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Culture

Le skateur devenu historien de l'art

Quand il ne traine pas sur sa planche, Ted Barrow est le meilleur guide de New York.
5.2.16
All hotos courtesy Christian Hansen

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C’est un lundi matin, il est 9h. Sous le pont de Manhattan, dans le Lower East Side, le Coleman Skatepark est désert, à l’exception d’un skater plus âgé que la moyenne. A ses pieds, une planche Yarn-Bard de la marque The Program, réédition du modèle créé par World Industries en 1989. Après avoir fait quelques tricks, il me montre les arches, magnifiques, ainsi que l’immense mur composé de piliers de style néo-égyptien dans la pure tradition des Beaux-Arts, qui entourent le skatepark. Les colonnes à l’entrée du pont sont, elles, une reconstitution miniature de celles de la Basilique Saint Pierre du Vatican. Ce personnage solitaire, a longtemps été skater avant de devenir professeur d’histoire de l’art. Il s’appelle Theodore « Ted » Barrow.

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Après plus d’une décennie passée dans ce quartier, à travailler dans des bars sordides, Barrow partage toujours son temps entre le skate et son job de barman, mais il vit maintenant dans le Upper West Side et enseigne l’histoire de l’art à l’Université de New York, tout en rédigeant sa thèse. Ces derniers temps, il travaille aussi « au black » comme guide touristique.

« C’est le meilleur job que je n’ai jamais eu », confie-t-il. « J’ai des retours immédiats qui sont gratifiants, c’est toujours passionnant, et c’est agréable de s’adresser à un public qui a vraiment envie d’entendre ce que tu as à dire. »

Ted Barrow est guide touristique pour la compagnie Big Onion Walking Tours. Veste en velours côtelé bleu marine sur le dos, Vans Sk8-Hi assorties, il promène les groupes de visiteurs à travers les richesses artistiques et architecturales de la ville, de Greenwich Village jusqu’au musée du MET. Un parcours historique que ce doctorant spécialiste de l’Age d’or américain du 19e siècle connait par cœur. Il effectue lui-même ses propres recherches, tout en essayant de mettre en valeur dans ses textes les traces de l’effervescence artistique new yorkaise de 1870 à 1915.

Le MET, avec sa quantité impressionnante d’œuvres d’art, peut en décourager plus d’un. Mais les visites guidées de Barrow sont rafraichissantes, jamais ennuyeuses. Il sait aller à l’essentiel, à commencer par l’histoire du bâtiment en lui-même. Il dépoussière avec assurance et un plaisir manifeste ce qui, pour beaucoup, s’apparente à de l’histoire ancienne. Sourire en coin, il vous expose des faits obscurs, et vous finissez par vous délectez réellement de ces anecdotes. Il se déplace ensuite à l’intérieur du musée et explique pourquoi les œuvres d’art sont exposées à cet endroit précis, et vous commencez enfin à comprendre que cette institution en apparence monolithique est avant tout un assemblage complexe d’œuvres provenant de collectionneurs excentriques, d’artistes passionnés et de mondains en quête de reconnaissance. Leur connexion, leur convoitise et leur disparition, toutes ces relations s’imbriquent d’elles-mêmes et prennent vie.

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La compagnie Big Onion a été créée en 1991 par Seth Kamil, un étudiant de l’Université de Columbia qui cherchait à joindre les deux bouts. Kamil s’est engagé à n’embaucher que des étudiants de troisième cycle, comme Barrow, capables de démocratiser et de rendre vivant un savoir universitaire souvent jugé trop austère. D’un circuit à l’autre, ces jeunes guides composent leur parcours en puisant dans chacune de leurs spécialités, que ce soit les retables de Sienne du Trecento, la représentation du travail des femmes durant la Seconde Guerre mondiale, ou l’obsession de Barrow pour les grands maîtres américains. Kamil espère que ses guides touristiques permettent « d’enseigner différents degrés d’empathie, de tolérance et de diversité » grâce à ces visites artistiques, en se penchant sur le passé pour créer des liens avec les différents courants historiques qui le jalonnent.

Fils d’un père artiste, Barrow est familier de ces grands noms qui l’entourent au quotidien. Après avoir grandi au milieu de « tous les amis artistes de son père, aussi bizarres que funky, qu’[il a] peut-être voulu imiter inconsciemment », avoue-t-il, « étudier l’histoire de l’art semblait être le meilleur moyen de faire le lien avec [ses] questionnements littéraires, historiques et esthétiques ». Autant de considérations qu’il développe encore aujourd’hui lors des visites guidées et conférences qu’il anime. Capable de rendre un artiste ou un mouvement historique attrayants en les replaçant simplement dans leur contexte, avec Barrow, les grandes théories qui ont façonné l’Antiquité et l’architecture néoclassique deviennent enfin intelligibles.

Prenez, par exemple, l’histoire d’Audrey Munson. Quinze statues disséminées aux alentours de New York portent aujourd’hui ses traits. Véritable muse de la communauté artistique new-yorkaise du début du 20e siècle, son portrait apparait jusque sur une fresque située à l’entrée du pont de Manhattan. En attirant l’attention sur la statue dénudée de cette femme entrée dans la légende, Barrow confirme au passage qu’il est tout autant universitaire que skater. Pour Kamil, c’est cette capacité à puiser dans ses différents univers culturels qui fait de lui un grand conférencier.

Mais le plus grand talent de Barrow finalement est peut-être d’arriver à réutiliser lors de ses visites guidées artistiques le savoir qu’il s’est forgé en skatant dans les rues de New York, et inversement. Ses circuits, tout comme ses conférences, sont faciles à suivre, décalés et instructifs. Il réussit même le tour de force d’arriver à faire oublier à son public qu’il est en train d’ingurgiter des connaissances.

« Quand on fait du skate depuis près de 30 ans, on se rend compte que l’évolution de l’art est constamment mise en perspective », explique-t-il. « Quand on y pense, est-ce réellement important de savoir que Rodney Mullen a inventé le flip à 360° si c’est Jason Lee qui l’a rendu célèbre ? Est-ce que ça influence la façon dont j’exécute mes propres flips ? Pas vraiment. Mais peut-être que faire partie d’un mouvement qui a changé aussi rapidement m’a aidé à enseigné 2000 ans d’histoire de l’art à des étudiants de fac. »

Pour tout savoir sur le Barrow’s Big Onion Walking Tour, c’est ici.