Phrénologie

Une petite histoire de la phrénologie

Comment, au 19ème siècle, on a sérieusement cru pouvoir connaître les capacités intellectuelles et le caractère des individus selon la forme de leur crâne - et comment tout cela a vite viré au racisme le plus décomplexé.

par Genono
16 Mars 2017, 7:00am

La science est un outil particulièrement merveilleux qui nous permet d'appréhender chaque jour un peu mieux le monde qui nous entoure. Ce qu'il y a de plus beau dans la science, c'est qu'une découverte apporte en général autant de réponses que de nouvelles questions, laissant l'humanité mener une quête infinie de savoir, avec pour seule certitude définitive l'idée de ne jamais arriver au bout du chemin de la connaissance. Les cerveaux des plus grands scientifiques, couplés à l'imagination des plus grands penseurs, nous ont déjà offert une quantité incroyable de révélations, qui peuvent légitimement nous permettre de dire que nous appartenons, à l'échelle de l'humanité, à une génération particulièrement privilégiée, puisque que nous avons accès à plus de connaissances cumulées que les milliers de précédentes. On pourrait aussi supposer que les générations suivantes seront encore plus privilégiées que la nôtre, mais il est probable qu'elles aient à supporter des seuils de pollution cancérigènes, des températures infernales, et les descendants du couple Kardashian-West, donc évitons les conclusions trop hâtives.

Si la science est indubitablement un outil merveilleux, elle peut aussi se révéler particulièrement néfaste, quand elle est dirigée par de mauvaises intentions. Un peu comme internet, qui vous permet potentiellement d'accéder à tout instant à n'importe quel type d'information, mais qui vous sert surtout à partager des articles du Gorafi et à regarder machinalement du porno amateur. Le cas qui nous intéresse ici est un excellent exemple de science appliquée de la mauvaise manière : la phrénologie, ou « science des bosses du crâne ».

Cette science, qui n'en est officiellement plus une depuis le milieu du 19 ème siècle – bien qu'elle ait perduré idéologiquement bien au-delà - se base sur la théorie selon laquelle la forme du crâne d'un être humain détermine ses capacités intellectuelles, son caractère, et ses comportements. Fondée par l'Allemand Franz Joseph Gall entre la fin du 18 ème siècle et le début du 19 ème, cette pseudoscience pose tout de même des suppositions qui, sur le principe, et étant données les connaissances de l'époque, se rapprochent tout de même de découvertes postérieures, notamment l'idée selon laquelle le cerveau est composé de différentes zones fonctionnelles bien localisées. La grande erreur de Gall a été d'attribuer ces fonctions à l'os du crâne plutôt qu'au cerveau, mais, en science plus qu'ailleurs, il faut souvent se tromper de chemin avant de trouver celui de la vérité.

Franz-Joseph Gall.

Mais le problème, avec la science, c'est justement sa capacité à rendre les affirmations de certains scientifiques irrécusables aux yeux du grand public, par l'apparente rigueur de sa méthode. Si vous avancez une théorie farfelue aux yeux de vos contemporains – la Terre est ronde, par exemple -, vous risquez de passer pour un abruti ou un hérétique. En revanche, si vous arrivez à donner un vernis de rigueur scientifique à vos affirmations, la plupart des gens n'oseront plus vous contredire et prendront vos affirmations pour agent comptant – à quelques exceptions près. En conséquence, la science peut facilement devenir un outil de propagande. Si vous arrivez, par exemple, à prouver "scientifiquement" que certains attributs liés à l'origine ethnique – comme la couleur de peau - sont des signes d'infériorité intellectuelle ou de bassesse morale innée, vous pouvez justifier la discrimination, l'Apartheid ou l'esclavage sans qu'aucun humaniste ne puisse venir vous contredire.

C'est exactement ce qu'il s'est passé avec la phrénologie, une théorie qui n'avait pourtant rien, à la base, de raciste. Franz Joseph Gall pensait simplement avoir fait une découverte qui s'avérerait particulièrement utile dans l'étude des maladies mentales, des comportements criminels, ou des capacités intellectuelles. Mais ses idées ont très vite été récupérées par les milieux pro-colonialistes et pro-esclavagistes, qui ont rapidement compris l'utilité de prouver au reste du monde une prétendue infériorité naturelle des peuples non-caucasiens. La phrénologie, en tant que science encore neuve, n'avait alors pas encore les bases méthodologiques suffisantes pour désavouer les tentatives malhonnêtes de récupération idéologique. Ses bases ne se sont d'ailleurs jamais consolidées, puisqu'après un petit siècle d'errances, elle a définitivement été rangée parmi les pseudosciences, à l'image de la voyance ou de l'ufologie.

