Germaine Berton
Germaine Berton
Crime

L'anarchiste qui voulait décapiter l'Action française

En 1923, Germaine Berton tue un Camelot du roi pour venger Jaurès et empêcher un futur conflit mondial.
Alexis Ferenczi
Paris, FR
19.12.19

Aujourd’hui, en France, l’assassinat politique apparaît comme un geste un poil désuet, un folklore réservé aux nervis du SAC ou brièvement exhumé par quelques loups solitaires - au hasard, Maxime Brunerie, son 22 Long Rifle et Jacques Chirac descendant les Champs-Elysées un 14 juillet 2002.

Le terme a même été légèrement dévoyé depuis. On peut très bien parler d’« assassinat politique » avec des trémolos dans la voix pour désigner une future mise en examen à cause d’une banale affaire d’emplois fictifs et de détournement de fonds publics.

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Il fut un temps où le pays était pourtant le théâtre régulier de ce genre de faits-divers. À la fin du XIXe siècle, Sadi Carnot, président de la République, succombait aux coups de couteau de Sante Geronimo Caserio, anarchiste italien. En 1914, Jean Jaurès était lui abattu au Café du Croissant par Raoul Villain, étudiant nationaliste, précipitant la France dans la Première Guerre mondiale.

C’est d’ailleurs dans un désir de venger le député socialiste que, le 22 janvier 1923, Germaine Berton tue Marius Plateau dans les locaux de l’Action française. Comme la Colomba de Mérimée (mais en plus solitaire), l'anarchiste de 20 ans s’était lancée dans une vendetta : Plateau devait tomber comme Jaurès avant lui.

Dans le Paris de l’entre-deux-guerres, ce meurtre commis au vu et au su de tous ne laisse pas indifférent. La jeunesse de la criminelle et ses convictions libertaires agitent le monde intellectuel. Quelles sont les réelles motivations de Berton ? Comment passe-t-on du militantisme syndical à la lutte armée ? Le pays sombre-t-il dans l'anarchie ?

Frédéric Lavignette a passé au peigne fin la presse de l’époque, réunissant coupures et témoignages dans un livre, Germaine Berton, une anarchiste passe à l’action (publié en octobre aux éditions de L’Echappée), qui reconstitue avec précision ce geste politique et les bouleversements qu’il entraîne.

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De gauche à droite, Charles Maurras, Marius Plateau et Léon Daudet.

En 1923, Germaine Berton n'est à Paris que depuis quelques années. Auparavant, elle a travaillé à l'usine et fait ses premières gammes militantes au sein de différentes sections syndicales à Tours, où sa famille est installée. Dans la capitale, elle poursuit son engagement politique et fréquente les cercles anarchistes. Elle multiplie les petits boulots, notamment au sein du journal Le Libertaire, avant de ne plus travailler et de ne vivre que de l’aide de ses camarades. En parallèle, elle nourrit un projet : éliminer Léon Daudet.

À l’époque, Daudet est, au même titre que Charles Maurras, un des polémistes stars de l’Action française. Farouche anti-dreyfusard, il ne cesse de déverser sa bile antisémite dans le quotidien royaliste qu’il a lui-même contribué à fonder, déployant un arsenal d’arguments allant de l’appel au meurtre à la production de faux documents pour soutenir ses thèses complotistes. Berton voit surtout en lui un belliciste xénophobe au venin mortifère. Daudet serait responsable du sang versé ; celui de Jaurès (qu’il n’a cessé de calomnier) ou du journaliste Miguel Almereyda. Pire, le « nationalisme intégrale » de l’Action française pourrait bien mener la France à un nouveau conflit.

« Elle traverse la rue de Rome, Browning modèle 1906 en poche, attend un long moment que Plateau la fasse entrer. Ils discutent, puis cinq détonations marquent la fin de l’entretien »

Le 20 janvier 1923, Berton se rend au domicile de Daudet. Elle ne l’y trouve pas et poursuit vers les bureaux de l’Action française. Si ce n’est lui, ça pourrait être Maurras. Sur place, elle se présente comme une anarchiste repentie ayant des révélations à faire sur le mouvement. Marius Plateau accepte finalement de la recevoir. Plateau est le chef des Camelots du roi. Les Camelots forment le socle militant de l’organisation royaliste - ce que l’historien Olivier Dard appelle le « bras armé ». Officiellement, ils sont chargés de vendre le quotidien. Officieusement, ils servent de service d’ordre et n’hésitent pas à faire le coup de poing sur commande.

