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LE NUMÉRO FICTION 2012

Les putes que j'ai aimées

"Pute mexicaine, c'était pas vraiment le métier que j'avais en tête", m'apprit-elle tout en me surplombant, ses cheveux nous enveloppant à la façon d'une moustiquaire ou d’une couverture de soie sombre qu’on aurait relevée sur nos têtes.
13.7.12

Illustrations : Benjamin Marra
Traduit de l'anglais par Caroline Dumoucel

“P

ute mexicaine, c'était pas vraiment le métier que j'avais en tête", m'apprit-elle tout en me surplombant, ses cheveux nous enveloppant à la façon d'une moustiquaire ou d’une couverture de soie sombre qu’on aurait relevée sur nos têtes. Son haleine sentait la bière, la cocaïne et le cuivre. « Et pourtant, ça fait bientôt trois ans que je bosse à Mexico. Je revenais d’Argentine en autostop. Je me suis dandinée tout le long de la côte, si tu préfères. » Elle éclata de rire.

Elle était originaire de Géorgie, et son seul accent vous donnait envie de la sauter. Quel dommage que sa clientèle mexicaine y fût indifférente. Nous nous situions à environ 80 kilomètres à l’est de Puerto Vallarta, dans un village qui se résumait, en tout et pour tout, à ce bordel, trois bars et à une maquiladora toute proche qui produisait des meubles haut de gamme. Les bars étaient pourvus de tables et de chaises de style « scandinave contemporain », et la scène principale du bordel, où les filles exécutaient leur numéro avant d’embarquer le client, ressemblait à un magasin IKEA à l’exception de ses murs en pierre brute, ses lumières tamisées rouges, bleues et vertes, et ses cinq boules à facettes qui rasaient presque le sol. C’était aussi grand qu’un IKEA, aussi, et il devait y avoir quelque trois cents hommes ivres là-dedans ; un samedi soir. Je ne voyais pas d’autre Américain ni Européen. Je dus graisser la patte de deux videurs avec des billets de 100 pour obtenir cette fille avant la foule de clients qui agitaient des billets en l’air en attendant la fin de son bref passage sur scène. C’était l’un des produits les plus populaires.

« Tu ne dis jamais rien », déclara-t-elle. Elle aimait bien discuter en baisant, chose inhabituelle pour une prostituée. « Tu ne fais que poser des questions. »

Il est des prostituées qui aiment plaisanter pendant le rapport, ce qui est, selon moi, une mauvaise chose : on n’est pas assez intimes pour ça.

Je retournai la voir six soirs d’affilée, et chaque soir je restai toute la nuit, ce qui coûtait 300 $ à l’époque : relativement bon marché selon les standards américains, mais outrageusement cher pour un bordel mexicain s’adressant à une clientèle locale. En comptant les bières et la poudre, je lâchai presque 2 500 $ à cette maison close. Dès le deuxième soir, je n’eus plus besoin d’arroser les videurs. Elle m’enjoignit d’arriver tard afin d’expédier quelques clients avant mon arrivée, mais j’arrivais tôt et je la regardais. Je n’avais jamais encore – et n’ai jamais depuis – observé une femme avec qui j’allais coucher prendre des hommes – beaucoup d’hommes – avant moi. Ça ne procure pas ce petit frisson érotique qu’on pourrait imaginer.

Bien que d’un naturel exclusif, je ne me sentais pas jaloux. Pourtant, j’avais assurément envie d’assassiner les hommes aux yeux mi-clos qui descendaient nonchalamment les escaliers pour sortir du bordel ou rejoindre leurs amis à leur table. Seules trois femmes, de toute ma vie, avaient eu des relations sexuelles avec d’autres hommes avant d’en avoir avec moi : en quoi cela importait-il que cela se déroulât devant mes yeux, le même soir ? Leurs amis riaient bruyamment, mais ces hommes ne se joignaient pas à l’éclat de rire général, comme des hommes qui quittent à l’instant une femme. Je comprenais leur tranquillité, je savais leur satiété ; je savais, au contraire de leurs amis, qu’ils ne voulaient être touchés par personne d’autre – même pas une tape amicale dans le dos – pendant une heure ou deux. Je ne saisissais pas, en revanche, comment certains hommes pouvaient aussitôt rejoindre leur femme. Non qu’on se sentît sali – quoique j’aie le souvenir du décapage en règle d’un ami suite à sa visite de Peppermint, à Bangkok : la vision de sa chair rouge recouverte d’une serviette blanche tandis qu’il sortait de la salle de bains dans un nuage de vapeur, comme le dos de Meryl Streep après qu’ils la récurent à la paille de fer dans Le Mystère Silkwood, ne m’a plus jamais quitté.

