sexualité des handicapés en soi est peut-être déjà une erreur. Les humains sont des animaux sexués. Ça n'a aucun sens de faire une distinction entre valides et handicapés.

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Dans le train du retour, j'ai ouvert une canette de bière sans prêter attention à ce qui m'entourait. C'était un vendredi et le train était plein de soulards qui rentraient chez eux après être allés admirer les cerisiers en fleur. Un groupe d'hommes se marraient et gesticulaient en échangeant des anecdotes sur leur vie amoureuse. D'habitude, j'aurais essayé de suivre leur conversation mais ce jour là, j'avais encore les mots de M. Hosoya en tête.

« Si les personnes handicapées n'interagissent pas avec d'autres personnes, elles ne rencontreront jamais quelqu'un d'attentionné. Si on ne fait pas nous-mêmes des recherches, notre horizon ne s'étendra jamais. Ce qui compte, c'est de faire ce premier pas. »

* Les noms ont été changés.

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