Cette rencontre entre Berton, que les descriptions choisies par Lavignette présentent comme une « petite » jeune femme brune, fluette, dont les cheveux coupés courts laissent apparaître un visage émacié, et Marius Plateau, visage rond, crâne dégarni et moustache épaisse, ne sera pas la dernière. Rendez-vous est pris pour le lundi suivant. Quand elle retourne aux locaux de l’Action française le 22 janvier 1923, Germaine Berton sait qu’elle va tuer Plateau. Le Camelot a remplacé les cibles originelles. Faute de grives, on mange des merles. Elle traverse la rue de Rome, Browning modèle 1906 en poche, attend un long moment que Plateau la fasse entrer. Ils discutent, puis cinq détonations marquent la fin de l’entretien.

Au-delà de ses motivations personnelles, plusieurs événements historiques peuvent expliquer l’action individuelle de Berton. En janvier de la même année, alors que l’Allemagne n’est plus en mesure de payer les faramineuses indemnités que le traité de Versailles lui impose et que la France, exsangue, lui réclame, le Bloc national de Raymond Poincaré décide l’occupation de la Ruhr.

Les troupes françaises et belges se rendent dans le bassin industriel comme un créancier irait recouvrir une dette. Dans leur ligne de mire, les centres de production de charbon, de fer, de houille ou d’acier. L'opération est une pierre posée dans le jardin des anti-militaristes. Elle va cristalliser les tensions. Communistes et anarchistes dénoncent la politique conservatrice de Poincaré, « l’homme qui rit dans les cimetières » est accusé d’être un vulgaire « va-t-en guerre ». Les nationalistes, eux, se frottent les mains et, par leur plume, Daudet et Maurras encouragent la manoeuvre dans les colonnes de leur quotidien.

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Pour l’historien Eugen Weber, l’opposition entre anarchistes et royalistes est alors à son apogée. Dans son ouvrage consacré à l’Action française, il écrit :

« Les anarchistes de 1920 (…) étaient individualistes, pacifistes, anti-autoritaires, et sans le sou. Leurs principaux ennemis ne se trouvaient plus autant parmi les bourgeois qu’aux extrêmes de la société bourgeoise : les nationalistes agressifs dont les royalistes étaient le symbole le plus militant ».

Germaine Berton, comme beaucoup de Français à l’époque, redoute le coût et les conséquences conflictuelles de l'occupation. L’assassinat de Daudet, elle le voit d’abord comme une « oeuvre d’utilité publique » estime Frédéric Lavignette, seul moyen d'empêcher le futur bain de sang « au nom du pacifisme, de la moralité et de la fraternité prolétarienne. » Berton a peut-être même un temps d’avance. Dans son analyse, n’opère-t-elle pas un lien entre le danger, l’hostilité, la menace, la violence que représente l’Action française au sein de la société et la montée du fascisme en Italie ou du nazisme en Allemagne ?

Du côté de l’Action française, il n’y a que peu de doutes, le coup de feu est venu d’Allemagne et menace la souveraineté de la France. La mort de Plateau renforce le délire de persécution de Daudet qui réclame la protection de la police et, persuadé que Berton n’aurait jamais pu agir seule, tente de mettre à nu dans son quotidien les fils d’un complot imaginaire.

Touché par plusieurs balles de 6,35mm, Marius Plateau est sorti de son bureau puis s’est écroulé. Germaine Berton a retourné l’arme contre elle mais n’a été que blessée. Elle est incarcérée jusqu’à son procès qui a lieu en décembre 1923.

« Une seule accusée et qui avoue… Il semble qu’une audience devrait suffire », peut-on lire dans Le Petit Parisien la veille de son passage devant le jury de la Seine.

