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LE NUMÉRO À FENDRE LE CŒUR

La brutalité des collines de Sicile

Dans la petite ville rurale de Niscemi, en Sicile, les vieilles portent des châles noirs et les hommes mettent des fusils dans le coffre de leur bagnole.

(*La brutalité des collines de Sicile) Dans la petite ville rurale de Niscemi, en Sicile, les vieilles portent des châles noirs et les hommes mettent des fusils dans le coffre de leur bagnole. Ce bled, comme beaucoup d’autres dans le sud de l’Italie, souffre d’une sorte de schizophrénie historique et architecturale : la vieille ville est jolie, on dirait un musée à ciel ouvert dans les tons rouges et jaunes, du Robert Rodriguez mâtiné de Luchino Visconti, tandis que la ville nouvelle, là où vivent les locaux, est un amas de cubes en ciment et d’immeubles pas terminés en brique et mortier, souvent sans fenêtre, dans le plus pur style sicilien. C’est là que prospère la Mafia, et quand une bourgade paisible telle que Niscemi fait la une du JT, c’est souvent à cause des crimes qui y sont commis. Mais la mort tragique d’une enfant du pays, Lorena Cultaro, 14 ans, n’a rien à voir avec le crime organisé. Quand elle a disparu, tout le monde a cru qu’elle avait fugué avec un garçon. Qu’elle avait peut-être même quitté l’île pour commencer une nouvelle vie avec lui. Peu importe, personne n’a pensé qu’elle était morte. La ville a eu un choc quand son corps sans vie, boursouflé, a été retrouvé à proximité d’un puits. Lorena a été massacrée avec la brutalité qu’on attribue généralement aux exécutions mafieuses, mais ses assassins n’étaient pas des hommes de main. C’étaient des enfants, trois gamins apparemment normaux et issus de bonnes familles. L’un d’entre eux était supposément son petit ami.

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En apprenant qu’elle était enceinte, et puisqu’il n’avait aucunement l’intention de l’épouser et d’élever le bambin, lui et ses amis l’ont traînée dans une maison abandonnée sur les hauteurs, l’ont violée à tour de rôle, étranglée avec un câble de télévision, jetée dans un puits, puis ont tenté de mettre le feu à son corps inconscient bien qu’elle respirait encore, pour finalement la laisser dans l’eau. Les trois meurtriers sont ensuite repartis vers la piazza principale de la vieille ville, où, par cette chaude après-midi de printemps, ils ont rejoint leurs petites copines pour une glace à l’italienne, comme si de rien n’était.

Quand Lorena a disparu le 30 avril, ses parents ont immédiatement alerté les autorités. Les policiers et les gendarmes ont entamé les recherches. Des groupes de volontaires ont battu la campagne aux alentours de Niscemi avec des chiens, à travers les champs paisibles et les rivières taries. Rien. Lorena avait simplement disparu. L’hypothèse selon laquelle elle aurait été abusée ou pire, tuée, n’a effleuré personne, au début. Son père, un pompier de 36 ans, Giuseppe Cultaro, et sa mère Lidia Cicci, 34 ans, ont affiché des photos de leur fille sur tous les murs de la ville. Ils sont même passés à la télé, dans Chi l’ha visto, une émission très populaire sur les gens qui disparaissent. À l’antenne, ils ont publiquement imploré leur fille de rentrer à la maison, peu importe ce qui l’avait poussée à partir, que ce soit une histoire d’amour, une grossesse ou la honte (un mot qui, dans cette région du monde, signifie beaucoup) de se droguer. Giuseppe Cultaro s’est tourné face caméra et a dit : « Ma fille ne devrait pas s’inquiéter. Nous sommes de son côté, quoi qu’il arrive. Nous l’attendons les bras ouverts ainsi que le jeune homme qui l’accompagne, si jeune homme il y a. » Il n’avait aucune idée de ce qu’il allait apprendre. L’heure était à l’angoisse pour les Cultaro, pas encore au chagrin. Au même moment, Niscemi a commencé à bourdonner et à murmurer, la ville entière répandait des rumeurs, doutait et se posait des questions. Lorena était une jolie jeune fille qui portait un sourire triste sur un visage radieux. Elle était peut-être trop extravertie, avancèrent certains. La ville entière, la région entière même, spéculaient. Lorena n’était plus une jeune fille. Elle devenait femme. Elle voulait se balader en minijupe et en bas résille, elle voulait se maquiller et grandir. Peut-être voulait-elle se comporter comme une femme dans une Italie qui met en prime time des gamines de 18 ans à moitié à poil. Si vous vous demandez ce à quoi ressemble la télé italienne, le principal vecteur culturel de ce pays, imaginez un David Letterman qui ne ferait rire personne et qui s’entourerait de gamines se tortillant en bikini et bottines en cuir, tartinées d’autobronzant. C’est à peu près ça. Et maintenant, imaginez que c’est tellement normal, tellement ordinaire, que personne ne s’en plaint. Imaginez que ces nanas utilisent leur notoriété pour briguer des postes locaux, régionaux, parfois nationaux. Bah, devinez quoi : elles le font. La ministre pour l’égalité des chances dans l’actuel gouvernement de Berlusconi est une ex-soubrette dont les photos de nu étaient épinglées dans beaucoup de garages. C’est pas une blague.

