Le monde du silence

Le récit de mes dix jours de mutisme forcé, entre méditation et érections incontrôlables.
11.2.16

Photo via l'utilisateur Flickr Alice Popkorn

En vous inscrivant à une expérience de méditation Vipassana, vous vous engagez à ne pas quitter le groupe avant la fin du séjour. À peine arrivé, on vous demande une nouvelle fois si vous êtes prêt à rester silencieux pendant dix jours.

Les règles sont simples : vous devez méditer quotidiennement pendant plus de dix heures. Vous n'avez pas le droit de parler, de lire, d'utiliser votre téléphone, de fumer, d'entrer en contact direct avec les autres participants, de vous masturber ni de partir avant le matin du onzième jour.

Notre professeur se prénomme Davide. Il ressemble un peu à Bouddha – potelé, il arbore en permanence un sourire qui traduit son adoration de la vie et sa piété. Il jette des regards partout, évalue chacun d'entre nous, à la recherche du moindre élément qui trahirait un doute – un tremblement non maîtrisé, une lèvre supérieure trop flasque. Il exige de nous que nous lui donnions nos portefeuilles, carnets de notes et téléphones – ce que je ne fais pas, violant une première règle. La méditation Vipassana peut commencer.

La Vipassana est une prison de silence dans laquelle on entre de son plein gré. Pendant une période donnée, vous partagez le quotidien d'un moine ; autrement dit, vous ne vous divertissez pas. Vos activités principales consistent à respirer, manger et pisser – uniquement quand vous en ressentez le besoin.

La durée classique de la méditation est de dix jours, mais les personnes les plus enhardies peuvent se taire pendant trois mois. Cette technique aurait été créée par Bouddha lui-même il y a plus de 2 500 ans. Après une longue période de désuétude, elle est revenue en force dans les années 1950. Deux décennies plus tard, les centres Vipassana se sont mis à proliférer en Europe et en Californie, offrant aux gens la possibilité de changer leur vie grâce au silence ; John Frusciante a arrêté l'héroïne après avoir découvert la méditation Vipassana, par exemple.

Après quelques recherches personnelles, j'ai trouvé un cours de méditation silencieuse organisé en Italie. La liste d'attente était interminable : sept mois se sont écoulés entre ma réservation et mon entrée dans le centre.

Le premier jour de méditation Vipassana ne compte pas vraiment, car vous êtes autorisé à parler avec les autres membres. Les 80 participants s'assoient, discutent et mangent de la soupe dans une grande salle commune. Des éclats de rire font écho les uns aux autres. Les gens flirtent. Le jour suivant, un gong bruyant nous réveille à quatre heures du matin. Nous marchons dans l'obscurité jusqu'à la salle de méditation, avant que les hommes ne soient séparés des femmes. Le seul moyen de se rendre compte de leur présence sera de prêter attention aux bruits de leurs pas de l'autre côté de la cour et au son de sèche-cheveux lointains.

On me met alors dans une pièce avec cinq autres vingtenaires qui semblent tous Italiens. Je n'en suis pas sûr car, mis à part leurs ronflements nocturnes, je n'entends jamais un son sortir de leur bouche. J'apprends à les reconnaître à leur odeur – lors d'une Vipassana, vous avez tendance à porter les mêmes fringues tous les jours et à dormir avec. Notre toilette se résume à un peu d'eau sur le visage. L'odeur est parfois chaude, souvent moite.

Au début, le plus difficile est de ne pas bouger. On vous donne un coussin et une couverture, et on vous demande de rester immobile toute de la journée. Votre dos souffre, vos genoux sont en feu et vous avez mal à votre coccyx. Le temps semble ne pas s'écouler. J'ai d'ailleurs l'impression que ma montre est cassée. Je l'enlève, retire la pile, souffle dessus, la frotte contre mon bras, la remets en place et attends que la trotteuse se remette en marche. La montre fonctionne parfaitement.

