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La reine du désert : avec le travesti qui divertit les troupes en Irak

En 2005, l'artiste Iestyn Edwards a revêtu son costume de ballerine pour danser devant des soldats.
Sandra  Proutry-Skrzypek
Paris, FR
6.6.16
Iestyn Edwards

Iestyn Edwards dans la peau de son alter ego Madame Galina en Irak, 2005. Toutes les photos sont publiées avec son aimable autorisation.

À qui pensez-vous lorsque vous entendez « divertissement militaire » ? Probablement à de jolies femmes qui chantent des ballades mélancoliques. Mais il y a peu de chances que ce terme vous évoque un homme-ballerine de 107 kg. Et pourtant, l'artiste lestyn Edwards s'est rendu en Irak et en Afghanistan à quatre reprises, dans la peau de son alter ego Madame Galina. Il a enfilé son tutu et ses chaussons de danse pour présenter aux troupes son plus grand spectacle.

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Cela fait longtemps que des comédiens sont appelés pour booster le moral des militaires, et beaucoup ont commencé leur carrière par ce biais : Harry Secombe, Spike Milligan, Kenneth Williams. En 2006, quand Iestyn Edwards s'est rendu en Irak pour la première fois avec le Combined Services Entertainment (le fournisseur officiel de divertissement pour les Forces armées britanniques), il a été rejoint par les humoristes Gina Yashere et Rhod Gilbert – dont la carrière a depuis décollé.

Né à Londres et élevé au Pays de Galles, Iestyn était fait pour la scène. Dès l'âge de quatre ans, il partait en tournée avec ses parents – sa mère médium et son père chanteur – pour des concerts de country. Il joue le rôle de Madame Galina depuis 30 ans et est un habitué de la scène florissante du cabaret à Londres.

Il a relaté ses expériences en Irak et en Afghanistan, ainsi que les amitiés improbables qu'il a nouées là-bas dans un livre – My Tutu Went AWOL. VICE l'a rencontré pour en savoir plus.

VICE : Salut, lestyn. Comment t'est venue l'idée de Madame Galina ?
Iestyn : J'allais souvent voir des ballets à la Royal Opera House quand j'étudiais à Guidhall, l'école supérieure de musique et d'art dramatique de Londres. J'ai vu Le Lac des Cygnes pour la première fois à 20 ans. Stephen Fry a dit un jour qu'en lisant P.G. Wodehouse pour la première fois, c'était comme s'il lisait quelque chose qu'il avait bien connu mais qu'il avait oublié temporairement. C'était la même chose pour moi avec le ballet – je savais ce qui allait suivre, c'était évident. J'ai décidé d'apprendre le rôle de la reine.

Tu n'es pourtant pas danseur de formation. Comment as-tu appris la chorégraphie ?
Une ancienne ballerine me l'a apprise. J'ai réalisé que la reine mimait quelque chose, donc j'ai demandé ce que signifiaient ces mimes et j'ai commencé à partir de là. Ensuite, j'ai ajouté quelques pas – des arabesques, des pirouettes. C'est ce qui m'a pris le plus de temps.

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Comment as-tu fini par faire une tournée en Irak et en Afghanistan ?
J'ai chanté sur le HMS Victory à l'occasion du 200e anniversaire de la bataille de Trafalgar, devant Sa Majesté. Après ça, quelqu'un m'a envoyé une lettre de remerciement pour mon spectacle et m'a proposé de faire du divertissement militaire. J'ai appelé le Combined Services Entertainment (CSE), pensant qu'ils voulaient que je joue mes numéros plus classiques dans le mess des officiers, mais en réalité, ils voulaient Madame Galina.

Tu étais surpris qu'ils fassent appel à un drag-ballerine ?
Les gens font des trucs étranges pour divertir les militaires – ils organisent des cercles de poésie, ou bien des femmes proposent de s'asseoir dans un coin et de coudre, juste pour créer une ambiance maternelle.

À l'époque, je ne savais pas que j'auditionnais pour partir en Irak. Ils ont commencé à parler de sécurité et de barbelés. Je me suis dit que ça avait l'air excitant. Ensuite ils ont parlé des araignées dans le désert et des insurgés…Mais j'ai vu ça comme une chance inouïe et j'ai aussitôt signé.

Donc je suppose que tu étais assez nerveux ?
J'étais terrifié. Je suis d'abord parti en Irak. Quand ils m'ont appelé pour m'annoncer le départ, j'ai paniqué pendant six semaines. Je me souviens avoir marché le long de la route avec mes affaires pour rencontrer le directeur de tournée qui devait me conduire vers Oxfordshire à la base militaire. Je me suis aperçu que je faisais un bruit qui oscillait entre le grognement et le cri.

