Santé

Avec les influenceuses qui ne boivent jamais d'eau

Si ce régime ne semble pas leur faire de mal, les experts estiment que sa promotion pourrait potentiellement nuire à leurs milliers d’abonnés.
18 février 2020, 8:46am
régime sans eau instagram
Illustration : Lily Lambie-Kiernan 

On ne peut rien cacher à l'algorithme Instagram. Conçu pour me rabâcher le même genre de contenu que celui sur lequel je viens de passer des heures, mon feed regorge d'influenceuses carburant au thé minceur et de youtubeurs au regard vide essayant de me vendre un kit de blanchiment des dents.

C'est peut-être pour cela qu'on m'a récemment suggéré le compte d'Alise Miksta, qui regorge de photos d'une vie de rêve passée à voyager dans le monde entier, à enseigner le yoga et à faire du topless à flanc de montagne. Mais son compte va plus loin que les posts « bien-être » habituels qui parlent de manger cru et de pratiquer la pleine conscience : à l'été 2019, alors qu'elle vivait à Londres, Alise a commencé un régime « sans eau », qui consiste à remplacer les liquides par des fruits riches en eau.

Cette abstinence d'eau allait de pair avec des périodes soutenues de « jeûne sec », où Alise ne mangeait rien pendant 24 heures. On peut lire dans l'un de ses posts : « Pour la première fois, j'ai fait un jeûne sec de 24 heures (à part 5 gorgées de thé vert vers 11 heures du matin parce qu’il faisait trop froid) et je suis aux anges. »

Alise n'est pas la seule à suivre un régime « sans eau ». Elle suit de nombreux comptes de femmes qui font la promotion de cette même tendance. Toutes sont bronzées, minces et vivent une vie de nomade dans des destinations de rêve. Mais si ce régime ne semble pas leur faire de mal, les experts estiment que la promotion de ces choix alimentaires pourrait potentiellement nuire à leurs abonnés, qui se comptent par milliers.

Alise a 30 ans, elle est originaire de Lettonie et vit actuellement à Dubaï. Il y a cinq ans, elle s'est rendue dans un ashram en Inde où un gourou lui a dit que transporter une bouteille d'eau était « une grande mode en Europe » et qu’elle n’avait « pas besoin de faire ça ».

« Je pense que l'eau ne sert pas à hydrater, mais seulement à nettoyer, me dit Alise. Donc si vous mangez des aliments et des fruits crus, vous n'avez vraiment pas besoin de consommer de l'eau en plus. »

Bien que l'eau en bouteille soit « probablement très sale et toxique » et que la recommandation officielle de deux litres par jour soit « une affaire de commerce et de marketing », Alise n'a pas complètement renoncé à l'eau, estimant qu'elle a réduit sa consommation de 90 %. Mais le fait de ne pas boire du tout d'H2O est une source de fierté pour Sophie Prana, une professeure de yoga de 35 ans qui affirme ne pas y avoir touché depuis un an.

Sophie est évangélique sur le sujet, cherchant à faire passer le mot à travers son compte Instagram. Sa passion pour ce qu'elle promeut est évidente lorsqu’elle me parle sur WhatsApp depuis son domicile actuel en Thaïlande.

« C'est la meilleure chose que j'ai faite dans ma vie, dit-elle. Le régime alimentaire occidental normal, avec beaucoup de sel et de graisses cuites, peut être vraiment dommageable. Mais je suis passée à un régime végétalien cru, alors je m'hydrate avec de l'eau vivante [comme du jus de melon et de l'eau de noix de coco] provenant de fruits, et j'ai arrêté de boire de l'eau vide provenant de bouteilles ou du robinet. C'est l'industrie de l'eau qui nous dit de boire tout le temps. »

L'expression « eau vivante » semble venir tout droit du cerveau de Gwyneth Paltrow, mais elle a un certain fondement scientifique. « Nous savons que nous ne tirons pas notre eau d'un simple verre d'eau, mais de choses comme le concombre, la pastèque et autres aliments vraiment riches en eau », explique Haleh Moravej, maître de conférences en sciences nutritionnelles à l'université métropolitaine de Manchester.

Dans certaines situations, comme après l'exercice, poursuit-elle, l'eau des plantes peut reconstituer les minéraux que notre corps a perdus : « L'eau de concombre serait meilleure que l'eau du robinet pour les électrolytes, parce que quand vous faites du sport, vous perdez du sel. Le concombre sera une meilleure source de potassium et offrira une meilleure hydratation que l'eau après le sport. »

Cependant, comme le précise Haleh, le citoyen moyen doit encore ingérer des liquides en plus de ce type d'aliments. « Les deux principaux fluides hydratants sont le lait et l'eau – c'est ce que j’ai appris grâce à mes années de recherche et d'expérience, dit-elle. Mon conseil : continuez à manger vos cinq fruits et légumes par jour, mais ayez aussi suffisamment de liquide sous forme d'eau ou d'autres fluides hydratants. »

L'idée que l'on peut s'hydrater en « mangeant » exclusivement de l'eau n'est pas réservée aux jeunes femmes sur Instagram. Le Dr Howard Murad – professeur de médecine à l'UCLA, qui se décrit comme le « père du bien-être moderne » – a écrit un livre intitulé The Water Secret, dans lequel il affirme qu'il est préférable de manger des aliments plus riches en eau que de simplement boire plus d'eau.

