Les narcos et le foot : le CSC qui a tué Andrés Escobar

Le talentueux défenseur des Cafeteros devait signer au Milan AC. Mais son erreur face aux Etats-Unis lors du Mondial 1994 lui a été fatale.

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15 Novembre 2016, 9:30am

Foto de Zoraida Diaz, Reuters

Cet article a été rédigé par la rédaction espagnole de VICE Sports.

Un but contre son camp peut avoir des conséquences terribles. Il peut bien sûr décider de la victoire ou de la défaite d'une équipe, engendrer railleries et critiques de la part des fans et de la presse spécialisée. Généralement, après quelques semaines, le joueur fautif retrouve calme et sérénité et peut arrêter de flipper à chaque fois qu'il croise un supporter. Mais il arrive qu'un CSC ait des conséquences vraiment dramatiques.

En 1994, la Colombie est un des grands outsiders du Mondial américain. Quatre ans auparavant, en Italie, les Cafeteros apparaissent sur le grand échiquier du football et tiennent notamment tête à l'impressionnante RFA, futur vainqueur du tournoi (1-1 en phase de poules). Lors des qualifications pour la Coupe du monde 94, ils humilient l'Argentine (5-0) chez elle à Buenos Aires. Et il y cette source d'émerveillement qu'est le toque, ce jeu fait d'incessantes passes courtes mis en place par le sélectionneur Francisco Maturana et parfaitement récité par la bande à Carlos Valderama et Faustino Asprilla.

Mais en 1994, la Colombie est aussi un pays enfoncé dans la violence et le trafic de drogues, malgré la mort le 2 décembre 1993 de Pablo Escobar, roi de la cocaïne et chef du cartel de Medellin. La dope circule toujours abondamment et les exactions et autres règlements de compte pourrissent toujours le quotidien du pays. Dans ce contexte, le CSC d'Andrès Escobar lors de la Coupe du monde 1994 a eu des répercussions extraordinaires, au sens littéral du terme.

Avant le Mondial, ce défenseur de 27 ans, élégant et racé, avait entre ses mains une offre du Milan AC, une des meilleures équipes du monde à l'époque, qui devait lui faire découvrir le football européen et ainsi échapper aux problèmes de son pays. Mais un malheureux CSC inscrit en phase de poules face aux hôtes américains – qui a qualifié les Etats-Unis et éliminé les Colombiens – allait détruire cet avenir radieux qui tendait les bras à Andres Escobar. C'était le 22 juin 1994 à Pasadena. A la 32e minute de jeu, le défenseur se jette pour intercepter un centre américain, mais rate son intervention et envoie le ballon dans les buts d'Oscar Cordoba. C'est terminé pour les Colombiens. La victoire contre la Suisse n'y changera rien, un pays tout entier voit son rêve partir en fumée.

Andres Escobar ne verra jamais le Brésil soulever sa quatrième Coupe du monde. Dix jours après son CSC malheureux, Escobar a été assassiné à l'entrée d'une boîte de nuit de Medellin, l'Estadero Indio. Y a-t-il un lien entre ce malheureux but et cet assassinat ? Certains parlent d'un fait isolé, d'autres pensent que les narcotrafiquants avaient misé beaucoup d'argent sur la Colombie. Et comme disait Pablo Escobar, l'homme avec qui il a partagé le même destin et le même nom de famille, la vie est une question « de fric ou de plomb ».

Escobar, à terre, après son but. Photo Reuters

Le 2 juillet, Andres retrouve des amis pour aller boire quelques bières dans plusieurs bars avant d'aller danser dans une boîte branchée. Aux alentours de 3 heures du matin, Andres, pris à partie dans l'établissement, décide de rentrer chez lui. A la sortie, il se fait apostropher par un groupe de personnes puis retrouve sur le parking les hommes qui l'avaient insulté à l'intérieur de la boîte. L'un d'entre eux, Humberto Munoz Castro, sort son arme et vide le chargeur sur le défenseur colombien alors que ce dernier se trouve au volant de son 4X4. Escobar décède 45 minutes plus tard à l'hôpital.

Jesus Albeiro Yepes, le procureur chargé de l'affaire a raconté cette tragique soirée, 20 ans plus tard dans les colonnes d'El Espectador.

« Andrés était dans une discothèque avec Juan Jairo et deux amies. Depuis leur table, Pedro et Santiago Gallón et leurs amis ont commencé à crier "Contre ton camp Andrés, contre ton camp." Ils l'ont provoqué à plusieurs reprises. Le footballeur leur a demandé de se montrer respectueux et s'est éloigné. Quand il est sorti, alors qu'il était en voiture, il s'est rendu compte que ses agresseurs l'attendaient sur le parking. Il leur a parlé de nouveau, a discuté avec Pedro Gallón, puis son frère aîné Santiago est arrivé pour lui faire des reproches. Humberto Muñoz, leur chauffeur, écoutait ce qui se disait et est discrètement descendu de sa camionnette. Pendant que Santiago répétait à Andrés qu'il ne savait pas à qui il avait affaire, Muñoz s'est approché et lui a tiré six balles dans la tête. »

Réputé pour sa gentillesse, son éducation et son investissement pour les plus défavorisés, Andrès Escobar était apprécié du peuple colombien. Plus de 120 000 personnes ont assisté à ses obsèques, dont le président César Gaviria.

Le journal El Colombiano le lendemain de la mort d'Escobar

Humberto Munoz a été condamné à 43 ans de prison pour l'assassinat d'Andres Escobar. Il est aujourd'hui libre et a été libéré pour bonne conduite au bout de 11 ans. De son côté, la famille du joueur est toujours en quête de justice. « Indépendamment de toutes les versions qui ont été données, Andres a été tué à cause de son CSC. Il n'y a pas d'autre raison car il n'avait de problèmes avec personne », ont affirmé ses parents un an après sa mort.

Hommage à Andrès Escobar.

Vingt plus tard, le 2 juillet 2014, la Colombie a rendu hommage à son défunt défenseur. Des cérémonies ont été organisées à Medellin : remise de fleurs, match amical et plusieurs manifestations culturelles. « Je me demande encore pourquoi ils l'ont tué », avait déclaré son frère Santiago en référence au mystère qui entoure ce meurtre. « Andrés Escobar est mort pour une erreur du destin, aujourd'hui nous nous souvenons, le "Chevalier du foot" est présent », avait chanté un groupe de rap local.