Il y a dix ans, Zidane devenait le plus grand joueur de tous les temps
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Il y a dix ans, Zidane devenait le plus grand joueur de tous les temps

Un coup de tête dans le thorax de Materazzi, et le reste n'est que littérature.
7.7.16

La sculpture « Coup de tête » de l'artiste algérien Adel Abdessemed. Photo via Flickr.

Vous connaissez l'histoire. On est en finale de la Coupe du monde 2006 organisée en Allemagne. La France joue les prolongations à un but partout contre l'équipe d'Italie, et Zidane, alors capitaine des Bleus, fulmine sur le terrain. Le regard dans le vide, le casque luisant fixé vers ses crampons, Zidane est à bout physiquement. Il est à deux doigts de réitérer l'exploit de 1998 et d'être élevé une nouvelle fois au rang de Dieu du stade – d'Éternel. Mais comme dans les meilleurs romans, un truc va merder.

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Zidane est bien un Dieu, mais un Dieu des mythologies païennes. Une divinité humaine, et colérique. Alors quand Marco Materazzi s'approche pour lui tirer le maillot, Zidane plaisante et lui dit : « Tu devras attendre la fin du match. » Le défenseur Italien lui répond par une insulte ; un truc à caractère raciste dont on n'a jamais trop su la teneur exacte, facile et brutal. Celle qui fait partir n'importe qui au quart de tour. Celle qui a fait que Zidane n'a pas attendu la fin du match. Celle qui a fait qu'il n'y a jamais eu de morale à son histoire, alors que tous – spectateurs, journalistes, hommes politiques ou footix impénitents – l'attendaient. Zidane n'a pas attendu patiemment de soulever sa seconde Coupe du monde pour s'expliquer avec Materazzi, cet inconnu aujourd'hui entré dans la légende grâce à lui. Non, Zidane n'a pas fait ce que 99 % des champions auraient fait. Il ne s'est pas contenu.

Il s'est tourné vers le mec, a baissé son crâne chauve en direction du plexus de son adversaire, et lui a foutu un grand coup de boule en plein thorax. Nous sommes à la 107 e minute du match.

C'était il y a dix ans.

C'est le genre d'événements qui écrivent l'Histoire. Et qui font relativiser tout ce que l'on a vu depuis en football, notamment cette année : l'Euro en France et ses supporters « fair-play », l'Équipe de France à nouveau « unie ». Dix ans après, ce geste guerrier et stupide, hante encore chaque match de l'Équipe de France. Mais pas que. Cette idée de foutre un coup de tête à un mec à ce moment précis du match et de la compétition, est toujours aussi inexplicable pour le commun des mortels. Et est entré dans ce que l'on appelle un peu bêtement « la légende ».

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Après la débâcle, la presse mondiale – et surtout française – n'a cessé de questionner la ou les origines du coup de boule : comment le capitaine de l'équipe a-t-il pu sombrer dans la violence à ce moment décisif de la Coupe de monde ? Ne savait-il pas qu'il avait des « responsabilités » envers son équipe et son pays ? Tout le monde a tenté de lui chercher une raison, s'indignant du contexte, mais surtout que lui, le chef, ait pu « manquer au règlement » de bonne conduite exigé.

Mais honnêtement : le Z était-il arbitrable ? Durant la totalité le Mondial 2006, Zidane éclabousse, sublime, subjugue chaque ballon. Le monde entier devient spectateur – y compris ses coéquipiers. Il a 34 ans. On l'a sorti d'une retraite anticipée avec les Bleus. Chacun sait qu'il joue là ses dernières parties de football. En réalité, Zidane joue au-dessus des règles du jeu. Il est tout en haut. Le mystère de la contingence de chacun de ses gestes fascine. « Comment a-t-il fait ça ? » « Putain, tu as vu ça ? » Au début du match, c'est lui qui plante une panenka sur penalty au gardien Gianuligi Buffon, geste objectivement fou pour un match de cette importance. Le numéro 10 de l'Équipe de France survolait tant la compétition que ç'en était gênant pour les autres.

Photo via Flickr.

Retour au 9 juillet 2006, à la 107e minute du match. Zinedine Zidane est en passe de se faire expulser. Sur la touche, Materazzi qui vient de prendre le coup, est en train de se tordre sur le sol comme une souris empoisonnée par de la mort-aux-rats. Sur la touche, le coach de l'Équipe de France Raymond Domenech hurle à ses joueurs de « continuer à jouer », comme si de rien n'était. Le gardien italien Gianluigi Buffon, s'en va alors compter à l'arbitre le récit du combat dont il vient d'être le témoin entre le Z et Materazzi.

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« [Le geste] n'a pas même pas été effectué dans la chaleur de l'action », remarque le philosophe Ollivier Pourriol dans son livre L'Éloge du mauvais geste . « C'est un geste fait à froid. S'il y avait eu de la colère, Zidane se serait excusé par la suite, on lui aurait trouvé une sortie honorable. On aurait prétexté que le geste lui avait "échappé". Mais c'est un geste qu'il n'a jamais regretté. » En effet, quatre ans plus tard, dans une interview accordée au présentateur Michel Denisot, Zidane refuse d'esquisser l'ombre d'un remords. « Parce qu'en fait il y a une provocation, et une provocation très grave. Mon geste n'est pas pardonnable. Je dis juste qu'il faut sanctionner le vrai coupable – et le coupable ici, c'est celui qui provoque », relate Zidane.