Le Dr Murad avance l'idée que boire trop d'eau peut éliminer les vitamines et les minéraux de votre corps, tandis que l'eau contenue dans les aliments – et les « vitamines, minéraux, enzymes, antioxydants et phytonutriments » qu'ils contiennent – peut être absorbée plus lentement et rester dans notre corps plus longtemps. Une étude menée par des chercheurs de l'école de médecine d'Aberdeen est arrivée à une conclusion similaire.

« Le but de l'ingestion d'eau est de maintenir l'hydratation cellulaire, et pour cela, il vaut mieux manger son eau, qui est ensuite libérée lentement au fur et à mesure de la digestion des aliments, plutôt que d'un seul coup, ce qui se produit lorsque vous la buvez, me dit le Dr Murad. À moins que vous ne soyez déshydraté à cause de la chaleur, de l'exercice ou d'une maladie, l'eau vous traversera directement. »

Je demande à Elaine Anderson, une diététicienne indépendante qui a une dizaine d'années d'expérience dans l'industrie, et à Haleh Moravej, si elles ont connaissance d'études qui soutiennent l'idée d'une suppression totale de l'eau. Elles répondent toutes deux par la négative, soulignant que cela va à l'encontre des recommandations du NHS, de l'Organisation mondiale de la santé, de la Harvard Medical School et de pratiquement tous les sites web consacrés à la santé sur Internet.

« Je découragerais fortement quiconque de renoncer à l'eau, dit Haleh. Notre corps est composé à 70 % d'eau… C'est la recette du désastre. L'hydratation est importante pour la concentration, l'humeur et le bien-être, ainsi que pour l'activité physique. Nous avons besoin d'eau pour décomposer tous les nutriments, nous en avons besoin pour notre métabolisme [...] La déshydratation n'est pas bonne pour vous. »

Malgré les preuves scientifiques, ou leur absence, Sophie et Alise disent toutes deux qu'elles n'ont rencontré aucun problème. « J'ai arrêté de manger du sel ou des huiles, dit Sophie. Je vis de fruits ou de légumes aqueux. Et ce régime, en plus du jeûne sec, est tellement sain pour le corps. Les gens sont choqués lorsqu'ils entendent ‘ni eau ni boisson’, mais c'est toute une science qui se cache derrière. »

Le choc dont parle Sophie est compréhensible : après notre première conversation, Elaine dit que chaque diététicienne à qui elle en parle s'étonne que quelqu'un puisse carrément arrêter de boire de l'eau. Elle ajoute qu'elle n'a jamais entendu parler de quelqu'un qui abandonnerait volontairement l'eau pour des raisons de santé, étant donné que les humains en ont besoin pour transporter les minéraux et éliminer les toxines du corps.

Venons-en maintenant au jeûne sec. Sophie, Alise et bien d'autres instagrameuses bien-être ne jurent que par ce choix alimentaire. Le jeûne sec consiste à priver de nourriture et d'eau pendant une période allant de douze heures à dix jours. Diverses religions utilisent le jeûne comme moyen d'observer leur foi, et ce depuis des siècles, mais se priver de nourriture sous couvert de bien-être est une tendance relativement nouvelle qui n’est pas considérée comme particulièrement intelligente par les professionnels, surtout si vous comptez uniquement sur des aliments riches en eau pour vous hydrater.

Diverses études ont suggéré que le « jeûne intermittent » – où vous ne consommez pas de nourriture pendant environ 16 à 24 heures – peut avoir des avantages si vous êtes en bonne santé. Toutefois, nombre de ces études étaient de petite envergure, de courte durée ou menées sur des animaux, et il a été souligné que le jeûne intermittent peut être dangereux si vous êtes en sous-poids ou si vous avez des antécédents de troubles alimentaires.

Si vous prévoyez de rester à jeun pendant plus de 24 heures, la plupart des sites web recommandent de demander l'avis d'un médecin. Là encore, des études ont montré que le jeûne prolongé peut présenter des avantages pour certaines personnes, mais dans une étude portant sur 768 personnes à jeun pendant au moins 48 heures, 72 % des participants ont ressenti des effets secondaires, notamment de la fatigue, de l'insomnie et des vertiges. Ce type de jeûne n’est pas non plus recommandé aux personnes souffrant de troubles alimentaires, aux personnes atteintes de diabète de type 1 ou d'hypotension, aux personnes qui prennent certains médicaments et aux femmes qui tentent de concevoir, qui sont enceintes ou qui allaitent.

