Société

Pourquoi le coronavirus rend les gens idiots ?

La maladie se propage de manière exponentielle. Alors pourquoi les gens ignorent-ils les conseils des autorités ?
19 mars 2020, 9:33am
Les gens sont cons
Illustration Loris Dogana 

Le coronavirus a été déclaré pandémie mondiale et plus de 100 pays sont confrontés à la maladie. L'Italie est désormais le pays qui compte le plus grand nombre de cas en dehors de la Chine. Les taux d'infection et de mortalité sont en hausse et les hôpitaux croulent sous la pression, malgré les efforts des autorités pour la contenir.

Le 10 mars, le gouvernement italien a mis tout le pays sous clé et a forcé tous les magasins, à l'exception des pharmacies et des supermarchés, à fermer. Pas de bars, pas de restaurants, pas de clubs. Les écoles, les événements publics et les rassemblements ont également été annulés et les entreprises ont été priées de fermer tous les départements non essentiels. Dans un discours télévisé, le Premier ministre Giuseppe Conte a résumé les mesures de l'État par un simple : « Je reste à la maison ! »

Mais les gens ne suivent pas exactement ce conseil. Lorsque les autorités ont dit aux gens de rester calmes, des milliers de personnes ont fait des descentes dans les supermarchés, stockant de la nourriture et des produits sanitaires. Et pendant que l'Etat demande aux gens de rester chez eux, les Italiens organisent des fêtes chez eux ou se rendent dans des restaurants et des bars qui devraient être fermés. Le gouvernement a mis en place des postes de contrôle militaires sur les routes principales pour mettre à l'amende et même en prison les personnes qui quittent leur domicile sans raison valable, mais certains passent clairement entre les mailles du filet. Samedi dernier, le 14 mars, de nombreuses villes ont fermé les aires de jeux et les parcs parce que des gens s'y rassemblaient. Même chose pour la France, où le gouvernement a dû imposer un confinement total ou presque car les Parisiens prenaient le soleil dans les parcs de la capitale en dépit des restrictions de déplacement.

Alors pourquoi les Italiens et les Français ne font-ils pas simplement ce qu'on leur dit de faire pour leur propre sécurité ? Sont-ils des abrutis ignorants, ou peut-être sont-ils intrinsèquement rebelles ? J'ai appelé Renato Troffa, professeur de psychologie sociale à l'université de Cagliari en Sardaigne, pour qu'il m'explique. « La perception massive des risques est un phénomène complexe », explique-t-il. Notre cadre de référence individuel, comme notre propre milieu social et notre environnement, a un impact important sur la façon dont nous percevons un risque. « Faites-vous confiance au gouvernement ? Les gens autour de vous sont-ils inquiets ? Tout cela est important », poursuit-il.

« Le premier, conditionné par son "cadre", pense qu'acheter toute la nourriture réduira le risque d'infection » – Renato Troffa, professeur de psychologie sociale

Les gens évaluent les risques sur la base de trois lignes directrices : la probabilité qu'un événement se produise, notre capacité à le contrôler et la mesure dans laquelle les résultats pourraient être catastrophiques. Nous basons nos évaluations sur des sources d'information centralisées, comme l’actualité et des données objectives, mais aussi sur des facteurs environnementaux, comme le comportement des personnes qui nous sont proches. « Si un sujet vous intéresse vraiment ou si vous êtes bien informé, vous aurez tendance à suivre le premier », dit le professeur Troffa. Sinon, explique-t-il, vous copierez le comportement des personnes qui vous entourent et vous réagirez comme elles le font. C'est particulièrement vrai lorsque l'information change constamment.

Donc, si vos amis pensent qu'il est bien de sortir pendant une pandémie mondiale, il y a de fortes chances que vous le fassiez aussi. « De toute évidence, ce n'est pas comme si ces gens n'avaient pas peur du tout, estime-t-il. Il y a aussi la peur d'être jugé. » Cela explique pourquoi quelqu'un peut décider de sortir même s'il n'est pas sûr que ce soit une bonne idée : par peur d'être ridiculisé. Notre cerveau a également tendance à essayer de s'intégrer dans la communauté à laquelle nous appartenons. Comme l'explique le professeur Troffa, nous faisons souvent confiance à une personne que nous connaissons et respectons plutôt qu'à des données empiriques. « Les choses se compliquent encore plus lorsque quelqu'un a un pouvoir sur nous. Si tous nos collègues ne travaillent pas à la maison, nous ne le ferons pas non plus parce que nous avons peur des répercussions sur notre carrière. »

Nous avons également tendance à sous-estimer les risques lorsqu'ils sapent nos habitudes et nos routines. « Lorsque l'information est ambiguë, comme ces dernières semaines, poursuit-il, une partie de nous veut croire que le risque est au minimum. » Les gens veulent croire que rien ne doit changer, car cela signifie que leur mode de vie est sûr. Et c'est particulièrement vrai lorsqu'une situation limite nos libertés personnelles, comme la liberté d'aller dans un bar et de prendre un verre. « Lorsque nous nous sentons limités, nos libertés deviennent plus prioritaires », dit-il.

Si piller les supermarchés peut sembler le contraire d'organiser une fête, les deux sont des réactions irrationnelles. « Quand je dis irrationnel, je ne juge pas », dit le professeur, ajoutant que les deux groupes agissent sur un « optimisme sans fondement ». « Le premier, conditionné par son "cadre", pense qu'acheter toute la nourriture réduira le risque d'infection. Le second, influencé par un autre "cadre", pense que s'il ne change pas ses habitudes, il évitera de faire face à ses peurs et le problème disparaîtra tout simplement. »

Selon le professeur Troffa, le fait de faire honte aux gens mettra fin à ce comportement irresponsable, car « les gens n'aiment pas perdre leur estime de soi et leur statut social » et risquent de se rebeller. Qu'aurait donc dû faire le gouvernement ? Il suggère qu'une approche plus globale aurait été préférable. Par exemple, le travail à domicile n'est généralement pas courant en Italie, mais si le gouvernement en avait fait une obligation et pas seulement une recommandation, il aurait allégé la pression sur les gens pour qu'ils se conforment. Il peut être difficile de s'identifier à un comportement « irrationnel », mais cela peut aussi être la clé pour contenir une maladie qui dépasse les gouvernements du monde entier.

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