Avec elle, comme on pouvait s’y attendre, le sexe était très agréable quoique conventionnel. Ce n’était ni le sexe, ni son corps : et ce bien que je n’eusse pas assez de deux mains pour englober ses seins, et que ses aréoles fissent plus de 5 centimètres de diamètre, roses comme des tulipes. Elle était svelte, avec de larges hanches, et aimait qu’on lui agrippe les fesses par dessous, des deux mains. Elle n’était pas épilée. Qu’elle n’apprécie pas – et n’autorise pas – un peu de brutalité me surprenait. Elle avait le corps plantureux de ces filles qu’engendre l’Amérique profonde.

Quand je lui confessai mes nombreux péchés, allongé à ses côtés sur le lit, discourant sans quitter des yeux les grosses araignées qui chassaient ou se dissimulaient dans les recoins et les interstices entre les pierres, elle me répondit : « Le dernier homme parfait que j’ai connu est mort cloué à une croix. »

À cette période de ma vie, j’étais entre deux épouses, au chômage, je subsistais grâce aux derniers vestiges d’une affaire que j’avais menée droit à la banqueroute, et j’explorais de nombreuses maisons de joie à travers le monde. Mes préférées se situaient en Amérique latine, où elles prennent fréquemment leurs quartiers dans d’anciennes forteresses érigées par les Espagnols. Alors que les maisons de passe du Belize consistent en des habitations branlantes d’un étage construites en bois par les Anglais, comme celles qu’on trouve dans les Caraïbes. Un jour, à Alligator Pond, en Jamaïque, j’ai vu un homme – un homme que je connaissais très, très bien, mort depuis – se faire sucer dans la rue par une crackeuse édentée d’une vingtaine d’années, enceinte d’au moins sept mois. Elle lui a demandé 5 dollars américains, il lui en a donné 20 ; je crois bien que c’était le plus petit billet qu’il avait sur lui. La deuxième plus belle femme avec qui j’aie couché était une prostituée cubaine qui m’a rendu visite dans ma chambre d’hôtel à New York. Le lendemain matin, elle a voulu m’emmener manger des œufs brouillés, mais j’étais épuisé, cuit et honteux, et j’ai dit non. J’ai bien vu que je l’avais blessée. J’avais fait de grandes promesses au cours de la nuit. Une autre fois, perdu en plein Londres, près de Piccadilly Circus, entre quatre et cinq heures du matin, j’ai rencontré une petite blonde, nous nous sommes promenés, et dans une allée étroite, elle s’est agenouillée et a défait mon pantalon. Après cinq longues minutes de solitude, j’ai repoussé sa tête en m’excusant : pour des raisons qui remontent à mon enfance, il m’est presque impossible de jouir dans la bouche d’une femme. Elle m’a demandé si je pouvais la dépanner de 30 livres sterling. J’ai feint de n’avoir qu’un billet de 10 sur moi. Je suis d’ordinaire quelqu’un de généreux, et je ne sais pas pourquoi je nous ai humiliés tous deux de la sorte. Je suis certain que ce n’était pas une professionnelle, mais qu’elle avait déjà échafaudé des scénarios similaires par le passé.

Don Juan, Giacomo Casanova, Warren Beatty et ses peu probables mille femmes, Fidel Castro et ses deux femmes par jour, tous les jours : en savaient-ils plus qu’une pute mexicaine de base d’une trentaine d’années qui tenait boutique depuis ses 14 ans ?

