J'ai mangé du chien à Hanoï

C'est principalement dans le nord du Vietnam que cette pratique perdure, connue pour apporter « chance et virilité » à ceux qui s'y aventurent.

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06 février 2013, 4:10pm

Vous savez ce que les gens font à Hanoï ? Ils bouffent des clébards. Genre, tout le temps. Il suffit de compter le nombre de mecs qui courent partout dans les rues, dès l'aube, à la recherche de chiens errants. Souvent, ils ne perdent même pas de temps à tuer le chien et préfèrent lui arracher la chair et le faire cuire directement après capture. S'ils les tuent, c'est uniquement pour faire plaisir aux gamins, qui ne sont pas aussi à l'aise que leurs parents à l'idée de bouffer des animaux à moitié vivant. Les enfants ont raison.

Vous connaissez forcément ce cliché à propos des Asiatiques qui boufferaient tous types de viandes, y compris celle de leurs animaux domestiques. À Hanoï, il se vérifie. Aujourd'hui, ça fait même des milliers d'années qu'ils font ça ; cette tradition aurait été transmise par leurs ennemis éternels, les Chinois, bien avant que vous naissiez. C'est principalement dans le nord du Vietnam que cette pratique perdure, connue pour apporter « chance et virilité » à ceux qui s'y aventurent. Jusqu'à ce que j'y aille, personne n'avait été en mesure de m'expliquer précisément quelle race de chien était mangée. Maintenant que j'y suis allé (et y ai goûté), je n'en sais pas plus. Quoi qu'il en soit, cette coutume explique le grand nombre « d'enlèvements de chien » recensés chaque année dans Hanoï et sa banlieue.

Les rues d'Hanoï sont pleines de mecs édentés en survêtement de polyester, affublés de fausses casquettes Yankees et qui encouragent les passants à venir déguster leur « thit chó » à l'intérieur du boui-boui derrière eux. Les autres tiennent des stands où plusieurs chiens morts tournent, en paix, sur des broches brûlantes. Devant ce spectacle, j'ai réalisé à quel point j'étais loin de chez moi ; puis j'ai pris mes couilles à deux mains et suis allé me promener dans la « Street Dog ». Elle ressemble, en gros, à ce que serait le concours canin de Westminster juste après une attaque atomique.

Je sais qu'ici, bouffer un chien est aussi naturel que bouffer un Big Mac. Mais le truc, c'est que j'adore les chiens et que, depuis mon plus jeune âge, ils ont toujours fait partie de ma vie. Mais après plusieurs longues discussions avec des locaux, des travailleurs et des Occidentaux expatriés, la barrière a commencé à s'effriter. Je voulais déjà me sentir plus qu'un simple touriste perdu dans Hanoï.

Alors, un vendredi, après quelques Bia Hanois, les bières locales, mon ami américain et moi nous sommes mis à la recherche d'un resto qui servirait du chien. Notre quête n'a pas duré bien longtemps. En cinq minutes, nous étions attablés dans un restaurant du centre de Hoan Kiem. Sur la table devant nous était étendu un chien, visiblement endormi. Enfin, je pensais qu'il était endormi.

Ce n'est que lorsque je me suis approché de son museau que j'ai capté qu'un truc clochait. Il manquait quelque chose sur ce clebs. En effet, puisque la moitié de sa cage thoracique avait disparu. Devant nous, un cuistot a émergé de nulle part. Il s'est mis à danser et à jouer avec son couteau, hilare. Cherchant à tout prix à éviter son regard, nous avons continué notre inspection de la tête du chien. Au bout d'un certain temps, nous avons cédé : on a jeté un coup d'œil. Le creep à notre gauche, l'air malfaisant, était déjà en plein boulot.