Ce soir-là, je vais au lit et sors mon téléphone dans la pénombre. Aucun réseau. Je me promets d'aller dehors, d'escalader une colline et de trouver du réseau quand tous les autres iront dans la salle de méditation à quatre heures du matin.

Le lendemain matin, ma tête est douloureuse et je dois renoncer à mon escapade. Le gong retentit. Avant d'avoir eu le temps de comprendre ce qui m'arrivait, je me retrouve assis, les jambes croisées sur un coussin, à écouter des instructions au sujet de la respiration – un autre jour de torture commence.

Vidéo associée - Tanks for the memories :

Pour tuer le temps, je me mets en tête de créer un code dans lequel chaque lettre serait représentée par sa position dans l'alphabet. Je passe ma journée à transformer toutes les lettres qui me tombent sous les yeux. Le soir, je suis convaincu de mon départ précoce. Le lendemain matin, j'ai prévu de prendre mon téléphone jusqu'en haut de la colline, d'appeler des amis, et de partir boire du vin quelque part en Italie.

En me réveillant le matin suivant, je mets mon manteau, disparais le long du couloir et escalade le grillage en direction de la colline. Après avoir passé deux jours assis en tailleur, mes jambes sont plus faiblardes que je ne l'imaginais. Mes cuisses me font rapidement mal. Une fois arrivé en haut de la colline, le réseau est si faible que la seule chose qui fonctionne est Whatsapp. J'envoie un message à mon ami Andrea :

Je m'en vais demain. Je peux venir chez toi ?

Je suis soulagé. Je me remets au lit. Lorsque le petit-déjeuner arrive, je bois avec l'assurance d'un homme qui sait que le lendemain à la même heure des croissants et un cappuccino seront disposés devant lui. Quand le gong sonne, je prends la direction de la salle de méditation, monte les 49 marches une par une, et reprends ma place à côté d'un vieux monsieur en sweat rouge. Les instructions sont simples : concentrez-vous sur votre respiration. Puisque mon départ est imminent, je me concentre enfin. Je commence d'ailleurs à piquer du nez.

Soudainement, la pièce est remarquablement silencieuse. Je dis bien « remarquablement » car, d'habitude, il y a toujours quelques mecs qui éternuent ou qui se raclent la gorge. Aujourd'hui, la salle est muette comme une tombe. Je pique de plus en plus du nez jusqu'à visualiser des formes précises – des mandalas, des paraboles, puis une explosion de lumière si éblouissante que j'ouvre les yeux et perds l'équilibre. Je tombe alors de mon coussin et atterris sur le mec au sweat rouge à côté de moi.

Je dis « désolé » sans réfléchir. Il me regarde avec bienveillance et met un doigt devant ses lèvres.

Une bulle d'air apparaît dans mes entrailles, se déplace jusque dans mon cou, avant de disparaître par le haut de mon crâne ; j'ai d'ailleurs l'impression qu'on me l'ouvre au marteau-piqueur.

Lors d'une retraite Vipassana, en cas d'urgence, vous avez le droit de communiquer avec le responsable – dans notre cas, Davide. Je décide d'aller lui rendre visite dans sa petite pièce. Il est assis sur un grand trône blanc parsemé de coussins. En m'installant par terre en face de lui, j'ai l'impression d'être un enfant en face du Père Noël dans un centre commercial.

« Davide, je viens d'avoir une hallucination. J'étais dans la salle de méditation et je suis tombé de mon coussin. Qu'est-ce que ça veut dire ? »

« Ça veut dire que ça commence à fonctionner », me répond-il avant de me renvoyer dans ma chambre.

Quelques heures passent, et je prends la direction du déjeuner – végétalien, bien évidemment. Malgré tout, manger est l'activité la plus excitante de la journée. Le menu est le même tous les jours : riz, légumes, bouillon, quelques feuilles de salade et un fruit. Nous mangeons en silence. En face de moi, un homme porte un poncho et dévore une banane avec un couteau et une fourchette. Ma bouche déborde de lentilles froides. Je ferme les yeux ; les mandalas réapparaissent.