« Mon père est médecin », m’informa-t-elle en se balançant d’avant en arrière sur moi, ses seins ondulant doucement depuis qu’elle en avait chassé mes mains. « Plus un geste, ordonna-t-elle. On en a pour un bon bout de temps. Il voulait que je devienne médecin, moi aussi. J’ai obtenu ma licence en biologie à Emory avant de prendre mon pick-up et de rouler jusqu’à Buenos Aires, tu le crois, ça ? J’étais censée passer le… Comment s’appelle cet examen, déjà ? » Sans marquer de pause, elle se pencha sur la table de chevet, se saisit dans le seau à glace du goulot d’une Pacifico qu’elle tint entre son pouce et deux de ses doigts, et versa de la bière dans ma bouche – qui coula sur mon visage et mon torse – avant de prendre à son tour plusieurs longues gorgées tandis que j’admirais la finesse de son long cou de gazelle étiré vers l’arrière, le menton haut et ce triangle cave en bas, palpitant. Elle reposa la bouteille dans le seau. Une faible lueur perçait à travers le pourpre décoloré par le soleil de l’abat-jour d’une fausse lampe Arco. Nous étions tous deux en sueur. C’était l’été, et même la nuit, avec le ventilateur aux pales tordues accroché au plafond et les trois fenêtres ouvertes, il faisait 40 degrés. J’appréciais la vision de nos deux transpirations mêlées sur mon ventre. Était-ce un fort, une église ou un monastère ? L’entrée n’apportait aucun indice, et la propriété était entourée d’une haute muraille en pierres. Les voitures, les camions et les taxis se garaient dans la poussière et le sable.

« L’em-cat, dis-je.

– C’est ça, l’em-cat. J’étais censée passer cet examen, et tu sais ce que je me suis dit ? J’emmerde tout ça. Je veux vivre pour de vrai. Tout le monde peut faire ce qu’on lui dit de faire et faire semblant toute la vie, si ça leur convient. Libre à chacun de rater sa vie. » Elle était de la haute société, l’une de ces jeunes filles du sud des États-Unis dont tout le monde attendait qu’elle épousât son amour de lycée – il était allé à Georgia State, venait d’une famille d’avocats et d’hommes politiques, ils avaient commencé à sortir ensemble au lycée, et c’était un joueur de tennis amateur classé. Elle ignorait ce qu’il était devenu. Elle ne lui avait même pas envoyé une carte postale. « C’est pas très sympa, je sais, je lui ai sûrement brisé le cœur. Donc moi et une de mes copines, on a sauté dans ma Toyota bleue – elle appartenait à mon frère avant, il est docteur aussi, aujourd’hui, un anesthésiste, si tu peux appeler ça “être un docteur” –, on a pris l’I-10 et, arrivées à Houston, on s’est dirigées vers le sud. Et après cela, on n’a plus fait demi-tour. Pas avant d’avoir atteint l’extrémité du continent. » Sur les traces du Che, mais à l’envers. Elle me raconta qu’elles s’échangeaient régulièrement le volant, et qu’elles se lisaient à voix haute du Gabriel Garcia Marquez. Aucune ne parlait l’espagnol. Elles ont eu de la chance de passer l’Amérique centrale, pensai-je. « Au Pérou, elle a chopé une saloperie – elle s’appelle Ginny, elle est mariée à un banquier infidèle, maintenant, et elle a les jumelles les plus adorables du monde, elles ont à peine 3 ans –, donc elle a pris l’avion pour rentrer chez elle, et moi j’ai continué ma route. J’ai rencontré un Brésilien à dreadlocks et aux longs cils noirs », m’apprit-elle. C’est à ce moment-là que je désirai qu’elle fût mienne, et non pas à lui. Un sentiment de solitude s’empara de moi lorsque j’appris pour qui battait son cœur.

Au cours de la nuit, pendant que nous faisions l’amour, je lui demandais de m’épouser – six fois je lui demandai de m’épouser –, et chaque nuit elle éclatait de rire.

« Jamais je ne reviendrai, déclara-t-elle. Je pense à tous ces visages blancs et gras qui me sourient, et ça me paraît insupportable. Je sais bien que je ne pourrai pas faire ça toute ma vie. Je dirais que j’ai cinq ans, peut-être sept ans de vrais revenus devant moi, et même pour ça, il faudra que je bouge un peu. Je suis au Léopard – le bordel s’appelait El Leopardo, je n’ai jamais su pourquoi, mais ça donnait à ce lupanar un certain lustre, dans mon souvenir, les rochers, les collines, le vent chaud et sec, l’évocation de Lampedusa, en Sicile, la gloire passée des vieilles familles et des amours perdues – depuis neuf mois, et l’activité commence déjà à ralentir, faut être nouvelle pour rentrer beaucoup d’argent. Évidemment, c’est agréable de parler anglais pour une fois, ça change. Mais je serai contente quand tu repartiras aux États-Unis. Qu’est-ce que tu vas t’enticher d’une pute en plein désert mexicain ? T’as une fille de 6 ans. T’es plus un petit garçon. T’es censé être un homme, maintenant. C’est un truc qu’ils comprennent bien, ici, au Mexique. Les hommes d’ici trompent leurs femmes, encore plus que les hommes en Géorgie, je sais bien. Ou presque autant. Mais ils prennent soin de leur famille. Ce sont de bons catholiques. Ils ont des relations extraconjugales, mais ce n’est jamais très suivi. » Elle rit à nouveau.

