Publicité
Cet article a été publié il y a plus de 5 ans
Photo

Nobuyoshi Araki

Au Japon vit un monstre acharné qui a pondu 450 livres de photos, et qui continue à prendre des clichés chaque jour.

par Tomo Kosuga
29 Janvier 2013, 4:05pm

PORTRAIT : TOMO KOSUGA
TRANSLATED BY LENA OISHI

Au Japon vit un monstre acharné qui a pondu 450 livres de photos, et qui continue à prendre des clichés chaque jour. Son nom est Nobuyoshi Araki. Ceux d’entre vous qui ne savent pas grand-chose sur lui pourraient, après lui avoir jeté un regard évasif, ne rien voir d’autre en lui qu’un vieillard libidineux. Ses thèmes sont très érotiques, même lorsqu’il photographie autre chose que des femmes. Il peut rendre n’importe quoi sexy, un sol, une table, votre grand-mère.

Le monde est peuplé de photographes, mais aucun n’a vécu et respiré la photographie comme Araki, qui est constamment en train de produire et qui sort jusqu’à 20 livres de photos par an. À part ça, il écrit aussi des bouquins sur la photo. Malheureusement, la plupart de ses bouquins n’ont été publiés qu’en japonais, et personne ne parle japonais à part Loïg qui a été portier dans un hôtel à Tokyo. C’est pourquoi Tomo, l’ancien rédacteur en chef de VICE Japon, s’est chargé d’interview Araki, qui, rodé à l’exercice, a tenté de le démonter dès le début.

Il n’y a pas longtemps, on a publié sur le site un portfolio de ce vieil homme indigne, mais on avait oublié de vous ressortir cette interview de derrière les fagots. C’est donc chose faite. 


VICE : Je voudrais parler de vos photos.
Nobuyoshi Araki :
Écoute, si t’as envie d’entendre parler de mes photos, t’as qu’à emprunter un bouquin, je ne sais pas, moi. Vous autres finissez toujours par poser les mêmes putains de questions encore et encore. Qu’est-ce que tu veux savoir exactement ?

OK, d’accord, pourquoi vous ne commenceriez pas par me parler de la première fois où vous avez eu un appareil photo…
Non, non, non, laisse tomber ! Laisse tomber tout ça. Je me casse. Pourquoi est-ce que tu restes là au lieu de regarder la télé, hein ? Me fais pas chier. Je ne répondrai pas à tes putains de questions. Tu devrais savoir toutes ces conneries-là. Tu ne m’interroges même pas à propos des projets que j’ai en ce moment. Putain, me demande pas la première fois que j’ai pris une photo – c’est pathétique. Et j’ai pas non plus besoin que tu foutes ça dans un article que d’autres gens ignorants vont lire alors qu’ils ne me connaissent pas, ok ? Je m’en tape. Je ne suis plus du tout intéressé par l’argent ou la célébrité, c’est plus mon truc.

Je peux vous interroger sur tous les photobooks que vous avez publiés, alors ?
C’est une question tellement conne, mec. Duquel tu veux parler ? Nom de Dieu, j’en ai fait 450.

Dans EROTOS, vous êtes arrivé à faire passer des fleurs et des fissures dans le sol pour des organes génitaux. Qu’est-ce qui fait que vos photos sont si érotiques ?
Pourquoi elles sont si érotiques ? Parce que c’est moi qui les ai prises. C’est comme ça que sont mes photos. Tu te demandes pourquoi elles ont l’air érotique ? C’est comme ça parce que c’est comme ça, tu sais ? Tu vas vraiment continuer à me poser des questions débiles et à écrire tout ça dans ton petit article ? Allez là, tu peux faire tellement mieux que ça. Mec, on m’a posé les mêmes questions un million de fois.

