Culture

Une résidence pour contrecarrer un vilain cliché

Non, tous les artistes ne sont pas des branleurs.
18 août 2016, 7:00am
Image de Une : Manon Dard pour 35 heures.

Marre des clichés. L’artiste ne se lève pas le matin pour aller bosser, l’artiste est un marginal et n’a pas d’horaire de bureaux… Ah oui ? Les artistes et commissaires Jimmy Beauquesne, Manon Dard, Manon Klein et Aude Laszlo de Kaszon, avec leur résidence et association 35heures ont eu envie de tordre le cou à ces inepties. Une semaine de 35 heures donc pour créer des œuvres et monter une exposition, c’est leur génial parti pris.

Cet été, pour les, 6, 7 et 8èmes éditions, 25 artistes se sont donné rendez-vous sous les toits de chambres de bonnes d’un immeuble parisien, à heure fixe. Arrivée des résidents à 9 heures du matin, tapantes. Et bizarrement, aucuns retardataires sur toute la semaine.

Il est tôt, le café fume encore. Les têtes ne sont pas tout à fait réveillées et les moues encore fripées par le sommeil, mais tout le monde se met à travailler, dans sa chambre. On frappe aux portes quand elles sont encore existantes pour découvrir le travail de chacun. Jimmy Beauquesne, dans la pièce qu’il a choisie sous les toits de ce vieil hôtel Haussmannien, a créé une ambiance de lupanar 2.0. Ses dessins s’attachent avec minutie et grâce, à retranscrire les profils Grindr des garçons du coin. Drôlerie et tendresse s’y retrouvent. La fenêtre est recouverte d’un drap rose et une chaise, rose aussi, se tient, seule au milieu de la pièce destinée à accueillir celui qui voudra tenir le rôle du voyeur ou du regardeur.

À côté, le duo Demi-tour de France a conçu un bureau un peu spécial, sorte de services généraux de la résidence avec tous les objets trouvés dans les chambres de bonnes et récoltés ; bouts de moquette, vis, poussières en moutons, ancienne paperasse. Le tout est classé, glissé dans des pochettes accrochées au mur et donne l’impression d’un inventaire aussi absurde que rigoureux. Dans le couloir, des portes trouvées ici et là ont été attribuées aux artistes de la résidence. « Tiens, c’est ma porte celle-ci » s’amuse Jimmy. Il y a d’anciens autocollants kitsch dessus. Une nana à poil et un chat bleu. Ici, tout respire l’intelligence amusée. On fait feu de tout bois. Comme dans le bureau des curateurs de la troisième semaine de résidence (Manon Klein, Andy Rankin) qui reprend les codes de la bureaucratie tout en ayant conscience que le matériel fait défaut. Le bureau ? Une porte qui tient en équilibre sur deux chaises. On ne sait plus ce qui tient de l’installation ou non. C’est une ambiance particulière où l’art a pris possession des lieux et s’est immiscé dans toutes les failles. Tiens, le philosophe passe par là.

Chaque session est en effet animée par un philosophe nouvelle génération qui rôde dans les couloirs et aide les artistes à penser leur projet. Quelques pas plus tard, on passe le bout de notre nez dans une pièce sombre éclairée par un puits de lumière. L’installation de Manon Dard est assez spectaculaire. Avec des milliers de bouts de papiers collés les uns aux autres, elle a réussi à envahir toute la pièce d’un monstre tentaculaire qui remonte jusqu’au plafond. Les papiers sont tirés de journaux féminins et disent évidemment beaucoup d’un certain type de presse qui modifie en profondeur nos perceptions de la femme. Du reste, le discours de la résidence, s’il n’est pas politique et ne signe aucun manifeste affirme une idée voûte : les artistes ont un rôle à jouer dans la société au même titre que les autres corps de métiers. Et cela même s’ils ne travaillent pas en open-space avant de se retrouver dans une énième réunion… Comme dans la conception platonicienne, l’art fait fonction. Et s’il n’a pas l’air d’être sérieux, ce n’est pas pour cela qu’il n’a pas d’utilité.

Ne pas être sérieux, c’est sûrement le propos de l’artiste Mehdi Besnainou qui a disséminé dans sa pièce transformée en installation des petits jouets farfelus un peu partout. Il y a même un dinosaure en plastique caché sur un toit qu’il faut trouver du regard par la fenêtre. On ressort de la visite avec l’envie de rester longtemps au contact de ces jeunes créateurs irrésistiblement vivants et inventifs qui se marrent tout en mettant en équation le monde de façon plastique. Et on se sent très con de retourner au bureau face à son ordinateur.

Tout ce qu’il faut savoir est sur le site de 35h. Pour ce qui est des candidatures, c’est sur le la page FB de 35h.