« T’es un gentil garçon », déclara-t-elle avant de passer la main dans mes cheveux trempés pour les chasser de mon front. « Dans une autre vie, peut-être. »

Elle avait 27 ans, j’en avais 33.

« T’es quelqu’un de bien. Ne l’oublie jamais. »

Les prostituées heureuses et chevronnées parlent d’amour avec un flegme qui fait autorité.

La septième nuit, nous étions déjà à mi-chemin du bordel quand j’ordonnai à mon chauffeur de faire demi-tour. Raphael était un jeune homme serviable de 17 ans au visage poupin, les cheveux coupés ras. Il n’acceptait jamais la coke ou le cigare que je lui proposais, bien qu’il se laissât parfois tenter par une gorgée de tequila quand j’en emportais une flasque avec moi. Et quand je le retrouvais le matin, endormi dans sa voiture, recroquevillé sur les sièges arrière à l’extérieur du mur en pierres, il se roulait souvent un joint avant de prendre la route.

« Pas de Léopard ce soir, señor ? » dit-il, quittant la route pour la reprendre dans l’autre sens. « Vous voulez essayer un nouvel endroit ? J’en connais un. C’est petit, à peine plus grand qu’une maison, mais ils ont de jolies filles. Très jolies. L’une d’elles est dans la même école que moi. Tout le monde est amoureux d’elle. Ils ne savent pas qu’elle est, enfin, vous voyez. Il n’y a que moi qui le sais, grâce à mon frère, et parce que je conduis la voiture.

– Ça ira, Raphael », décrétai-je. Nous parlions anglais. En faisant l’addition, j’avais passé plusieurs mois en Amérique centrale au cours des années, mais j’étais loin de maîtriser l’espagnol. « Je crois qu’il est temps de rentrer à la maison.

– OK, je comprends. Vous êtes fatigué. C’est trop, tous les soirs. Un homme doit savoir se reposer », conclut-il.
Raphael paraissait très sérieux. Il ne quittait pas des yeux la route de gravier éclairée par nos seuls phares. Aucun cactus en vue : juste des broussailles, de la poussière, et le sable et les cailloux du désert. Il conduisait en agrippant le volant avec détermination.
Le lendemain, je pris un petit coucou mexicain de 40 places jusqu’à Houston, et quelques jours après un bus pour Austin, au Texas, où je m’inscrivis en master (ma deuxième tentative), tout cela en l’espace d’un mois.

ÀValparaiso, au Chili, une ville universitaire et administrative qui dévale d'immenses collines pour se jeter dans le Pacifique, il faut emprunter un funiculaire pour rejoindre son quartier après une nuit passée au port à boire du vin rouge chilien bon marché dans des verres à pinte. À quatre heures du matin, les restaurants de chorrillana sont encore peuplés d’étudiants, et les échos des boîtes de nuit résonnent à travers tout le centre-ville ; mais comme on s’élève au-dessus du niveau de la mer dans les cabines vieillottes de cuir et de bois poli, la musique faiblit, et en tendant l’oreille on peut entendre, presque sentir, le ressac incessant s’écraser sur les rochers, et on comprend alors pourquoi Neruda construisit cette maison biscornue aux plafonds bas dans ces collines pour ne plus jamais la quitter. J’ignore depuis combien de temps je n’avais pas couché avec une prostituée.