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C'était comment quand tu es arrivé là-bas ?
C'était de la folie dès le départ. À l'aéroport, je n'arrêtais pas de déclencher l'alarme de sécurité avec mon costume parce que je refusais de le mettre dans la soute – je le garde toujours en bagage à main, soigneusement plié. À la fin, l'officier est venu, a fouillé mon sac Primark et en a extirpé mon diadème. Il m'a regardé, a regardé mon diadème, a levé les yeux au ciel et m'a dit que je pouvais y aller.

Il n'y a pas de couleurs dans les zones de combat, seulement du bruit et des odeurs. C'est comme si vous aviez une tondeuse à gazon remplie de vaseline sale qui passait dans votre salon tout le temps – ce sont les générateurs. Il y avait des feux de désert à l'horizon, car ils brûlaient le pétrole pour que les infidèles ne puissent pas l'utiliser. Ensuite un bus scolaire orange vif avec des rideaux en vichy est venu nous chercher pour nous emmener à la base. Nous avons tous chanté « One Man Went to Mow ». C'était bizarre.

Étais-tu le premier travesti à aller là-bas ?
C'était le premier vrai spectacle de variété, et sans aucun doute le premier spectacle de travesti. C'était le risque. On m'a promis que mon premier concert aurait lieu dans une belle base en périphérie avec de beaux jeunes troufions pour me mettre à l'aise dans ce nouveau format. Au lieu de ça, c'était devant deux paras, l'Australian Army et les Royal Marines. Ensuite, la boss du CSE m'a dit qu'elle pensait que ça allait très mal se passer et qu'elle allait perdre son emploi.

Est-ce que certains militaires ont fait preuve d'animosité ?
Pas vraiment. Certains d'entre eux ne comprendront jamais. Le public a été filmé – on peut voir que la plupart d'entre eux sont en train de rire, tandis que d'autres regardent leurs collègues l'air de se demander : « mais pourquoi vous trouvez ça drôle ? ». On peut voir leur incrédulité.

Il ne s'agit pas seulement de faire un spectacle – vous deviez être là en permanence. Je suppose que vous n'étiez pas dans votre personnage tout le temps ?
Non, je n'étais pas dans le personnage tout le temps, mais j'étais une présence. J'étais avec eux tout le temps – je mangeais avec eux, je trichais au baby-foot avec eux. Quand je m'asseyais pour recoudre mes chaussons de ballet, les soldats qui n'étaient pas en service venaient s'asseoir avec moi pour me raconter leurs histoires.

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De quoi vous parlaient-ils ?
Ils me racontaient pourquoi ils s'étaient engagés, ils me parlaient de leur peur, de leur famille – de plein de choses différentes. Je me souviens d'un mec qui avait abandonné son boulot de coiffeur pour s'engager. Il le regrettait. Il y avait aussi ce type magnifique du 9e régiment. Après s'être endetté, il était devenu strip-teaser, puis acteur porno. Il cousait mes chaussons parce qu'il le faisait mieux que moi.

T'est-il arrivé quelque chose d'effrayant lors de cette tournée ?
Il y a eu une attaque à la roquette à Kandahar, sur la route jusqu'au Camp Bastion [Afghanistan]. Je suis resté immobile, j'étais complètement fasciné – je me voyais déjà aux infos. Ensuite, le militaire derrière moi m'a dit : « Mec, tu ferais mieux de ne pas rester là à attendre une autre attaque ». C'est là que j'ai réalisé que je ne savais pas où était mon tutu – d'où le nom de mon livre. Quand Stacks [le Royal Marines Commando qui assurait la liaison avec les tournées de divertissement] a découvert que je cherchais à me mettre en danger, il a pété un câble. Quand je suis revenu à ma caserne, lui et ses compagnons avaient pris toutes mes affaires – mon maquillage, mes chaussures, tout – et les avaient enveloppées dans des mètres et des mètres de film plastique. Ils avaient laissé un mot : « Tu garderas une quantité raisonnable de peur en toi à chaque instant ». Il m'a fallu des heures pour tout déballer. J'avais appris la leçon.

Tu as cessé d'aller là-bas. Pourquoi ?
J'y suis allé quatre fois et je n'y vais plus parce que la valeur de choc a disparu. Ils savaient ce que j'allais faire, ils venaient me faire des demandes. On m'a envoyé là-bas pour enlever de leur esprit tout ce qu'ils avaient vu dans la guerre.

OK, merci lestyn !

@liv_marks

My Tutu Went AWOL! de Iestyn Edwards est paru chez Unbound.