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Interviews

On a demandé à un expert s’il était possible de mourir en se curant le nez

Cette activité anodine peut-elle être la première étape d'un effet boule de neige aux conséquences désastreuses ?

par Mike Pearl
08 Janvier 2016, 6:00am


Une illustration de 1858 issue du livre Gray's Anatomy

Un gag sur le décrottage de nez dans un épisode récent de The Big Bang Theory m'a vraiment fait réfléchir. Dans l'épisode en question, « The Earworm Reverberation », deux personnages qui jouent dans un groupe de musique fictif traquent leur unique fan Facebook et finissent par le retrouver dans un café. Ils l'aperçoivent en train de se décrotter le nez et s'en vont. Pour une raison étrange, le public rit à pleins poumons. Je suis d'accord pour dire que les crottes de nez sont drôles ; c'est un fait. En revanche, c'est bizarre que l'on ait toujours tendance à juger l'hygiène d'autres personnes là-dessus ; comme si se décrotter le nez devrait être vu comme un secret honteux – encore pire que le fait de traquer quelqu'un trouvé sur Internet.

Après tout, le Merck Manual Home Health Handbook, un guide diagnostic pour les non-docteurs, nous explique que l'hiver peut donner envie de se curer le nez au point d'en saigner. Et même si vous ne finissez pas couvert de sang, votre image sera toujours entachée par les préjugés sociaux qui vous propulseront dans la case gros dégueulasse. Ainsi, se décrotter le nez peut ruiner votre réputation en vous faisant passer pour un crado à la télé.

Mais le fait d'insérer un simple doigt dans votre nez peut-il être la première étape d'un effet boule de neige aux conséquences désastreuses – voire fatales ? En y mettant trop de bon cœur, est-il possible que vous ratiez les crottes de nez les plus profondément enfouies et décrochiez un bout de cerveau à la place ?

Pour le savoir, on est allés rendre visite à Zara Patel, une ORL et chirurgienne spécialiste de la boîte crânienne qui enseigne la médecine à l'université Stanford. Patel s'occupe de tout ce qui est compris entre infections nasales requérant une intervention chirurgicale et ce qui peut arriver à votre cerveau si quelque chose de catastrophique se passe dans vos sinus. Elle semblait être la personne la plus à même de répondre à mes questions sur les pires scénarios de curiosité d'exploration nasale.

VICE : Bonjour Dr Patel ! Est-ce dangereux de se décrotter le nez ?
Dr Zara Patel :
Je déconseille vivement aux gens de mettre leurs doigts dans leurs narines, que ce soit pour y récupérer une crotte de nez ou pour sentir quelque chose qui y serait coincé. Introduire des bactéries dans vos cavités nasales – qui pourraient ensuite se transformer en bactéries nasales – ne peut mener qu'à des problèmes et des complications. Vous risquez de créer une colonie de bactéries dans votre nez ou de déclencher une vraie, grosse infection qui peut empirer.

Est-ce parce que le nez fait aussi partie de ce qu'on appelle « le dangereux triangle du visage »? On m'a toujours dit de ne pas toucher aux boutons proches du nez, auquel cas j'aurais une infection et je mourrais.
Il existe des articles médicaux qui corroborent vos dires – des infections au cerveau provenant de ce qu'on appelle des furoncles faciaux – et parlent d'infections des pores et des follicules de la peau – dans cette région du visage. En revanche, pour répondre à votre question « Vais-je mourir parce que j'ai percé un bouton ? », ça n'arrive que très rarement – c'était plus probable avant l'arrivée des antibiotiques.

Qu'en est-il aujourd'hui, après l'arrivée des antibiotiques ?
Vous avez plus de chance d'avoir des complications intracrâniennes après une infection des sinus aujourd'hui qu'après avoir percé un bouton au visage. La région la plus proche de cette « zone dangereuse » est le fond de vos sinus. Ils vont jusqu'à ce qu'on appelle la base du crâne. Il s'agit en réalité d'un ensemble d'os aplatis et fins sur lesquels repose votre cerveau. À certains endroits, elle est extrêmement fine – comme une coquille d'œuf. Les gens ont parfois des infections foudroyantes à ces endroits, ce qui peut causer une surinfection au niveau de l'os fin ou des zones sensibles, comme l'orbite, le cerveau ou le sinus caverneux. C'est vraiment la pire chose qui puisse vous arriver.

D'accord. Une mauvaise infection peut se propager jusqu'au cerveau, mais quelqu'un est-il déjà mort en se curant le nez ?
Il n'y a eu aucun cas connu de type : cette personne a mis son doigt dans son nez et est morte . En revanche, on sait qu'il existe des bactéries spéciales qui vivent dans nos sinus. Nous avons tous des bactéries qui s'y développent et sont inoffensives – elles font partie de la flore respiratoire naturelle. Ce sont des bactéries différentes de celles que l'on trouve à la surface de la peau, et très différentes de celles que l'on trouve dans la bouche. En mettant votre doigt dans le nez, vous y introduisez aussi des bactéries extérieures qui peuvent s'installer et finir par remplacer les bactéries normales ; on a déjà vu de tels cas d'infection.

Peut-on se mettre le doigt dans le cerveau en voulant se curer le nez et mourir ?
La base du crâne est très fine. Chez les nouveau-nés, elle est très sensible. Chez les adultes, certaines zones font moins d'un millimètre d'épaisseur.

Quelle est la distance qui sépare l'entrée des narines du cerveau ?
Ça varie entre 6 et 11 centimètres. La distance entre la base du crâne et les narines est moindre. Disons que vous mesurez depuis l'intérieur de votre cavité nasale jusqu'entre vos yeux, la distance équivaut à environ 6 ou 7 centimètres. Allez un peu plus loin vers l'intérieur jusque derrière le sinus sphénoïdal, et vous comptez à peu près 11 ou 12 centimètres.