De toute évidence, c’était une pute. Une amatrice : il existe un rond-point à Valparaiso, devant l’un des grands bâtiments en pierre du gouvernement, où les filles de joie attendent, debout, que les hommes débarquent en voiture, à moto ou à mobylette. J’ai même vu une prostituée monter sur le guidon du vélo d’un type. Les aborder à pied était considéré comme inconvenant : peut-être que par une convention tacite, la police acceptait de fermer les yeux sur tout ce trafic, mais seulement si l’arrestation était rendue difficilement praticable. Quand vous veniez à pied, un policier n’avait pas de raison valable pour ne pas vous arrêter dans ce pays au catholicisme strict. Cette jeune femme – je supposais qu’elle avait 19 ou 20 ans, elle avait encore un peu d’acné – avait quitté le rond-point avec moi, et désormais nous étions seul à seul, nos genoux se touchant presque – elle portait des cuissardes noires et une minijupe jaune – dans la cabine cahotante, nous élevant d’un côté des rails pendant que l’autre cabine vide, notre contrepoids, descendait. À ma propre surprise, je m’approchai de son visage pour l’embrasser et elle ouvrit la bouche : elle embrassait terriblement mal, sa langue s’agitait frénétiquement autour de la mienne comme une chauve-souris effrayée. Ses mains s’immiscèrent entre mes jambes, et malgré ce baiser, j’étais conquis. Nous nous embrassions encore à la sortie du funiculaire, et le garde ensommeillé me lança un regard dédaigneux, si bien que je lui tendis 1 000 pesos, environ 2 dollars. Nous n’avions nulle part où aller. Je résidais dans un hôtel minuscule à flanc de falaise dont la propriétaire, une femme austère, se mettait en rogne quand je rentrais tard dans la nuit (elle ne vous confiait pas de clé, et pour rentrer une fois la nuit tombée, il fallait la réveiller). Dans la chambre attenante à la mienne logeaient de jeunes époux en voyage de noces ; nous partagions un balcon, et je savais qu’ils seraient ennuyés de nous entendre : eux-mêmes ne faisaient pas beaucoup l’amour. Dans mon mauvais espagnol, je lui demandai si elle avait une chambre et elle articula quelque chose au sujet de sa mère. Nous nous embrassions debout, adossés contre un mur, et au-delà du mur je pouvais voir toute la ville en forme de croissant de lune, et au-delà, l’eau noire. Elle enroula une de ses jambes autour de ma taille et défit la braguette de mon jean. « El condon ? » lui demandai-je, à quoi elle répondit : « No, no », et nous poussâmes ensemble. Ses mains remontèrent sous mon tee-shirt. Ses ongles me faisaient mal et elle poussait des cris perçants – je n’aurais pas su dire à quel point elle faisait semblant, elle était jeune. Je jetai un coup d’œil par-dessus mon épaule mais la rue était déserte, à l’exception de deux chiens marron qui nous observaient amicalement, épaule contre épaule, agitant la queue. Elle faisait tant de bruit que je tentai d’écourter l’affaire. Enfin, je jouis, et j’essayai de me retirer mais de nouveau elle dit : « no, no », et je poussai avec mon cul pour m’enfoncer au plus profond d’elle, et je me souviens avoir brièvement flotté au-dessus de nos deux corps tandis qu’elle me mordait la joue au niveau de la mâchoire – le lendemain matin, j’avais encore les marques de sa morsure – et je me sentis aussi étendu que le ciel, et un instant je crus que je succombais. Je voyais les chiens agiter leur queue et nous deux inextricablement intriqués, et la mer et les lumières de la ville, et ma propriétaire endormie dans son lit, recouverte du drap qu’elle avait elle-même cousu, et le jeune couple sur le dos, de chaque côté du lit étroit, et les adolescents dansant encore dans les boîtes de nuit, plus bas, et les flics fumant de la marijuana sur les quais, et le train qui vous emmène au nord, jusqu’à Vina del Mar, stationné dans la gare au bord de la mer, et les marins endormis sur leur couchette, et le barman passant la lavette avec les tabourets renversés sur le comptoir auquel je m’étais accoudé un peu plus tôt cette nuit-là pour écouter les conversations des aînés. Elle restait collée à moi, refusant de me laisser m’extraire. Je haletais. Elle me saisit le menton et me regarda avec sérieux. « C’était bien », formula-t-elle dans ma langue. Je ne pus qu’acquiescer. Elle contourna le mur, me tenant par la main. Je la suivis avec mes jambes flageolantes. Elle s’accroupit pour pisser avant de s’essuyer avec une petite serviette rose qu’elle transportait dans son sac. Elle se changea rapidement devant moi, un jean, des Keds en tissu rouge ainsi qu’un tee-shirt à manches longues en coton fatigué avec un Billy Idol en noir et blanc. Je lui tendis timidement cinq billets de 10 000 pesos.« No, es mucho », déclara-t-elle avant de m’en rendre trois. Je lui en tendis un de ceux-là et elle le conserva.