Je retourne dans la salle de méditation et me cale sur le rythme de ma respiration. Cette fois, je sens de l'électricité parcourir mon bras. Mon estomac se met à gargouiller. Une bulle d'air apparaît dans mes entrailles, se déplace jusque dans mon cou, avant de disparaître par le haut de mon crâne ; j'ai d'ailleurs l'impression qu'on me l'ouvre au marteau-piqueur. Ça ressemble à une montée d'ecstasy sans musique, sans danse et sans consommation frénétique de cigarettes. Pourtant, je ne fais rien d'autre que fermer les yeux et essayer de me concentrer .

Finalement, je décide de rester. La nuit, alors que nous regagnons à nos dortoirs, je m'échappe et vais sur la colline pour envoyer un nouveau message.

Plan de secours annulé. Tout roule.

Dans mon lit, je ferme les yeux et tripe jusqu'au lendemain matin.

Malheureusement, le jour suivant est triste à mourir. Le vieux monsieur au sweat rouge est parti. Je ferme mes yeux, me concentre sur ma respiration et attends que les hallucinations reviennent, mais il ne se passe rien. Je n'arrive pas à me concentrer. Tout ce que je peux faire, c'est penser au sexe. Je suis assis dans la salle de méditation et me remémore toutes les filles avec lesquelles j'ai couché. Je tire la couverture vers moi pour cacher mon érection, qui dure à n'en plus finir. Mes souvenirs ne sont pourtant pas vraiment bandants ; la plupart se déroulent dans des pièces sombres, sur des matelas sordides, et sous influence de l'alcool.

Toutes les illustrations sont tirées du carnet de notes de l'auteur.

Après la pause, je retourne dans la salle. Je suis déterminé à ne pas penser au sexe ; j'ai envie d'halluciner de nouveau. Pourtant, je finis par m'imaginer en train de faire l'amour avec des hommes – des mecs poilus, avec de longues barbes et des torses velus. Les poitrines velues se transforment alors en poils de chien. Le clebs de mes voisins apparaît. Il grimpe sur ma poitrine et, avant d'avoir eu le temps de réaliser ce qui se passait, il me lèche. J'ai une érection. Je me lève, fais tomber ma couverture par terre et sors de la pièce en titubant.

C'est un beau jour de printemps en Toscane. Dans la vallée, des fermiers font péniblement avancer leur tracteur dans la boue. Je réalise que ces quatre jours de méditation ont révélé l'accro au sexe qui sommeille en moi.

Je dois en parler à Davide.

« Oui ? », me dit-il.

« Davide, quelque chose ne va pas. Hier, j'étais complètement euphorique et aujourd'hui je me sens hyper frustré sexuellement. C'est horrible. »

« C'est la loi de l'impermanence, rétorque-t-il. Rien ne dure pour toujours. C'est la leçon de Vipassana. »

Je le remercie, et pars manger. Pour le dîner, on nous sert des penne. Je les mange avec une gaule d'enfer, bien entendu.

Le huitième jour, je me réveille avant que le gong ne résonne. J'ai l'impression que mes jambes sont en craie. Mon dos hurle de douleur.

Le cinquième jour, l'un des Italiens grassouillets abandonne. En revenant d'une matinée de méditation, je remarque que ses affaires ne sont plus là. Son ronflement me faisait penser à un moteur à deux temps. Son odeur était un mélange de vieux caoutchouc et de talc. Même si je n'ai aucune idée de son nom, il va me manquer.

Croiser mes jambes dans la salle de méditation est aussi agréable qu'enlever une écharde de mon pied. Mes fantasmes sexuels demeurent, mais je suis quand même soulagé qu'ils n'impliquent plus les animaux domestiques de mes voisins, ou des hommes poilus. Les hallucinations ont disparu. J'ai l'impression d'être revenu au point de départ. Ce jour-là, après manger, j'envoie un nouveau message à mon ami :

Je pars. Pour de vrai cette fois. À bientôt.

