Santé

Dans l'unité psychiatrique destinée aux patients atteints du Covid-19

« Comment la psychiatrie française peut-elle s’inspirer de cette crise pour poursuivre les innovations ? Peut-être que ce type d’unité médico-psychiatrique est à conserver. »

par Elsa Gambin
12 Mai 2020, 7:35am

Photo du CHU de Nantes 

Dès le début du confinement, les psychiatres étaient sur le pont. La santé mentale, habituelle cinquième roue du carrosse de la médecine, ne devait surtout pas tomber aux oubliettes de l’épidémie de Covid-19. Tout comme les cabinets libéraux, les unités des services de psychiatrie ont un taux d'occupation anormalement bas. Les patients ont déserté par crainte, notamment, de croiser le virus dans les lieux de soins, ou par souci de ne pas engorger des services et des professionnels débordés. Conclusion, des ruptures de suivi pour des malades chroniques et des retards d’accès au soin pour d’autres pathologies. Mais les professionnels de la santé mentale ont rapidement créé des unités psychaitriques spéciales covid pour accueillir leurs patients.

En France, « 12 millions de personnes, c’est-à-dire 1 personne sur 5, sont suivies pour des troubles psychiques par des médecins généralistes ou des psychiatres. De plus, les personnes atteintes de ces troubles présentent des comorbidités 1,5 à 2 fois supérieures à la population en général, souligne le docteur Rachel Bocher, cheffe de service en psychiatrie à Nantes. La pandémie agissant comme une menace sociétale peut amener en plus à une décompensation de troubles anciens ». Un public, pensait-on au début de la crise sanitaire, particulièrement vulnérable à la maladie, avec également davantage de risques psychosociaux, souvent liés à l’isolement ou une plus grande précarité, et avec parfois « des difficultés à comprendre les enjeux de la situation liée à une fragilité cognitivo-comportementale ».

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Alors, à l’hôpital psychiatrique Saint-Jacques de Nantes, où aucune augmentation des tentatives de suicide n’a été observée durant la crise sanitaire, c’est une unité entière de 30 lits, baptisée « unité psy-covid », a été réquisitionnée afin de permettre une double prise en charge pour ces patients, à la fois médicale et psychiatrique. Récemment, cette unité est devenue départementale, « l’idée étant de regrouper en un même lieu tous les patients nécessitant cette prise en charge spécifique », explique le docteurr Rachel Bocher. Une aile bleue et une aile orange, selon la gravité des cas. L’aile orange est restée fermée. L’aile bleue, de 14 lits, accueillent les patients depuis le 1 er avril. L’unité a accompagné une vingtaine de patients au total, dans une région peu touchée par la maladie.

Au plus haut, « l’unité psy-covid » a pris en charge 8 patients. Une situation sanitaire « très confortable » pour le docteur Pauline Gayet, psychiatre référente de l’unité : « Nous pouvons être au plus près d’eux, c’est quasiment un soignant pour un patient. Tous ont exprimé leur satisfaction de cette prise en charge individualisée. » Un luxe de l’ouest de la France, quand on connaît la surcharge des services en île-de-France et dans le Grand Est. Les patients, atteints par le Covid-19 ou suspectés de l’être, sont en confinement seuls dans leur chambre. Les journées sont remplies par les visites des soignants, soigneusement protégés par leurs blouses et surblouses, et les activités de médiation individuelle. Les troubles psychiatriques étant encore fortement stigmatisés dans notre société, « souvent, ce sont des personnes habituées à l’isolement, ils vivent de cette manière au quotidien. Là, ils ont des temps dédiés dans la journée, pour ne pas souffrir de la solitude. L’emploi du temps est très protocolisé », relate Rachel Bocher.

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L’équipe soignante est aux petits soins pour ses patients « victimes d’une double peine », à la fois stigmatisés par leur maladie psychiatrique et infectés par le Covid-19. En plus d’entretiens avec des infirmiers et infirmières, les patients ont accès à des activités corporelles, du renforcement musculaire, mais aussi de la méditation pleine conscience, des dessins et mandalas « pour la recentration » et des activités ludiques et jeux de société. Ces derniers ont été plastifiés, passés eux aussi à la moulinette de la situation inédite pour devenir « décontaminables », résume Pauline Gayet.