« Mañana ? » me demanda-t-elle avec un sérieux renouvelé. « Où tu habites ? » interrogea-t-elle.

J’essayai de lui expliquer ma situation mais je ne parvenais pas à me montrer clair. Je choisis de mentir et de lui dire que j’habitais chez des amis.

« Mais je te vois demain soir », dit-elle, ponctuant son affirmation d’un autre long baiser malheureux, pressant contre moi de ses petits seins pointus et de toute la longueur de son corps.

La nuit suivante, allongé dans mon lit, éveillé, je me sentis comme un homme qui vérifie fébrilement son téléphone avant de se coucher dans l’attente d’un coup de fil de la femme qui l’a quitté. Je n’osai pas aller la retrouver.

R

ory au regard grave était une stripteaseuse qui tapinait en complément.

"T'as pas idée des choses que j'ai faites, m'a t-elle dit. Tu me détesterais si tu savais. Pour sûr, tu voudrais pas que je sois ta copine. "

J’étais son petit ami temporaire, du moins tant que le véritable élu de son cœur résidait en prison. C’était un héroïnomane, mais je n’ai jamais su pourquoi il avait pris neuf ans, à l’âge de 24 ans, dans une prison fédérale de très haute sécurité à Beaumont, au Texas. Je me sentais étrangement familier de Beaumont puisque j’étais un jour sorti avec une femme – une de mes vendeuses, quand je bossais dans la bijouterie – qui était née et avait grandi dans cette épouvantable ville pétrolière. Elle s’était pris une balle suite à une vente aux enchères tout près de ma bijouterie : au mépris de notre politique d’entreprise, elle avait conservé les bijoux pour se rendre chez un homme, et un garçon de salle qui logeait temporairement chez lui – l’homme était manager d’un Chili’s, et il s’était pris d’affection pour le garçon de salle qui traversait une mauvaise passe – avait vu le bracelet de tennis en diamants, le collier d’émeraudes et la Rolex President ; il était rentré dans la chambre d’ami, s’était emparé de son calibre 32 et les avait tous deux tués. On l’avait attrapé à quelques kilomètres de là. La mère de ma vendeuse reçut un coup de fil : l’activité du cerveau de sa fille avait ralenti jusqu’à l’arrêt. Le médecin s’acharna à la convaincre de débrancher sa fille pour la délester de ses organes. La mère, une baptiste à l’ancienne, s’y opposait. Les secondes puis les minutes d’électroencéphalogramme plat s’écoulaient dans l’urgence, quand soudain ma vendeuse s’était assise, les fils pendant toujours de son crâne : « Qu’est- ce qui s’est passé ? » Suite à cela, elle s’était fait un nom en jouant dans une série de films de gang-bang, bien qu’elle n’eût pas récupéré toutes ses capacités de langage et de coordination. Lorsque nous étions amants, avant l’accident, elle insistait pour que nous fassions l’amour dans des endroits dangereux : à la lisière du toit d’un immeuble de parking, sur la balustrade d’un balcon d’hôtel, sur une voie ferrée, sur un petit kayak en plastique jaune dans le golfe du Mexique, de nuit, dans des voitures lancées sur l’autoroute, dans un taxi en plein embouteillage dans le centre-ville de Dallas. Plus tard, je me suis d’ailleurs demandé si ses préférences sexuelles résultaient d’une sorte de pouvoir surnaturel, d’une préscience de son destin tragi-comique de laissée pour morte revenue à la vie de pornstar. Un autre mauvais point pour Beaumont, c’était qu’y résidait un investisseur que j’avais accidentellement escroqué, le propriétaire d’un élevage de pitbulls, et à l’époque, je vivais dans la peur de me réveiller un jour et de découvrir un molosse mangeur d’hommes arpentant mon perron ou sautant dans ma décapotable. En ces temps inquiets, je rabattais souvent la capote. Mais pas quand je couchais avec cette vendeuse, qui exigeait que je la « baise », la « baise avec la capote baissée » dans tous les endroits où l’on peut garer une voiture. Comme beaucoup de belles femmes que j’ai connues, elle avait la fibre exhibitionniste.