Dans ce cas parlons de votre livre Kofuku Shashin. Comparées à tes vieilles photos, celles-là font plus penser aux portraits-souvenir que les pères font de leurs familles. Il m’a semblé qu’avec ces photos, vous aviez franchi une barrière qui était presque taboue. Qu’est-ce qui a provoqué un tel changement ?
Ah ouais, t’as remarqué ça ? T’es peut-être moins stupide que je ne le pensais. [rires] C’est probablement que maintenant, je pense que le meilleur état d’esprit est le bonheur. C’est tout. Plutôt que shooter quelque chose qui indique que je suis un photographe professionnel, je veux que mon travail soit ressenti comme quelque chose d’intime, comme si je faisais partie du cercle privé du sujet. Maintenant que je suis vieux, je peux dire que le bonheur est réellement le meilleur état d’esprit dans lequel on puisse être. C’est tellement mignon que ça dégouline, pas vrai ? Quand t’es jeune, tu tentes de garder une distance par rapport à ton sujet et de rester super cool à toute occasion, mais de toute façon c’est ce que tu finis par ressentir. J’ai aussi remarqué que photographes amateurs et photographes pro ont tous deux arrêté de prendre ce genre de photos. Du coup j’ai essayé de m’y mettre, et tu sais quoi ? C’est tellement plus dur que de photographier des trucs du genre de ce qu’il y a dans EROTOS. Avec EROTOS, il suffit d’être le plus excité possible et ça marche, mais avec Kofuku Shashin tout tourne autour de la relation que tu crées avec ton modèle. C’est vraiment pas la même chose.

OK. Dans ce cas il y a un risque que les photos finissent par avoir l’air de « photographies professionnelles ».
Exactement. Tout le monde pense que faire de l’« art » veut dire qu’il faut s’éloigner de quelque chose qui nous est familier. Mais mon mot d’ordre, c’est : « Ne fais pas d’œuvre d’art, ne “fais” pas de photographie ». Cela dit, avec EROTOS, le concept initial était de créer un livre avec les meilleures photos, celles qui forceront le lecteur à comprendre les photos sans aucun texte. Je ne suis pas en train de dire que c’était mal ou que c’était une erreur. C’est juste que vu où j’en suis rendu, la notion de Kofuku Shashi m’attire d’avantage. Je suppose que j’ai vieilli, que je me suis assagi. [rires] Ce n’est pas que j’abandonne mon érotisme. Une fois que tu abandonnes ça, tu perds toute envie de vivre. Bref, quand tu compares les deux livres, c’est dur de croire que la même personne est derrière l’objectif, tu ne trouves pas ? C’est comme si j’avais cinq Araki en moi.

Kofuku Shashinest en majorité composé de clichés instantanés. Est-ce que vous demandez la permission à chaque personne que vous prenez en photo dans la rue ?
Avant, personne ne me connaissait, et du coup je pouvais tranquillement prendre n’importe qui en photo. Je ne peux plus faire ça vu qu’ils me pointent du doigt en premier. Ce qui veut dire que je suis obligé de leur parler avant. Mais au final, je pense que c’est mieux de faire ça, parce qu’on apprend à reconnaître mutuellement notre existence. Ça permet de les faire rire et d’oublier toutes ces conneries mondaines d’avant ou je ne sais quoi, de créer un petit moment à part. Et c’est cet instant-là que je capture. C’est bien plus profond. Bien sûr, la relation spatiale qui est créée à ce moment-là est aussi importante pour nous, mais le temps partagé est le plus important pour moi. Si j’étais pédant, je pourrais dire que c’est comme si je capturais le temps plutôt que l’espace. C’est ce qui différencie mes photos des autres. Et c’est aussi le mensonge du bonheur, tu sais ? À propos du « temps » que l’on passe ensemble.

Je suppose que c’est pour ça que les physionomies des gens sur ces photos sont aussi distinctes.
C’est sûr, parce que les « photographies du bonheur » que je prends à présent sont sur le fait de passer du temps ensemble, de partager du bonheur. Il y a toujours un peu de gêne, mais je trouve mille fois plus satisfaisant d’immortaliser un sourire éphémère que de réaliser un portrait élaboré.

