Tribune

De la liberté d'être âgé, polyamoureux et séropositif

On peut subir les conventions sociales qu'on nous impose, ou s’en affranchir. J'ai choisi la seconde solution.

par Jeff Leavell
24 Mars 2017, 6:00am

J'étais à la Tate Modern de Londres, en train de regarder l'œuvre 17 Years' Supply de Wolfgang Tillmans. J'avais l'impression de partager un moment d'intimité avec un homme que je n'avais pourtant jamais rencontré. La photographie en question met en scène un carton rempli de médicaments contre le VIH. J'ai cru que j'allais me mettre à pleurer.

J'ai 48 ans, j'ai le SIDA et je suis un homme gay polyamoureux. Et bien qu'aucun de ces mots ne me décrive vraiment, ils ont tous été utilisés pour me réduire et me définir.

J'étais à Londres pour voir mon amant, Noah, qui a 30 ans.

Ce matin-là, on était en train de regarder la télé au lit, dans son appartement du quartier de Shoreditch. Sa tête reposait sur mon ventre et j'étais ébloui par sa beauté, par la manière dont la lumière et la couleur de la pièce l'embellissaient, par la façon dont sa tête se soulevait à chaque inspiration que je prenais, par les courbes de son corps sous le drap, par ce bout de fesse que j'apercevais, par son pied qui dépassait. Tous ces éléments combinés contribuaient à créer un moment presque parfait, et je restais fasciné par cet homme, émerveillé que l'on ait pu devenir ce que nous sommes sans limites imposées sur notre nouvelle relation.

J'ai passé mes doigts dans ses cheveux, dessinant le contour de son crâne, et j'étais ébahi par le potentiel de cet homme : il avait toute son existence devant lui, remplie d'expériences qu'il lui restait à vivre, de manières de grandir et de mûrir pour devenir l'homme qu'il serait un jour.

Avant mon départ, un ami m'a demandé si je n'étais pas inquiet d'être bien plus âgé que la plupart de mes amants. J'ai 18 ans de plus que Noah, 17 de plus que mon mari, Alex, et 16 ans de plus que notre petit ami, Jon.

La réponse est simple : oui, ça m'inquiète. J'aime bien me torturer à coups de calculs, et je l'ai refait ce matin quand j'étais au lit avec Noah : quand j'aurai 60 ans, il en aura 42. Quand j'aurai 70 ans, il en aura 52. Est-ce qu'il voudra toujours coucher avec moi quand je ne serai plus sexy, quand je serai juste un vieil homme ? Est-ce qu'il voudra bien continuer à se balader avec moi, à me parler, à m'embrasser, à m'enlacer et à me dire que je suis beau ? Est-ce qu'ils m'aimeront toujours quand je serai vieux ?

Si je me sens d'humeur particulièrement cruelle, je vais également penser au fait que j'ai le SIDA, et je vais m'imaginer ce qui changera en vieillissant. Est-ce que je vais pouvoir vivre une vie normale (la médecine moderne semble aller dans ce sens), ou bien vais-je être ravagé par la maladie, seul et souffrant ?

Illustration : Petra Eriksson

Je me souviens quand ma grand-mère, Irene, me racontait à quel point il est étrange de vieillir. Elle avait 91 ans à l'époque, et elle me disait qu'à l'intérieur, elle avait toujours l'impression d'en avoir 16. C'était juste son corps qui changeait – ainsi que la manière dont la société la traitait.

Je suis à un tournant de ma vie où je ne suis ni jeune, ni vieux ; je laisse derrière moi certaines expériences pour en découvrir de nouvelles. En mai prochain, j'aurai 49 ans. Pendant une grande partie de ma jeunesse, j'étais accro à l'héroïne. J'ai passé ma vingtaine et ma trentaine à me battre contre cette addiction, à essayer de trouver un moyen d'exister, mais, quand j'ai atteint la quarantaine (enfin, la fin de la quarantaine), mon combat a changé : j'étais enfin à l'aise avec qui j'étais. Je m'aimais presque. Vieillir m'a redonné des forces, j'étais heureux. La vie est devenue magnifique, j'ai trouvé un nouvel objectif pour tout le potentiel gâché pendant ma jeunesse ; j'avais de l'espoir.

Mon jeu de calcul des âges est une autre construction, comme celles qui voudraient me priver du droit d'aimer ces hommes magnifiques. C'est juste un autre moyen de me rabaisser. S'ils m'aiment à mes 48 ans, pourquoi ne m'aimeraient-ils pas à 78 ans ? Si je pense à tout ça, c'est uniquement parce que j'ai peur : peur d'être oublié, peur d'être abandonné, peur qu'un jour je ne sois plus assez pour eux.

Je vais vieillir, et mon corps va me jouer des tours. Ma peau va se rider, ma poitrine va s'affaisser, je ne vais plus réussir à bander, et je vais avoir des émotions en désaccord avec mon physique. Un jour, je vais mourir.

Et du coup, j'ai le choix : je peux me laisser submerger par ce sentiment, ou je peux l'accepter et le laisser me rendre plus épanoui et plus mature. Au lieu de me réduire à mon âge ou à ma séropositivité, je peux laisser ces deux choses me rendre plus fort pour me permettre de devenir un homme qu'on aimera autant à ses 98 ans qu'à ses 48.

Nous sommes tellement plus que ces constructions, notre âge, notre morphologie ou notre sexe. Nous ne sommes définis que par ce qu'on laisse nous définir. J'ai 48 ans, j'ai le SIDA et je suis un homme gay polyamoureux – mais je suis aussi tellement plus que ça.

Je me souviens de cette matinée, avec la tête de Noah sur mon ventre : la façon dont il m'a regardé avec son grand sourire et la pureté de ce moment.

Après avoir traversé l'exposition de Wolfgang Tillmans, je suis allé m'enfermer dans les toilettes pour pleurer. Noah était à l'extérieur, en train de discuter avec un ami qu'on avait croisé par hasard. Je n'arrivais pas à me contrôler ; j'étais submergé par cette gratitude, cet espoir, cette joie.

« Ça ne me dérange pas, par contre », m'avait dit ma grand-mère. « Cette notion de vieillesse, savoir que je vais bientôt mourir ; ça change ma vision du monde. Tout à coup, de ce point de vue, on ne peut plus échapper à la vérité : tout a du sens. Tout a un but. »

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