« Je veux des pompes. Tu m’achètes des pompes ? » Nous étions à Las Vegas, et je regrettais d’avoir demandé à Rory de m’accompagner, parce que les prostituées qui battaient le trottoir étaient bien plus jolies que celle que j’avais apportée, et que si les simples asphalteuses ressemblaient à ça, pensais-je, qu’est-ce qu’on pouvait bien obtenir en faisant appel aux services d’une agence respectable, ou en prenant une limousine pour aller au Chicken Ranch (qui, pour être honnête, n’est plus le bordel qu’il était). Je l’ai amenée chez Manolo Blahnik, chez Louboutin, chez Gucci, chez Marc Jacobs – bien que personnellement, je n’apprécie pas ses modèles pour femmes, et que j’étais certain que Rory ne manquerait pas de choisir le modèle le plus tape-à-l’œil –, chez Prada, à Barney’s. Elle faisait sa Julia Roberts – elle avait seulement 23 ans – mais je n’étais pas d’humeur à parcourir les magasins. Je lui laissai ma carte et partis chercher un endroit pour prendre un verre, ce qui, à Las Vegas, ne nécessite jamais de parcourir plus d’une dizaine de mètres, sauf à emmener sa pute dans un centre commercial. Je savais que si je la laissais seule trop longtemps, elle disparaîtrait avec un autre homme. Elle m’avait souvent fait le coup, dans des salles de billard, des bars, et même une fois dans une pizzéria à Austin. Une autre fois, à Chicago, nous logions au Four Seasons, dans une chambre romantique avec vue imprenable, quand son téléphone portable a sonné ; il s’est avéré qu’elle avait un rendez-vous galant. Elle a voulu savoir si je souhaitais le rencontrer : il était dans un bar, à environ cinq kilomètres de là, à l’attendre. Un régulier, qu’elle connaissait depuis des années, un grand cuisinier sud-africain, également docteur en philosophie. J’ignore s’il était blanc ou noir. Comment savait-il qu’elle se trouvait à Chicago ? « Il est bien dodu, a-t-elle dit. Il est tout mignon. Il va te plaire. Il fait de la musique. C’est dans une boîte de jazz. Ce sera marrant. » J’ai pris un bain puis un taxi pour l’aéroport, après avoir averti la réception que madame Martin quitterait la chambre le lendemain matin et que ses faux frais ne devaient pas excéder 500 dollars.

Au final, elle dénicha une paire d’escarpins Miu Miu en python. La seule fois où je l’ai vue bien chaussée. Au quotidien, elle portait plutôt ce genre de poids lourds en plastique qu’on refourgue en coulisses aux stripteaseuses, ou des chaussures de tennis auxquelles allait ma préférence. Elle faisait du 41 : c’était représentatif de Rory. De grandes appétences. Gros cul. Cheveux longs et blond cendré qu’elle aimait qu’on lui tire à deux mains. De préférence par derrière. Elle exigeait que je lui parle allemand pendant que je la baisais : elle avait passé une année dans un bordel de Francfort, qu’elle décrivait comme la meilleure de sa vie.

D’ordinaire, je passais la chercher chez elle et je la condui- sais dans la petite Porsche orange que j’avais à l’époque (elle appartenait à un client qui me devait, et me doit toujours, 55 000 dollars, bien que j’aie revendu la Porsche peu après avoir arrêté de fréquenter Rory) jusqu’au club de strip où elle travaillait ; sur le siège passager, elle chantait et se trémoussait sur fond de heavy metal ou de Notorious B.I.G. à plein volume. « Faut que je me chauffe avant, disait-elle. Sinon c’est trop déprimant. » Charles Bukowski lui tenait lieu d’écrivain préféré, et je lui avais raconté qu’il admirait énormément Céline. Elle avait passé l’été allongée dans le lit à lire – ou à faire semblant de lire – Voyage au bout de la nuit. Elle préférait la prostitution au striptease, mais déménageait trop souvent pour se construire un portefeuille de clients digne de ce nom. Je la récupérais après son service – il m’arrivait parfois de l’attendre au comptoir, d’autant que j’étais amoureux d’elle et d’une de ses collègues au Yellow Rose, une grande brune doctorante en anthropologie, le problème étant qu’elles s’appréciaient mutuellement –, puis nous allions manger un sandwich Reuben et des frites dans un boui-boui ouvert toute la nuit que j’affectionnais, ou alors nous prenions la voiture jusqu’au Taco Bueno.