Ça paraît difficile alors, puisque ça correspond à la longueur de tout mon doigt. Ceci dit, je pourrais quand même m'enfoncer un instrument pointu comme une baguette chinoise dans le nez, en l'utilisant pour me curer le nez, non ?
Si vous enfoncez une baguette dans l'une de vos cavités nasales, et que quelqu'un donnait un coup de marteau au bout, assez fort, alors oui, elle viendrait s'enfoncer dans votre cerveau. Ça dépend de votre force, et à quel point vous êtes déterminé à atteindre le cerveau. Ça dépend aussi de la partie de la base du crâne que vous visez. Comme je l'ai souligné, certains endroits sont naturellement plus fins.


Photo de l'auteur

Admettons que je vise la partie la plus fine, que se passerait-il ?
Dans ce cas, vous avez une zone tout en haut de votre cavité nasale sur laquelle est posé le bulbe olfactif [qui fait partie du cerveau] et dont toutes les terminaisons nerveuses passent par les cavités nasales ; c'est grâce à ça que vous pouvez sentir. Le « plateau » s'appelle la lame criblée, et est pourvu d'une multitude de petits trous pour laisser passer ces nerfs. Il y a un plateau osseux juste à côté, qui fait partie de la base du crâne. Étant donné qu'il s'agit de la zone la plus fine de la base du crâne, vous n'aurez pas trop de mal à y enfoncer une baguette jusqu'au bout.

Sortons maintenant du royaume des possibilités auto-mutilatoires. Cette fine partie du crâne pose-t-elle certains problèmes au quotidien ?
Parfois, quand les gens viennent pour une infection des sinus assez grave, on peut voir sur l'imagerie que s'ils ont été infectés depuis longtemps, l'os est érodé, et l'infection peut faire empirer l'érosion. Quand ils viennent, ils ont parfois un bout d'os manquant entre leurs sinus et leurs yeux ou leurs sinus et leur cerveau. J'encourage très souvent ces patients à pratiquer la chirurgie réparatrice avant que cela ne devienne trop grave.

Quand l'os s'érode à cause d'infections, le cerveau n'est plus protégé ?
Il reste une surface muqueuse. L'intérieur des sinus est couvert par ce qu'on appelle une muqueuse – comme celle qu'on trouve dans la bouche. Les sinus sont tapissés par cette muqueuse. Ensuite, il y a la dure-mère qui entoure le cerveau, qui en elle-même est vraiment efficace pour éviter que les infections se propagent jusqu'au cerveau. Mais encore une fois, il y a des zones par lesquelles transitent beaucoup de nerfs reliés à la base du crâne : c'est à ces endroits que la dure-mère est la plus fine.

Si l'infection se propage, que se passe-t-il dans notre cerveau ?
Ça dépend de la partie du cerveau dans laquelle l'infection s'est propagée. Par exemple, l'endroit où l'on redoute le plus la propagation d'une infection ou d'une tumeur est le sinus caverneux, car c'est une zone où l'activité est assez forte. La carotide passe par le sinus caverneux. C'est grâce à la carotide que vous avez du sang dans le cerveau. Si votre infection est trop importante ou que vous avez une embolie dans cette zone et que cela affecte la réserve de sang fournie à votre cerveau, vous pourriez avoir une crise cardiaque.

Aïe. Même sans crise cardiaque, les sens seraient affectés ?
Dans cette zone, il y a beaucoup de nerfs crâniens – la plupart contrôlent le mouvement des yeux et la vision. Si l'un de ces nerfs était infecté, vous pourriez le faire revenir à la normale avec des médicaments, mais ça ne fonctionne pas à tous les coups. Il y a aussi le nerf optique qui passe juste au-dessus de la zone dont nous parlons, donc une infection n'est jamais impossible. En fait, vous pourriez perdre complètement la vue.

Seulement pour l'œil affecté ?
Ce qui est le plus terrifiant, c'est que le sinus caverneux est un système de vaisseaux sanguins bilatéral. Admettons que votre sinus sigmoïde droit soit infecté et que cela résulte en une érosion de la paroi du sinus caverneux d'un côté. Et bien, cela crée un espace de flottement de l'autre côté. Vous pouvez avoir une cécité bilatérale – ou complète – à cause de ça.

C'est vraiment la chose la plus terrifiante ?
Vous avez probablement déjà entendu parler de la thrombose du sinus caverneux. En faisant une recherche Google, vous pouvez voir des images assez graphiques de ce qui se passe pour vos yeux.

Si vous êtes un as du décrottage de nez et vous pensez avoir une infection terrible, quels sont les signes précurseurs ?
Parfois, tout ce que vous verrez sera une rougeur et un gonflement au niveau de l'œil. Les signes d'une infection intracrânienne sont souvent les mêmes que ceux d'une méningite. La méningite est le premier signe d'une infection – une inflammation des méninges résultant en une séparation des couches du cerveau. En général, ça signifie léthargie et confusion. Certaines positions vous donnent plus mal à la tête que d'autres.

C'est toujours évident ?
C'est intéressant, certaines parties du cerveau peuvent être infectées sans que vous ne vous en rendiez compte. Les gens vous diront des choses du style « j'ai mal à la tête », mais un mal de tête est tellement générique que personne ne consulte pour ça. Vous avez des maux de tête pour tout un tas de raisons. Je ne veux pas que vous publiiez quelque chose qui dise « si vous avez des maux de tête, vous avez sûrement une infection du lobe frontal », mais c'est malheureusement trop souvent le seul signe précurseur.

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