Pourtant, pendant toute la première moitié du 19ème siècle, Franz Gall s'évertue à construire les modèles qui feraient de sa théorie une discipline solide et crédible : avec ses étudiants, il analyse des centaines de crânes différents, tentant d'établir des correlations entre les bosses ou creux de l'os et le caractère ou les capacités intellectuelles des sujets. Ses thèses ne trouvent pas un écho particulièrement positif à l'Université de Vienne, où il enseigne, à cause de son opposition idéologique aux principes catholiques selon lesquels l'esprit ne serait pas lié au corps, et encore moins divisé en plusieurs compartiments à l'intérieur de la tête. Mieux accepté en France, il inspire les travaux de nombreux médecins, qui fondent même la Société phrénologique de Paris en 1831 - soit deux ans après sa mort - et tentent de mettre au point un hypothétique corset céphalique.

Selon la théorie de Franz, les bosses du crâne se formeraient en fonction des zones les plus actives du cerveau : à l'instar d'un muscle, ce dernier s'hypertrophierait ainsi en cas de sollicitation intense et répétée. Un mathématicien, qui ferait appel chaque jour à la zone cérébrale détenant l'intelligence mathématique, verrait ainsi cette partie du cerveau gonfler et déformer l'os du crâne, créant une bosse. Sur le même principe, une zone trop peu sollicitée finirait par laisser un creux. En réalité, ces reliefs n'ont absolument aucun rapport avec la forme du cerveau, un organe mou et spongieux qui, en temps normal, n'a aucune raison de gonfler, et surtout, qui aurait beaucoup de mal à déformer un os aussi solide.

L'autre grande erreur de Franz Joseph Gall concerne la nature des fonctions qu'il attribue aux différentes zones du crâne : selon lui, des attributs comme le sens du langage et de la parole - qui existent réellement - côtoieraient des caractéristiques bien plus farfelues, comme l'amour du foyer conjugal, le talent poétique, ou - mon préféré - l'esprit de calembour. Peu concluante et trop soumise à l'interprétation des médecins, la discipline perd peu à peu de son crédit scientifique, mais trouve tout de même un certain écho populaire, particulièrement en Angleterre et aux Etats-Unis  -et, par extension, dans les colonies anglaises - où de nombreux ouvrages sur le sujet sont publiés à des centaines de milliers d'exemplaires, et où de nombreux phrénologues cherchent à diffuser leurs idées, notamment par le biais de consultations privées - on consulte alors un phrénologue pour tout type de question, un peu comme on peut consulter un psychologue ou un magnétiseur aujourd'hui.

La dimension très arbitraire de la phrénologie pose un gros problème en terme d'intérpretation des données. En clair, comme avec l'astrologie ou les statistiques du chômage, on peut faire dire tout ce qu'on veut à la forme d'un crâne humain : à partir du moment où on a décidé que tel individu serait instinctivement agressif, spirituel, ou idiot, il suffira d'intérpreter ses bosses sous tel ou tel angle afin de justifier sa nature. La discipline fondée par Franz Joseph Gall entre alors en communion avec les études anatomiques raciales, qui tentent par tous les moyens de prouver que l'homme blanc est naturellement supérieur aux autres. Les anthopologues déterminés à légitimer le racisme voient la phrénologie comme un outil particulièrement efficace pour les travaux déjà engagés par la crâniométrie, une autre pseudoscience axée sur l'étude du crâne humain, à travers ses dimensions et sa morphologie plutôt que par le biais des bosses.

L'un des principaux défenseurs de la phrénologie raciale s'appelait Charles Caldwell, médecin américain ayant vécu à la même époque que Franz Gall, convaincu de l'existence de quatre races humaines distinctes, issues de quatre lignées évolutives différentes, reconnaissables par leurs caractéristiques anatomiques respectives. Charles Caldwell, par ses correspondances dans lesquelles il justifie régulièrement l'esclavage, a notamment inspiré l'une des scènes cinématographiques les plus représentatives de ce qu'est la phrénologie : ce fameux dîner dans Django Unchained, au cours duquel Leonardo Di Caprio saisit un crâne et explique - entre autres - qu'une certaine partie correspond à la soumission naturelle des esclaves noirs.