« Zidane était un joueur au sang chaud, capable de dépasser les bornes sur un terrain. Il s'est pris douze cartons rouges dans toute sa carrière – ce qui est énorme, pour un milieu offensif. »

À Berlin, les grands écrans du Stade olympique révèlent au corps arbitral le crâne en avant du meneur français, en train de se diriger méchamment vers le torse de Materazzi. Aucun doute : il s'agit d'un coup de boule. Pour la première fois de l'histoire d'un Mondial, un arbitre tranche avec l'appui d'une vidéo. Et ce, en finale du tournoi. Zinedine Zidane prend un carton rouge. Il laisse ses coéquipiers seuls pour la séance de tirs au but, qu'ils perdront. L'Italie devient championne du monde. Les images du coup de tête tournent en boucle.

100 % des supporters de football sur la planète assistent médusés à ce spectacle, montrant Zidane sortir de ses gonds. Immédiatement, tout le monde a un avis. Tanguy, 9 ans en 2006, se souvient parfaitement de la finale. De ses yeux de gosse, il se remémore : « Selon moi, il était évident que ce gros con de Materazzi le méritait, me dit-il. Je me souviens m'être posé la question : savoir si Zizou avait bien fait ou non. À l'époque, on était en voyage en Birmanie avec mes parents et même sans connexion internet ni d'accès à la télé internationale, les images tournaient en boucle dans le pays. En fait, le monde entier a dû se demander ce qu'il aurait fait, ce jour-là, à la place de Zizou. »

Photo via Flickr.

En ce sens, on peut dire que Zidane a fait preuve d'ubris. Il est sorti de son rôle de simple humain pour s'élever au rang d'un Autre. « Il a remplacé le réel par le possible. Il a inversé les relations du réel et du possible. Il a sifflé lui-même la fin du match, en laissant entendre qu'en sa présence, la France aurait gagné sa seconde Coupe du monde », pense Ollivier Pourriol. En faisant cela, Zidane revêt l'habit du génie. Il n'est plus seulement la star, le dirigeant responsable et éthique de son équipe en route vers la victoire, mais l'homme double, dont on ne connaît jamais à l'avance les réactions.

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Discret, calme et sympathique, Zidane n'a pour autant jamais correspondu à l'image de l'idole du ballon rond circa XXIe siècle, type Cristiano Ronaldo ou Lionel Messi. Le mec souriant et affable, sur lequel les marques de prêt-à-porter peuvent compter. Pareil sur le terrain. Patrick Juillard, journaliste à Foot365 et consultant sport chez RFI, m'a précisé que rares étaient les joueurs à son poste – meneur de jeu – ayant été autant avertis au cours de leur carrière. « Zidane était un joueur au sang chaud, capable de dépasser les bornes sur un terrain. Il s'est pris douze cartons rouges dans toute sa carrière – ce qui est énorme pour un milieu offensif », me dit-il. Il insiste aussi sur le fait qu'au cours du Mondial 2006, en vue duquel Zidane avait accepté de revenir jouer avec l'Équipe de France après une première retraite, le monde a été témoin des deux facettes du personnage Zidane. « On a assisté à son talent unique, mais aussi à des failles récurrentes dans la maîtrise de ses nerfs. Sur la finale, Zidane nous a laissé voir les deux : le génie avec la panenka sur Buffon, puis la perte de contrôle en collant un coup de boule dans la poitrine de Materazzi. »

Selon Pourriol, Zidane est sans doute l'un des derniers grands joueurs à refuser l'injonction à la maîtrise de soi absolue, sur le terrain comme en dehors. « Zidane était selon moi le dernier joueur du genre. Même s'il y en aura d'autres, il n'a jamais fléchi à cette ordonnance de la perfection exigée par les sponsors. » Comme un Éric Cantona quelques années avant lui, fier et arrogant sous le maillot de Manchester United, relevant son col devant une Premier League et une Grande-Bretagne médusées.

La conjoncture économique et politique à l'international n'arrange rien à cette volonté de lissage comportemental des joueurs de foot professionnels. Rares sont les citoyens qui souhaitent aujourd'hui être représentés par un homme fantasque à l'humeur changeante, qui roule, de surcroît, en grosse voiture sportive. Car tels sont les stéréotypes de la société vis-à-vis de nos footballeurs. Ceux qui émeuvent aujourd'hui les gens sont les joueurs et supporters islandais ou irlandais, félicités unanimement pour leur bonne humeur communicative.

Mais d'ici dix ans, qui se souviendra des sympathiques supporters irlandais et de leur respect sans faille de la propreté des rues françaises ? Qui se souviendra de Cristiano Ronaldo, star musclée et ultra-performante, excellent joueur certes, mais dénué de la moindre saveur ? Zidane et son coup de boule appartiennent à d'autres histoires : celles dont sont faits les mythes. « Le très grand champion n'a rien d'exemplaire – sauf sa liberté, dit Pourriol. Zidane est un génie ambivalent. Il n'a pas été obéissant. Il s'est montré supérieur à son destin. Il a annulé l'enjeu sportif [de la Coupe], annulé sa fin de carrière – et inventé une nouvelle temporalité. » Dix ans plus tard, Zinedine Zidane est le Français ultime.

Quentin est sur Twitter.