À 16 ans, on l’avait élue Miss Vermont. Un violeur s’était introduit de nuit dans sa chambre par sa fenêtre ouverte, et lui avait expliqué que si elle ne le suivait pas, il tuerait toute sa famille, sans épargner son petit frère et sa petite sœur. Il lui avait montré l’énorme couteau de chasse qu’il avait apporté pour l’occasion. Ils étaient sortis ensemble par la porte d’entrée de chez elle, et il l’avait gardée enfermée dans sa cave pendant deux semaines avant qu’elle ne parvienne à s’échapper. C’était une histoire taillée sur mesure pour les gros titres de la presse nationale, mais son père, un clerc anglican, était parvenu à étouffer l’affaire. Sans surprise, elle aimait les scénarios de viol. Elle voulait que je lui taillade le cul, les jambes, le dos au couteau – j’ai eu du mal à apprendre à le faire correctement, et je n’ai jamais aimé m’y prêter –, insistait pour que je la fesse sauvagement, et appréciait que je l’étrangle à une main. Un jour, elle me mordit trois doigts jusqu’à l’os : il me fallut des points de suture.

Quand je lui annonçai que c’était fini – je m’étais mis à fréquenter une jeune licenciée en philosophie de 21 ans qui deviendrait par la suite ma deuxième femme –, elle eut une réaction d’une violence inouïe. D’abord, elle se jeta sur moi. Une nuit de sexe d’une violence inhabituelle la calma. Elle nous suivit pendant des semaines. Je levais la tête au restaurant et je l’apercevais, attablée au comptoir, nous fixant d’un air mauvais tout en sirotant son scotch. Je savais qu’il fallait que j’évacue ma promise avant le troisième verre. Cette dernière pensait que j’étais juste pressé de l’attirer à la maison, au lit. Au-delà du troisième scotch, Rory m’effrayait. Un soir, je l’avais vue enfoncer une queue de billard dans le nez d’un homme. Elle adorait jouer au billard, et nous passâmes de nombreux après-midi et nuits à y jouer, cet été-là. Avant chaque partie, elle pariait des sommes importantes, et quand elle perdait, elle me regardait et clignait de l’œil avec ces faux-cils vulgaires qu’elle affectionnait, et me disait : « Je te paierai en nature. »

Je m'étais assoupi sous le petit lit métallique et elle me réveilla de ses caresses sur ma nuque. Dans la chambre, il faisait aussi noir qu'au fond de l'océan, mais par la fenêtre ouverte — dénuée de vitre ou de rideau — j'apercevais des constellations qui m'étaient peu familières dans le ciel sans lune, et j’entendais les vagues au loin, et je me disais que j’aurais tout aussi bien pu être encore en plein rêve, n’étaient le froid de la chambre et la chaleur de son corps quand elle se glissa sous les draps pour s’enrouler autour de moi. Je voulais lui demander son prénom et m’excuser de n’être pas rasé, mais je ne parlais pas mandarin, et elle ne parlait pas anglais.

Nous fîmes l’amour durant trois ou quatre heures, sans dire mot. Notre silence nous rendait timides, et même nos râles et nos gémissements s’en trouvaient atténués, comme si nos parents tendaient l’oreille à l’étage du dessous. Je jouissais, elle jouissait, et nous nous enlacions, et elle attendait, sans jamais rester complètement immobile, et elle m’embrassait, me touchait en des endroits interdits à toutes les autres femmes. De cette façon, elle me tenait éveillé, continuellement stimulé. Je n’avais pas été excité de la sorte depuis l’adolescence. Et je ne m’étais plus senti aussi repu de plaisir, songeai-je alors qu’elle m’autorisait enfin à m’endormir, que depuis cette nuit avec trois Thaïlandaises au Mona Lisa, de nombreuses années auparavant. Cette nuit-là, j’avais laissé la tenancière choisir pour moi, chose que je vous recommande fortement si l’opportunité s’en présente. C’est par ailleurs un excellent établissement.

Quand je me réveillai le lendemain matin, elle était toujours à mes côtés. C’est le plus beau cadeau qu’une prostituée puisse faire à un client, et elles le savent. C’était une femme exceptionnellement douce. Nous avions à peu près le même âge. Quand je tournai son visage encore ensommeillé vers moi pour l’embrasser, alors que les premiers rayons obliques pénétraient par la fenêtre, elle ouvrit les yeux très lentement, les cligna plusieurs fois, d’un air endormi, souriante, tendant les lèvres, rêvant encore, peut-être, et je vis qu’elle était aveugle.