Dans cet environnement, qu’est-ce qu’une jeune fille est censée faire ? Porter des lunettes, des pulls amples et des jupes longues, et se coller le nez dans un bouquin d’histoire ? Ou essayer de se tirer de son bled natal pour grandir et explorer le vaste monde ? Est-ce que ces options sont les deux seules à s’offrir à une jeune fille d’ici de nos jours ? Ces questions ont fait débat dans les talk shows italiens ces derniers mois. À Niscemi, les habitant parlaient de Lorena. La rumeur visait un garçon de Vittoria, près de Ragusa, qu’elle fréquentait avant sa disparition, supposait-on. D’autres allaient plus loin, affirmant qu’elle voyait beaucoup de mecs plus âgés. Et pour dire du mal des femmes, pour les blâmer quand elles sont victimes de viol ou de meurtre, Niscemi s’aligne sur cette vieille tradition machiste sicilienne. Si Lorena a disparu, c’est sans doute parce que c’était une salope. C’est ce qui s’est dit partout en Sicile, qui fut jadis une société matriarcale, un endroit où une fille qui n’est pas à l’église le dimanche et qui sourit pudiquement à un gentil jeune homme est immédiatement jugée comme étant une petite pute. Les Cultaro ont cependant peint un tout autre portait de Lorena : « Elle joue encore à la poupée et elle ne nous a jamais causé le moindre problème, a assuré sa mère. On a écrit que c’était une sale fille, mais on a menti. Ça n’était pas une fille facile, elle n’avait pas de petit ami. Elle n’avait que sa meilleure amie et ses copines de classe. » Les profs ne partageaient pas ce point de vue. Ils ont dit qu’elle faisait n’importe quoi, qu’elle ne voulait rien apprendre. Qu’elle n’était qu’une Lolita qui ne trimballait des bouquins que pour avoir l’air d’une gentille fille, et que ses notes étaient en chute libre. En attendant, Lorena restait introuvable. La campagne nationale ne portait aucun fruit. Les Cultaro ont reçu quelques témoignages, tous faux, tous l’œuvre de cons et d’affamés de spotlights. On se serait cru dans l’intrigue d’un polar, mais qui s’est joué directement à l’épilogue, quand le corps défiguré d’une jeune fille a été trouvé par un fermier, dans un puits de Giumarre, au cœur des collines du nord qui encadrent la ville nouvelle de Niscemi. Entre la ville et le puits, la route noire et poussiéreuse s’est vite remplie de bagnoles de police. On a appelé la brigade amphibie, le corps a été retrouvé, hissé dans une ambulance et emporté à l’hôpital de Gravina, dans la province de Catania. Les médecins légistes sont rapidement parvenus à la conclusion que c’était le corps de Lorena Cultaro. Les recherches pour la retrouver ont pris fin, et cette histoire, d’une violence inouïe, a été racontée sur toutes les chaînes. Les premiers reportages montraient la famille de la victime en proie à une fureur aveugle. Son père s’est à nouveau adressé aux télés : « Celle que vous avez décrite n’a rien à voir avec ma fille, hurlait-il en retenant ses sanglots, et elle n’était pas enceinte. Elle n’a jamais couché avec qui que ce soit, et personne ne pouvait coucher avec elle. Elle aimait sa famille, et les salauds qui nous l’ont enlevée méritent de croupir en prison jusqu’à la fin de leurs jours. » Lorena a été massacrée avec barbarie par trois gamins bien coiffés, avec des portables hors de prix dans les poches de leurs jeans délavés et l’air de ne pas y toucher : trois voyous issus de familles aisées qui ont caché leur cruauté derrière un masque de normalité, trois salauds sans humanité qui ont violé à tour de rôle une gamine enceinte de 14 ans, avant de se débarrasser de son corps encore en vie.