Pourtant, vous avez déclaré que « la caméra est un pénis » et que le point de vue qui vous intéressait était de lancer cet outil à la rencontre de vos sujets.
C’est sûr. Mais c’est devenu une chatte, l’exact opposé. Maintenant je suis celui qui accepte et qui enlace, exactement comme un vagin.

Je vois. Avec votre projet Nihonjin no Kao (« Visages du Japon »), vous avez voyagé dans tout le Japon. J’ai l’impression que vous prenez en photo absolument tout le monde.
Ça n’est pas très étonnant, pourtant. Le monde qui nous entoure est tellement magnifique qu’on ne peut rien faire d’autre que le prendre en photo dans son intégralité. On parle d’« expression artistique » mais je pense que les seules personnes à vraiment s’exprimer sont les sujets. Ça n’a rien à voir avec le photographe qui essaie d’exprimer des trucs. Ça ne marche pas comme ça. 


Alors si j’ai bien compris, vous avez besoin de faire corps avec le sujet ?
Oui, parce que les personnes qui se tiennent en face de toi, les sujets, sont bien plus extraordinaires que toi. Ils ont tous leur charme spécifique. Mais souvent, ils n’en sont pas conscients, du coup il faut le découvrir soi-même pour le leur présenter, du style : « C’est ça ! » Je ne fais pas de discrimination avec mes sujets. D’habitude, les photographes ont leurs préférences, leurs muses, mais c’est pas mon truc. Chaque personne que j’ai le privilège de rencontrer porte un sens en elle-même. Il y a des gens qu’on peut prendre pour des enfoirés, mais on doit être assez ouvert pour accepter de penser que peut-être c’est nous qui projetons des idées préconçues sur eux, et qu’en réalité ce ne sont pas des enfoirés. De cette façon, on est capable de découvrir quelque chose de cool à leur propos. En même temps c’est facile à dire, mais il y a certainement un bon tas de connards là-dehors !

Cette série suggère une certaine propension à photographier le Japon. Pourquoi ?
C’est important de prendre en photo ce qui t’entoure. Je suis souvent invité à l’étranger, mais quand j’y vais je me dis toujours : « Merde, il faut que je retourne prendre des photos du Japon. » Je suis japonais, je ne devrais même pas avoir à me dire consciemment qu’il faut que je photographie mon pays. Ça devrait juste me venir naturellement. Dans mon cas, c’était : « OK, je devrais prendre en photo tout un tas de Japonais », ce qui a débouché sur : « En fait, pourquoi est-ce que je ne prendrais pas tout le pays en photo ? », et c’est éventuellement ça qui a donné la série « Visages du Japon ».

Ça vous demande beaucoup d’énergie ?
Oui. Je photographie 500 à 1000 personnes par préfecture. Je n’ai fait que six préfectures pour l’instant et je ne pense pas que je serai capable de mener à bien mon projet. Je ne peux pas faire ça éternellement. J’en mourrai !
Généralement, je lance un appel à volontaires et plein de gens y répondent. J’ai des gens âgés qui me disent : « S’il vous plaît, prenez-nous en photo parce qu’on a été ensemble 60 ans durant et qu’on n’a aucune photo de mariage », etc. Ou encore : « Nous avons un petit fils, s’il vous plaît faites-nous un portrait de famille. » Dans le passé, mon but était de me concentrer sur les sentiments qui émergeaient à travers la relation que j’entretenais avec le sujet, mais lorsque les gens viennent me voir ou qu’un couple marié me dit : « S’il vous plaît, prenez une photo de nous », je trouve que les sentiments et les émotions qu’ils ont les uns envers les autres sont bien plus forts que notre embryon de rapport. J’ai fini par réaliser que je pouvais obtenir un cliché bien meilleur si je me concentrais sur la relation que les sujets entretiennent entre eux plutôt que celle qu’ils entretiennent avec moi. Il m’était impossible de faire de telles photos lorsque j’étais jeune – c’était trop embarrassant. Mais franchement, c’est l’idéal. C’est comme aller dans un parc quand les cerisiers sont en fleurs, et qu’on voit un gosse escalader son père allongé sur une nappe de pique-nique, la mère modestement assise à côté d’eux. Impossible de passer à côté de ça. Je suppose que j’ai maintenant assez de place dans mon cœur pour enfin pouvoir dire : « Wow, c’est super ! » Écoute-moi ça, on dirait que je vais pas tarder à crever !