Cette scène illustre de manière assez exceptionnelle la pensée généralisée des esclavagistes, et surtout, leur raisonnement qui pourrait presque paraître logique s'il ne se basait pas sur des prémisses erronées. Selon ces « penseurs », les peuples non-caucasiens - et particulièrement les peuples noirs, donc - seraient programmés par Dieu pour être soumis et domptés par une race intellectuellement supérieure. Comme l'écrit Caldwell dans ses correspondances avec certains de ses proches, « ils sont esclaves car ils sont apprivoisables ». Leur qualité de sujets de l'homme blanc serait donc innée - c'est l'étude de leurs crânes qui le dit. D'une pierre, deux coups. D'une part, on oppose un argument pseudoscientifique aux anti-esclavagistes ; d'autre part, on ôte tout sentiment de culpabilité aux négriers. La phrénologie, telle qu'elle est interprétée par Caldwell, prétend que l'Africain est construit pour être au service de l'Européen, de la même manière que le grille-pain est conçu pour dorer vos tranches de brioche. Si vous ne culpabilisez par en chauffant vos tartines, vous n'avez aucune raison de le faire en fouettant un enfant trop basané.

Etonnamment, la phrénologie a également été utilisée par les abolitionnistes pour combattre les idées esclavagistes. Avec le recul, on se rend compte que les deux camps se battaient donc avec les mauvaises armes, ce qui prouve tout de même le crédit dont a joui cette discipline pendant un siècle entier. L'un des principaux penseurs du mouvement phrénologique, George Combe, opposé à l'esclavagisme et à la traite négrière, confirmait d'ailleurs l'existence de certaines caractéristiques crâniennes communes aux individus noirs, comme par exemple une bosse à l'avant du crâne censée attester de leur prétendue faiblesse de caractère... et qui servait donc d'argument principal à son discours anti-esclavagiste. Quelque chose du genre « ces gens sont naturellement si faibles qu'on devrait les aider, plutôt que les réduire en esclavage ». On fait difficilement plus condescendant.

Mais le truc drôle avec le racisme, c'est qu'il peut être subi par tout le monde, y compris ceux qui s'en croient protégés. John Beddoe, ethnologue anglais, coupa lui aussi ses travaux en anatomie -notamment de la mâchoire - avec les interprétations erronées de la phrénologie, afin d'affirmer que les Irlandais, les Gallois, et tant qu'à faire, la majorité des classes populaires, étaient plus proches de Cro-Magnon que de l'homme moderne. Bien que l'étude des bosses crâniennes ne fût pas son argument principal, les idées encore bien ancrées à ce sujet permirent de crédibiliser encore un peu plus son propos, qui eut un retentissement relativement important au milieu du 19ème siècle.

C'est une constante que l'on observe chez nombre de scientifiques ou théoriciens sympathisants de la discipline inventée par Franz Joseph Gall : associer la phrénologie à d'autres disciplines proches, comme l'anatomie, la crâniométrie ou l'anthropologie physique permet de réduire les possibilités de contre-argumentation. Quand on ne peut pas prouver que la partie arrière du crâne correspond au caractère naturellement soumis d'un individu, on peut appuyer le propos en évoquant l'angle plus prononcé de la mâchoire, la forme différente du nez, ou les dimensions plus importantes de certains os.

Avec les progrès de la médecine et de la science, la phrénologie finit lentement par s'éteindre, dès la fin du 19ème siècle. Les théories scientifiques raciales redoubleront pourtant de vigueur par la suite, atteignant leur apogée sous le règne du IIIème Reich, particulièrement attaché à démontrer la supériorité génétique de la race aryenne, et l'infériorité naturelle d'ethnies bien précises. Malgré ses nombreux errements, la phrénologie reste tout de même une étape importante de l'histoire de la science, puisqu'elle a été la première théorie à convaincre ses contemporains de la localisation des différentes fonctions à l'intérieur du cerveau. Elle a aussi permis d'ouvrir une première réflexion sur la responsabilité réelle des individus face à leurs actes : pour la première fois, on a ainsi pu se poser la question de la culpabilité des malades mentaux ou des  « simples d'esprit » - alors qu'avant, on se contentait de les juger comme n'importe quel adulte sain d'esprit.

Certains musées proposent encore aujourd'hui des collections phrénologiques, proposant aux visiteurs de jeter un œil à des dizaines de crânes cartographiés selon les critères de l'époque  -vous pourrez notamment localiser la région dans laquelle siègent les calembours, et ainsi comparer avec vos propres bosses pour savoir si vous avez l'âme d'un Laurent Ruquier.