Deux trucs m'ont surpris : le premier a été de constater que le chien était effectivement vivant – il bougeait. Le deuxième que, contrairement aux autres humains alentour, le cuisinier possédait toutes ses dents. En assistant à la scène, je me suis rendu compte que cuisiner un chien ne nécessitait en réalité aucune préparation. Pas même de sauce, ni de condiments. Aucune herbe que l'on pourrait badigeonner sur la chair. Les clébards se font juste griller, aussi sec, avec un chalumeau d'une trentaine de centimètres.

À ce moment-là, mon inner-machisme généré par la commande d'un chien en vue de le bouffer s'est vite transformé en un sentiment d'effroi. Non, cette merde n'allait pas être une expérience agréable. Quand j'ai braqué mon regard sur la montagne d'horribles carcasses froides qui semblaient me regarder, mes pensées se sont tournées vers le pauvre Digby (le chien de ma tante) et vers tous les autres clébards que j'avais caressés, cajolés ou frappés dans ma vie.

J'ai attrapé mon verre, la boule au ventre. J'ai vu qu'une douzaine de regards fixait mon autre main, prise de tremblements, qui essayait tant bien que mal de dominer les deux baguettes qu'elle tenait du bout des doigts. Mes vingt-deux années d'occidentalisation n'ont été d'aucun secours pour lutter contre cette pression inimaginable. Il aurait été plus simple de carrément se barrer de cet endroit. Puis finalement, ce qui devait arriver arriva. J'ai fermé les yeux et ai glissé un morceau de chien dans ma bouche.

La première chose qui m'a frappé, c'était la texture du truc : débile. Même dix gabberheads tazés n'auraient pas pu finir de mâcher ce truc en moins de deux longues minutes. Ce qui avait commencé comme une incursion inoffensive au sein d'une tradition locale s'était vite transformé en cauchemar. Le truc a duré longtemps. Putain de longtemps. Impossible d'avaler les morceaux, d'autant que ma culpabilité de Blanc me rongeait. Lassie, Sounder, mon ancien adorable chiot Boris, le teckel Tatler, sachez que vos potes ont connu l'enfer en se faisant passer à tabac par des Viets, allumer par un cuisinier sadique et bouffer par ma petite personne.

Tandis que ma mâchoire endurait le martyr, mes papilles, elles, ne ramassaient pas tant que ça – le goût du chien est en réalité profondément insipide. C'est la texture qui est détestable : on aurait dit de la colle à bois à moitié durcie, avec dedans des morceaux de goudron. Une sorte de morceau de porc qui aurait été coulée dans du ciment coupé à la merde.

Comme s'il lisait dans mes pensées, le serveur m'a proposé d'ajouter sa « sauce spéciale » pour pimenter un peu la viande que j'étais en train d'ingérer. À ce stade, j'étais prêt à y foutre n'importe quoi. Puis, j'ai compris que sa sauce spéciale était composée de pâtes de crevettes fermentée dont le goût est similaire à celui d'un vagin. J'ai regretté ma décision.

Après avoir réussi à avaler huit ou neuf bouts de cette chair canine tiède, j'ai découvert que des saucisses froides composées de sang de chien étaient également disponibles à la vente – markettées sous le nom de « boudin noir de chien », comme nous a expliqué le serveur, toujours enthousiaste. Un morceau de ça et j'étais fini. Complètement, irrévocablement et éternellement fini.

Je mentirais à mes dents si je prétendais avoir été fier de moi après avoir bouffé une telle merde. Pour être franc, j'avais même plutôt honte. Les images de chiens gentils, tout ça – mon éthos d'occidental. Puis je me suis souvenu que c'était un truc complètement naturel dans le pays où je me trouvais. En sortant du restaurant, je me suis retrouvé confronté à plusieurs petits chiots délicieux embrochés sur des chariots de bois. Je n'ai presque rien ressenti.

Le prix, au cas où vous seriez intéressé, n'excède pas les 10 euros pour deux personnes. En revanche, ils font payer un peu plus lorsque les chiens sont encore vivants. Je ne leur en veux pas : c'est plus drôle de voir des clients dégueuler un chien qui refuse de pénétrer dans leur estomac.

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