Pourquoi j’ai traqué mes trolls jusqu’à l’autre bout du monde

On choisit le genre de monde dans lequel on désire vivre. Desfois, ca implique appeler les parents d'enfants qui jouent aux trolls sur le net.
6.3.17

Laissez-moi vous raconter une petite histoire sur ce que c'est d'être une femme sur internet.

Cette année, j'ai déménagé à Yellowknife, où le spectacle le plus couru en ville – les billets s'envolent en quelques minutes – est Brrrlesque : un spectacle burlesque amateur. Une fois par année, les plus audacieux font preuve d'audace sur scène, couverts de paillettes. À mon premier hiver subarctique, j'ai décidé de dépoussiérer mes souliers à claquettes et de tenter ma chance.

Pendant cinq soirs, j'ai montré mes fesses au Tout-Yellowknife, qui criait pour en voir plus. Peut-être parce que j'ai fait un numéro de claquettes sur la version jazz de Postmodern Jukebox de The Thong Song avec des cache-mamelons. Qu'importe, cette vague de positivité m'a renversée.

Photo du spectacle. Crédit: Pat Kane

Jusqu'à ce que je publie une photo du spectacle sur Instagram. Un troll est sorti de son trou, a repéré ce message positif sur l'acceptation de soi et a couru raconter ce qu'il avait vu à ses amis trolls. Pendant deux jours, ils ont parcouru une année de mes photos et craché leur haine sur tout ce qu'ils ont trouvé. On m'a traitée de planète, de baleine, on m'a dit que je ne méritais pas d'être aimée, on m'a suggéré de me nourrir de mon propre gras de baleine et, pour finir, de me trancher les veines.

Par chance, mes amies burlesques sont venues à ma rescousse comme des vengeresses ailées pour me réconforter, prêtes à me venger.

Une petite armée de féministes sait utiliser Google. J'aurais pu tout simplement bloquer les trolls, mais ils se seraient jetés sur une autre. C'est le problème. Moi, je suis une adulte avec une armée en paillettes et les souvenirs de 600 personnes me criant toujours les mêmes insultes que ces garçons, mais tout le monde n'a pas ça. La prochaine à qui ils diront d'en finir avec la vie pourrait s'y résoudre.

Après de brèves recherches, nous avons trouvé l'adresse courriel du père d'un des trolls et l'école qu'ils fréquentent. C'était un groupe d'ados d'une prestigieuse école de Londres, en Angleterre. Des « garçons de bonne famille » qui trouvent que le harcèlement en ligne est le meilleur passe-temps qui soit. J'ai envoyé un courriel accompagné de captures d'écran de leurs commentaires au père et à leur directeur.

L'école m'a prise au sérieux : elle a suspendu les responsables. Quelques-uns des garçons m'ont envoyé des excuses par courriel. Mais le père, même s'il semblait d'abord compatissant, m'a dit que je ferais mieux de ne pas publier des photos de moi si je ne voulais pas recevoir de commentaires pareils.

Que penses-tu de non?

Vivre dans mon corps et ne pas me détester activement est déjà un acte de résistance dans notre culture. Je ne devrais pas être visible, encore moins me donner en spectacle avec des cache-mamelons chatoyants. L'autre jour, une femme m'a abordée à l'épicerie pour me dire qu'elle avait vu le spectacle et qu'elle aimerait avoir mon courage. Ça m'a donné à réfléchir : pourquoi pas? Est-ce que c'est parce qu'elle a passé sa vie à gober cette culture qui répète que votre responsabilité en tant que femme est d'être petite, de prendre moins de place? Que notre valeur dépend de notre tour de taille? Que, si je décide de me montrer sur internet, je devrais me faire le plus petite possible, et préférablement porter des rayures verticales?

Rien à foutre.

Même si je pesais 90 livres et portais un parka, les trolls ne me foutraient pas la paix. Après tout, ils s'en sont pris à Lady Gaga parce qu'elle a oublié de se rentrer le ventre alors qu'elle était suspendue à des câbles. En février, la députée libérale Iqra Khalid a reçu une vague de messages haineux après avoir présenté une motion pour condamner et combattre l'islamophobie. Plutôt que de les ignorer, elle a lu quelques-uns de ces messages à la Chambre des communes. Elle n'était pas la première à en recevoir : Kathleen Wynne, première ministre de l'Ontario, a parlé des commentaires misogynes qu'elle a reçus, tout comme l'ont fait la députée conservatrice Michelle Rempel et la première ministre de l'Alberta, Rachel Notey. Ce n'est que la pointe d'un très inquiétant iceberg qui refuse de fondre en silence.

Un jour, j'ai commencé à recevoir des courriels dans lesquels on me menaçait de « dévoiler mes mensonges ». L'auteur affirmait que, s'il disait que je mentais, on le croirait lui et non moi. Ce jeune homme a grandi dans une culture où, peu importe ce qu'il fait ou ce qu'il dit, c'est à la femme de prouver son innocence. Les gars seront toujours des gars…

Non. Permettez-moi d'être claire. Les gars devront répondre de leurs actes. C'est à nous de décider dans quel monde nous vivons. Ça commence par ce qu'on tolère sur nos écrans.

Rien ne justifie que ce soit ainsi sur internet. Toutes les idées et les voix y sont admises, c'est l'idée. Mais Facebook, Twitter et Instagram, ce n'est plus le Far West. Ce n'est même plus une petite ville de campagne sans surveillance. C'est l'artère principale, le centre-ville de notre société virtuelle. À nous d'en faire ce que nous voulons.

Si on se contente de bloquer une personne qui intimide ou envoie une photo de ses organes génitaux sans la moindre sollicitation, on envoie un message implicite : ce n'est pas grave. Mais personne le soir à la table, quand son amoureuse lui demande ce qu'il a fait dans la journée, ne répond calmement : « J'ai dit à une femme sur internet de se suicider. Pourrais-tu me passer les petits pois? »

Nous ne devons pas céder d'espace public aux trolls, car garder le silence, même quand l'intimidation nous cible personnellement, laisse croire qu'il n'y a de décence, d'équité et de respect que dans nos espaces privés. Surtout ceux parmi nous qui ont le privilège d'être en sécurité en tout temps – privilège que beaucoup n'ont pas – ont la responsabilité de les dénoncer haut et fort.

Elie Wiesel, qui a reçu le prix Nobel de la paix en 1986, a écrit : « Nous devons dire dans quel camp nous nous trouvons. La neutralité favorise l'oppresseur, jamais les opprimés. Le silence encourage les intimidateurs, jamais les intimidés. »

L'adolescent qui aujourd'hui ne voit aucun problème à dire à quelqu'un sur un internet de se trancher les veines est l'homme qui demain attrape les filles par la chatte. Si nous voulons un changement, il faut parler, même sur internet.

Nous devons dire ce que l'on pense. Et nous devons appeler leur mère.

Jessica Davey-Quantick est reporter au Northern News Services, à Yellowknife. Elle est sur Twitter