Haha. Qu’est-ce qui vous est arrivé de fou récemment ?
J’ai fait une expo à Berlin qui s’appelait Kinbaku (« Bondage ») et qui consistait en 101 photos en noir et blanc. Nous avons fait un vernissage et les gens sont devenus tarés. Les Européens sont tellement fascinants. Même les interviews TV sont différentes. Ils font genre : « J’ai acheté une corde, vous pouvez m’attacher s’il vous plaît ? » et ils font le reste de l’interview attachés. L’appareil continue de photographier, tu vois ? Il y a eu un autre incident – je ne parle pas allemand donc je ne sais pas exactement ce qui s’est passé – mais une grande fan a soudain retiré toutes ses fringues au beau milieu de la salle et a commencé à remuer des hanches. J’étais en mode : « Merde, il se passe quoi là ? » Après, elle a sorti un tampon de sa chatte et elle est venue danser autour de moi avec le foutu truc sur la tête !

Whaouh.
Elle était complètement barrée. Alors ouais, je trouve ce genre de trucs intéressants, les petits incidents comme ça.

Votre vision du bondage me semble un tantinet différente de l’image qu’on en a habituellement.
Beaucoup de gens me disent ça, et quand ils me le disent, je leur réponds des trucs du genre « je sens votre âme attacher votre corps ». C’est n’importe quoi, hein ? Jusqu’à récemment, j’avais l’habitude de dire : « Je n’attache pas leur âme, seulement leur corps. » Mais maintenant je dis le contraire parce que j’ai demandé à ma copine ce qui était le mieux, et elle m’a dit qu’elle aimait mieux l’idée de « libérer l’âme ».

T’as acheté EROTOS aujourd’hui, hein ? C’est génial que tu l’aies. Lorsque je voyage, un tas de femmes critiques ou chercheuses me disent : « Araki, de tous vos livres, je pense qu’EROTOS est le meilleur. » Cool, non ? Les fleurs sont toutes érotiques à mes yeux. Elles sont toutes Eros. Une fois que t’as réalisé que ce sont des organes reproducteurs, elles commencent à ressembler à des bites et à des chattes. Ce bouquin est un classique. Je n’imprime qu’un petit millier d’exemplaires de chacun de mes ouvrages, parce que j’aime l’idée qu’il n’y ait que 500 à 1000 personnes qui possèdent le livre. En tout cas, c’est incroyable que les deux livres que tu aies ramenés soient EROTOS et Kofuku Shashin.

Vous pourriez me filer des conseils sur le façon de prendre des photos sulfureuses de milliers de femmes, sinon ?
Baise-les, tout simplement ! Je suis sérieux, ça aide un peu si tu fais ça. Comme si tu te connectais avec elles en les touchant. De nos jours, les gens négligent le toucher. Ils tentent tous de garder de la distance. Ils ne se connectent pas physiquement avec la ville, les femmes, ils ne sont même plus haptiques. Moi, j’ai tout de suite une érection si je touche une femme, tu vois ?

Je sais. Un grand merci pour l’interview.
Hey, tu devrais rester un peu. Au début, je croyais que j’allais rentrer chez moi vu tes questions de merde, mais ça va, t’es cool. Je veux dire, t’as quand même ramené EROTOS et Kofuku Shashin, bordel de Dieu.