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La jeune femme, défendue par l’avocat Henry Torrès, un ténor du barreau, a pu compter sur le soutien de l’appareil anarchiste qui a organisé plusieurs campagnes de solidarité dans le but d’abord d’améliorer son sort derrière les barreaux puis de lui apporter un soutien sans failles pendant un procès particulièrement médiatisé. Alors que la jeune anarchiste revendique le fait d’avoir agi seule et sans complice identifié, l’historienne Fanny Bugnon, dont les nombreux écrits sur le sujet forment une somme passionnante, souligne les tentative répétées de lui retirer la paternité de son geste - que ce soit du côté de ses détracteurs ou de ses contempteurs.

Dans son article Germaine Berton : une criminelle politique éclipsée (publié dans la revue Nouvelles questions féministes), elle l'explique notamment par ce qu’incarne Berton à l’époque :

« Elle a 20 ans, elle est célibataire, elle a quitté sa mère en province pour Paris, elle ne travaille pas, a déjà été condamnée pour port d’arme prohibée et outrage à agent, et milite au sein de la mouvance anarchiste parisienne, (…) Elle est donc de cette frange de la société en marge, en rupture, qui rejette les valeurs traditionalistes de l’époque. »

Durant son procès, Berton est présentée à plusieurs reprises comme une « mauvaise fille », victime de ses « humeurs ». L’avocat général insiste par exemple sur ses différents traits de caractère, la décrivant comme « paresseuse, méchante, cruelle et hypocrite », qui seraient à l'origine du « crime vulgaire et banal ». Berton se retrouve ensuite confronter à ces cibles, Maurras et Daudet, face à qui elle tiendra plus ou moins le même discours : « Je regrette douloureusement d’avoir tué Marius Plateau à votre place (…) Si j’ai voulu vous tuer, c’est parce que vous êtes responsable de l’assassinat de Jaurès ! C’est vous qui l’avez tué ! Nous aimions tous Jaurès, tous, même les anarchistes. »

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À la barre, l’assassinat du fondateur de L’Humanité et celui de Plateau forme un tout « indissoluble » raconte un témoin. C'est la ligne de défense choisie par Torrès : « Un terrible compte est ouvert depuis la mort de Jaurès : vous devez acquitter sinon ce serait dire que, des deux corps couchés, c’est celui de Plateau le plus grand ! ». Le 24 décembre, après un délibéré d’une quinzaine de minutes, le verdict tombe : Germaine Berton est acquittée.

Pourquoi ce jugement alors que la logique pénale appelait plutôt une condamnation ? La justice aurait-elle voulu se racheter de l’acquittement de Raoul Villain ? Entrait-elle dans une logique d’apaisement alors qu’un lourd climat de vendetta s’était installé à Paris ? Etait-ce une nouvelle manière de refuser à Berton sa stature de criminelle et de potentielle « martyre » ? D’effacer son geste politique ?

Après le procès, Germaine Berton ne poursuivra qu’un temps ses activités militantes. Elle pensait avoir tué un « second couteau » ? Elle a en fait abattu l’homme qui voulait restructurer l’Action française pour en faire un véritable parti politique pérenne.

Les surréalistes participeront à la rendre immortelle, lui témoignant une admiration collective - elle est celle qui « a fait ce que nous n’avons pas su faire » - et publiant sa photo anthropométrique à côtés de clichés de Sigmund Freud ou de Guillaume Apollinaire dans le premier numéro de leur revue, La Révolution surréaliste.

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« Il m’est impossible de considérer la mort de Marius Plateau comme autre chose qu’un accident du travail dans l’exercice d’une profession pour laquelle je n’éprouve que du mépris », écrira Louis Aragon dans Littérature, autre titre surréaliste.

Au début du XXe siècle, l’assassinat politique est encore monnaie courante, mais l'acte radical de Germaine Berton sort de l'ordinaire et revêt une importance certaine. Assumé et revendiqué, il bouscule l'ordre social et les normes de l'époque. Alors que la France rechigne encore à accorder l’égalité politique aux femmes, elle découvre que certaines n'ont tout simplement pas la patience.


Germaine Berton, une anarchiste passe à l'action de Frédéric Lavignette aux éditions L'échappée

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