Si un « salon fumeur » a été pensé au sein même de l’unité, les patients suspectés d’être contaminés doivent, dans l’idéal, arrêter de fumer, et ont accès à des substituts nicotiniques. « 70 à 80% de nos patients atteints de troubles psychiatriques sont des fumeurs, expose le docteur Gayet. Or, le salon a finalement très peu servi ». Les inquiétudes soulevées les premiers temps par les Urgences, qui envoyaient « des patients dans des états psychiques très aigus, délirant ou anxieux » se sont vite taries. Les patients de l’unité psy-covid, dans laquelle aucun cas grave n’a été à déplorer pour le moment, se sont pliés aux règles du jeu, isolement, arrêt du tabac, en toute quiétude. « Ça vient aussi parler de nos représentations à nous, de soignants. Comme c’est quelque chose qui peut tous nous toucher, nous avions aussi une part d’appréhension. Alors que toutes ces contraintes sont comprises et globalement bien acceptées par les patients ». La réduction de circulation, le temps au ralenti, qui s’étire…

« Comment la psychiatrie française peut-elle s’inspirer de cette crise pour poursuivre les innovations ? Peut-être que ce type d’unité médico-psychiatrique est à conserver » – docteur Rachel Bocher, cheffe de service en psychiatrie à Nantes

Au final, la population de psychiatrie « est assez familière de ces espaces-temps réduits », analyse le docteur Bocher. Ce qu’on traverse peut davantage fragiliser des gens qui n’avaient pas de pathologie ». D’autant que des constats intéressants apparaissent. « Les patients de psychiatrie sont 5 à 6 fois moins touchés que leurs équipes soignantes », note le docteur Gayet. En cause, peut-être, outre la cigarette, la chlorpromazine, une molécule ancienne, présente dans la plupart des médicaments antipsychotiques. Une étude à ce sujet est en cours à l’hôpital Sainte-Anne de Paris.

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Quant au service « psy-covid », une soixantaine d’unités similaires ont ainsi vu le jour sur le territoire pendant la crise. Certaines se ferment, d’autres se centralisent dans les grandes métropoles, restant ouvertes pour l’éventuelle deuxième vague. Sans compter que le déconfinement risque de libérer un certain nombre de personnes « en grande souffrance psychique, qui auront développer des troubles supplémentaires, comme des angoisses, des addictions ou des syndromes de stress post-traumatique, anticipe le docteur Rachel Bocher. Les premières études sur Mulhouse laissent entrevoir environ 7% de la population avec des SSPT [syndrome de stress post-traumatique, NDLR] ». Pour autant, la situation « n’est ni la guerre, ni une peine de prison. Il faut aussi arrêter de pathologiser le confinement. Et la presse doit être attentive à ne pas faire de drame. Il faut être prudent dans ce qu’on écrit ». Le plus inquiétant, pour tout le monde, reste au fond l’incertitude de l’avenir.

Mais pour la cheffe de service et ses équipes, habituées à évoluer au milieu des maladies, « c’est dans ce genre de situation que l’on fait les plus grandes découvertes. La pandémie est un défi majeur, et la psychiatrie est en avance. Cette période nous a permis de repenser le soin autrement, dans une dimension davantage individuelle ».

Déjà, le service envisage l’après, si l’unité covid doit continuer à exister ou pas. Et avec elle, l’occasion de repenser les pratiques. Penser mieux les téléconsultations, développer la visioconférence avec les familles des patients, élargir les collaborations avec les médecins généralistes, les psychologues et les pharmaciens, déployer plus d’unité d’intervention à domicile pour éviter les ruptures de soin… Mais aussi éviter les rechutes en créant des outils d’alerte, ou « d’autosoin », afin que le patient puisse percevoir les signaux d’alerte et « être davantage acteur de son état mental ». « On va maintenant aborder la deuxième phase de l’épidémie, avance Rachel Bocher. Il faut se poser la question : comment la psychiatrie française peut-elle s’inspirer de cette crise pour poursuivre les innovations ? Peut-être que ce type d’unité médico-psychiatrique est à conserver... »

Tout en poursuivant ses réflexions, le service de psychiatrie du docteur Bocher participe à une étude observationnelle sur le covid-19 afin de mieux comprendre et appréhender les effets psychologiques et les complications psychiatriques sur les éventuelles décompensations post-confinement. Et va continuer à accompagner au mieux leurs patients, dans les couloirs étonnamment calmes de l’unité.

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