Puis, lors de la deuxième autopsie, une deuxième nouvelle a été révélée. Il n’y avait aucune trace de grossesse. L’idée que Lorena avait été tuée parce que l’un des trois meurtriers ne voulait pas être obligé de l’épouser n’est devenu, ni plus ni moins, qu’un triste pense-bête sur la situation merdique des jeunes filles en Sicile. En bref : vous risquez gros si vous avez une vie sexuelle, et serez couverte de honte si jamais vous tombez enceinte ; cette histoire nous a appris que vous risquez votre vie si vous dites seulement que vous l’êtes. À part l’absence de grossesse, la seconde enquête n’a rien révélé de plus. L’histoire, selon le juge d’instruction, était simple. Lorena a été assassinée le jour de sa disparition, dans une maison en construction sur la colline. Son meurtrier était peut-être celui avec qui elle avait perdu sa virginité. Après deux ou trois fois, elle est tombée amoureuse de lui. Elle n’avait dû que flirter avec les autres. Après qu’elle leur a annoncé qu’elle était enceinte et qu’elle ne savait pas qui était le père, les trois garçons : Alessandro A., 17 ans, Domenico D. N., 16 ans, et Giuseppe S., 15 ans, se sont rencontrés pour en discuter. Et si ça se savait ? Que faire si ça arrivait aux oreilles de leurs petites copines ? Que faire si leurs parents découvraient le pot aux roses ? Et si l’un d’entre eux devait l’épouser ? Voilà ce qu’on a su de ce qui s’était passé cet après-midi-là. Le dernier appel que Lorena a reçu sur son portable venait de l’un des garçons, on présume qu’il a arrangé leur rendez-vous. Lorsqu’elle est arrivée, elle les aurait informés de ses intentions. Elle dirait à tout le monde qu’elle était enceinte si l’un d’eux n’assumait pas et ne redevenait pas son petit ami. Elle a peut-être parlé mariage. Ils ont avancé vers elle et dès qu’elle s’est retournée pour fuir, l’un d’entre eux l’a attrapée et lui a arraché ses vêtements. Pendant que deux la maintenaient, le troisième la violait. L’autopsie a révélé qu’elle a été violée trois fois. Une fois qu’ils ont eu fini, ils ont commencé à la rouer de coups mais ne l’ont pas tuée. L’un d’entre eux s’est emparé d’un câble de télévision sur le sol et en a fait plusieurs tours autour de son cou. Lorena suffoquait, son visage est devenu rouge puis bleu. Elle a perdu connaissance. Elle est tombée à terre. Ils l’ont traînée par les cheveux, en arrachant une grosse touffe, et l’ont tractée jusqu’au puits. Quand elle a touché l’eau glacée, Lorena s’est probablement réveillée, haletante, et les garçons se sont dit que la façon la plus efficace de la faire disparaître était de l’immoler par le feu. Ils ont dû penser que seul le feu pourrait faire disparaître les traces de leur forfait, et les indices. Mais, à cause de l’eau, la totalité de son corps n’a pu brûler, laissant le dos et les membres flotter à la surface tandis que l’eau pénétrait dans ses poumons, ce qui explique pourquoi on a retrouvé son corps boursouflé. Les trois adolescents ont avoué leur crime dès qu’on les a interrogés. L’un d’entre eux a demandé au juge d’instruction s’il pourrait rentrer chez lui dès qu’il serait acquitté. Après l’annonce de leur capture, les Cultaro ont déclaré : « Il faut qu’ils restent en prison pour toujours. Ils ne doivent jamais en sortir. On ne veut pas entendre parler de pardon ou de crise de démence. Nous savons qui ils sont et nous savons qu’ils ne sont pas fous. Nous sommes navrés pour leurs familles, a-t-il conclu, mais ces garçons ont abattu notre Lorena comme un chien, et ils méritent de rester en taule pour toujours. » Aujourd’hui, on attend le début du procès. Le verdict n’est pas acquis. Durant les funérailles, toute la communauté s’est recueillie autour des Cultaro. Lorena repose aujourd’hui au cimetière de Niscemi. Toute la ville est venue déposer des fleurs sur sa tombe. Les profs, les élèves, les collègues, même ceux qui étaient honteux d’avoir trop parlé, tous sont venus en signe de respect. Lentement, la vie de la ville a repris son cours. L’école a rouvert. Quelques journaux ont décrit les funérailles. Et seuls quelques-uns ont repris l’histoire ci-dessus. La vie à Niscemi est redevenue normale. A-t-on fait une mise au point, ou ne serait-ce que débattu sur ce qui divise insidieusement les Italiens quant à la différence entre Madonna et une pute ? Non. Les choses en sont restées là où elles en étaient, jusqu’à ce qu’une autre innocente soit assassinée. Alors lestalk shows en feront leurs choux gras un moment et le modèle sera à nouveau obsolète.