Le fait que le jeûne soit promu sur les réseaux sociaux est doublement préoccupant si l'on considère les liens entre Instagram et les troubles alimentaires, ou le fait que des personnes utilisent le « bien-être » pour masquer les troubles alimentaires. La recherche compulsive du bien-être peut elle-même conduire à une nouvelle condition, l'« orthorexie », définie par la National Eating Disorders Association comme « une obsession malsaine pour une alimentation autrement saine ».

Elaine n'a pas le temps de faire de longs jeûnes à sec, qu'elle décrit comme « effrayants » et souligne le manque de preuves scientifiques derrière les supposés bienfaits pour la santé. Selon elle, les périodes de jeûne prolongées peuvent entraîner une déshydratation, une hypotension, une fatigue et des maux de tête, et elle s'inquiète également de l'impact à long terme sur les reins.

Sophie pratique le « jeûne intermittent » entre 18 heures et 11 heures tous les jours. Elle raconte que la première fois qu'elle a jeûné, elle a « demandé de l'aide à l'univers » avant de connaître une « guérison extrême ». Alise entreprend des périodes de jeûne plus longues, estimant que la nourriture est « une distraction totale et un énorme attachement ». Selon ses propres termes : « Je pense qu'il y a quelque chose de plus grand dans la vie que de petit-déjeuner, déjeuner, dîner et aller au travail. »

De toute évidence, ce mode de vie ne cause pas trop de problèmes immédiats à Sophie, Alise et les autres, sinon elles ne le suivraient pas. Mais c'est la promotion active de ces choix alimentaires en tant que voie vers le « bien-être » – avec peu d'informations contextuelles ou de conseils de sécurité clairs – qui devient problématique.

Comme le souligne Elaine, le hashtag #nowater est souvent associé aux posts concernant « une alimentation équilibrée, une vie saine et le bien-être ». Le danger ici est que le fait d'associer une absence de liquides à tant d'autres suggestions bien intentionnées d'amélioration personnelle ouvre la voie à des interprétations erronées et expose l'idée à un public de plus en plus large.

À moins de vivre le genre de vie de rêve à long terme que des personnes comme Sophie et Alise se sont créées, il est difficile d'avoir accès à du jus de pastèque fraîchement pressé, ou d'écraser un kilo de raisins au petit-déjeuner. Les fruits et les légumes riches en eau peuvent fournir une hydratation, mais il serait idiot de penser que les influenceuses qui promeuvent un régime « sans eau » ont tout simplement arrêté d’en consommer sans remplacer aucun des fluides perdus.

Pour faire simple : une adolescente qui vit en métropole pourrait voir une de ces photos incroyables et cesser tout simplement de boire de l'eau, bien qu'elle mène une vie totalement différente de celle des femmes qui se trouvent sur l'écran de son téléphone.

Lorsque je demande directement aux deux femmes si elles voient un danger dans le prosélytisme de ce régime « sans eau », aucune ne semble trop préoccupée. Alise dit que c'est à chaque utilisateur de prendre ce qu'il veut sur Instagram : « Vous avez cet outil entre les mains, et c’est à vous de décider comment vous voulez l'utiliser. » Sophie est claire : son Instagram ne doit pas faire croire que le régime « sans eau » et le jeûne sec sont des remèdes miracles. Elle dit à tous ceux qui la contactent pour obtenir des conseils qu'une transition alimentaire aussi importante doit se faire progressivement et avec beaucoup de précaution.

Le Dr Murad ne semble pas non plus très effrayée par cette perspective : « Je ne pense pas que les gens qui verront ce hashtag cesseront complètement de boire de l’eau. La soif les incitera à boire. »

À ce stade, il est inutile de dire qu'Instagram peut être une présence incroyablement persuasive dans la vie des utilisateurs, même si les personnes qu'ils suivent n'ont pas l'intention de les persuader activement de quoi que ce soit. L'équipe de l'agence de marketing londonienne Digital Fairy en sait long sur le sujet, me disant qu'Instagram joue un rôle « extrêmement puissant » en matière de bien-être, en tant que plateforme visuelle pouvant faire pression sur les gens pour qu'ils aient « meilleure mine ».

« Un contenu choc sur la santé peut créer de l'intrigue et de l'engagement, tout en s'appuyant sur les algorithmes, indépendamment de tout bénéfice pour la santé, déclare un représentant. En matière de santé, l’amalgame entre influence et crédibilité a des conséquences potentiellement dangereuses. Vous pourriez être confronté à des dommages au foie ou à une insuffisance cardiaque. »

Et c'est bien là le problème. Faire ses propres choix alimentaires est une chose, mais les prêcher à une armée d’abonnés qui sont peut-être mal équipés pour les reproduire sans le contexte nécessaire est irresponsable et potentiellement dangereux.

La science derrière le fait de « manger » votre eau sous forme de fruits et de légumes est limitée, malgré les livres, les blogs et les comptes Instagram qui y sont consacrés. Ainsi, à l'ère de l'internet, où des photos bien placées, des milliers d'abonnés et une image de marque personnelle forte suffisent à conférer une légitimité, il convient de surveiller de plus près toute personne influente qui fait la promotion d'un remède qui pourrait s'avérer préjudiciable.

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