Je redescends et vais parler à Davide. Je m'assois en face de lui, les jambes croisées. Avant de pouvoir ouvrir la bouche, il montre ma jambe du doigt.

« Regarde », dit-il.

Je remonte mon pantalon et aperçois une tique. La colline se situe dans une zone sauvage et de nombreux panneaux déconseillent de marcher dans les hautes herbes. Davide attrape la tique avec une habileté impressionnante. Il me la montre dans la paume de sa main.

« Quelle était ta question ? », me demande-t-il.

Je ne réponds rien. Sa présence suffit à me convaincre de rester.

Pour les sixième et septième jours, j'assiste à toutes les sessions de méditation – même celles qui sont optionnelles. Je médite pendant mon temps libre. J'envisage la méditation comme un sport, une compétition même.

Les deux jours suivants, il n'arrête pas de pleuvoir. Les gens commencent à agir bizarrement. Un Italien de mon dortoir se met à parler aux objets. Un autre mec débarque dans la salle de méditation avec son jogging à l'envers. Un peu plus tard, une femme se met à ronfler. Un professeur la réveille, mais elle ne cesse de se rendormir.

Le huitième jour, je me réveille avant que le gong ne résonne. J'ai l'impression que mes jambes sont en craie. Mon dos hurle de douleur. J'examine ma respiration. Quelque chose d'incroyable se produit alors. De minuscules vagues se mettent à parcourir mes membres engourdis. Mon corps est incroyablement léger. Je ne fais plus qu'un avec le coussin. J'ai l'impression d'être en lévitation, comme si j'avais réussi à sortir de mon corps. Lorsque le gong résonne, je ne me lève pas, je n'étire pas mes jambes ; je reste simplement assis ; et je pleure.

Bhanga Nana est le terme utilisé par les professeurs pour décrire la sensation de dissolution du corps. Les deux derniers jours se déroulent de la même manière : immobile, hypersensible, je ne peux m'empêcher de pleurer.

Quand Davide nous autorise finalement à parler, personne n'ose ouvrir la bouche. Puis quelqu'un murmure un « bonjour » en italien, qui est suivi d'un immense brouhaha.

Certains n'ont rien ressenti. Le mec qui parlait aux objets, Raphael, me dit qu'il n'a pas eu de visions. Il a simplement souffert du coccyx.

« Pourquoi n'es-tu pas parti, alors ? »

« Changer de billet de train aurait coûté trop cher », me répond-il prosaïquement.

La Toscane est magnifique. C'est peut-être même l'un des plus beaux endroits d'Europe. Dans le train en direction de l'aéroport, j'ai l'impression de traverser le jardin d'Éden.

Méditer en silence pendant dix jours est une expérience incroyable, malgré les douleurs et les frustrations. De retour dans le monde réel, vous remettez les choses en perspective. La douleur et le plaisir sont seulement temporaires.

À l'aéroport, je fixe un écran géant révélant des images d'un tremblement de terre au Népal. Je pleure sans pouvoir m'arrêter. Une femme s'approche et me demande si je vais bien. « Vous avez raté votre avion ? », me demande-t-elle. Je lève la tête et m'aperçois qu'elle a des dents de lapin. Je ne peux m'empêcher de penser qu'elle a dû avoir une enfance difficile, ce qui me rend encore plus triste. Plus loin, j'entends un père donner quelque chose à sa fille ; mes pleurs empirent.

Méditer en silence pendant dix jours est une expérience incroyable, malgré les douleurs et les frustrations. De retour dans le monde réel, vous remettez les choses en perspective. La douleur et le plaisir sont seulement temporaires.

En ce qui concerne ma sexualité, tout ce que je peux dire, c'est que le premier homme à barbe que j'ai rencontré ne m'a pas sauté dessus. Il en va de même pour le chien de mes voisins. Je l'ai embrassé sur le crâne, et basta.

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