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Métro, boulot, dodo, frigo : confessions d'un somnambule affamé

On pourrait les prendre pour des zombies crevant la dalle. Eux, ce sont les gens qui souffrent de parasomnie boulimique et qui mangent en pionçant.

par Josh Barrie
17 Juin 2016, 6:00am

Photo via Flickr user katiecamera

Quand j'avais quatorze ans, ma mère m'a chopé dans la cuisine avec un manche à la main. C'était celui d'une poêle et on était au milieu de la nuit. Je me faisais rissoler quelques saucisses dans du beurre et j'étais complètement endormi.

Aujourd'hui encore, je n'ai aucun souvenir de ces moments passés dans la cuisine de bon matin, mais je crois tout ce qu'on m'a raconté ; au réveil, j'avais encore le goût des belles Cumberland dodues et dorées dans la bouche. Apparemment, je poussais la distinction jusqu'à rajouter un peu de moutarde en grains sur chaque bouchée.

Les troubles de sommeil, ça me connaît. Quand je ne fais pas des insomnies, je pratique le somnambulisme et il m'arrive parfois de dormir chez des potes et de passer la nuit à leur parler de manière incohérente dans mon sommeil. On m'a aussi rapporté quelques tentatives de coït – jamais chez des potes cela dit. Je n'ai pas conscience d'accomplir ces méfaits nocturnes avant d'en être mis au courant le lendemain matin. Surpris, je ne peux que faire mes excuses.

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Les troubles du sommeil – y compris le somnambulisme gastronomique – ne sont pas très différents les uns des autres. Les victimes se retrouvent souvent à grignoter, dévalisant armoires et frigos en pyjama.

Dans mon sommeil, j'ai utilisé plus d'une cuisine, que ce soit pour faire chauffer des poêles ou vider des pots entiers de beurre de cacahuète. Tous les moyens étaient bons pour satisfaire ma faim apparente. À une époque, je ne mangeais que des toasts que je beurrais généreusement. J'avais aussi un faible pour les boîtes de pizza qui traînaient et les bâtonnets de poisson, à en croire quelques compagnons de route. Évidemment, les gâteaux figuraient aussi sur la liste de mes victimes.

Au pire de ma période, il y a quelques années, je me suis réveillé une nuit en plein milieu des allées d'un Tesco ouvert 24h/24. J'étais ce type complètement halluciné au milieu du rayon yaourt. Dans ma main gauche, je tenais une grappe de raisins à moitié dévorée. Mon trouble avait alors atteint un autre niveau : j'étais carrément sorti faire les courses. Plutôt flippant.

J'ai utilisé plus d'une cuisine, que ce soit pour faire chauffer des poêles ou vider des pots entiers de beurre de cacahuète. Tous les moyens étaient bons pour satisfaire ma faim apparente.

Heureusement, j'ai réussi à me calmer ces derniers temps – même si ça n'était pas le truc le plus facile à faire.

En réalité, il n'est vraiment pas rare de trouver des gens qui mangent pendant la nuit. Les médecins du monde anglo-saxon distinguent plusieurs catégories de gourmets en pyjama. Dans le premier cas – considéré comme un trouble de l'alimentation – l'individu est conscient lorsqu'il mange au lieu de dormir (on l'appelle « NES » pour Night Eating Syndrome). Dans le second – considéré comme un trouble du sommeil – l'individu n'est pas conscient (« SRED » pour Sleep-Related Eating Disorder). Dans ce cas, on parle de parasomnie boulimique. C'est le terme scientifique pour désigner les zombies affamés.

Les deux syndromes sont bien relous et souvent mal compris par ceux qui n'en souffrent pas. Mais la parasomnie boulimique est sans doute la plus dangereuse. Selon les experts, environ 5% de la population pourrait être des zombies affamés. Comme souvent avec les troubles du sommeil, on observe une comorbidité avec les problèmes d'addiction à l'alcool ou aux drogues.

« Les deux [troubles] sont très dérangeants. Je dirais que le NES est souvent la conséquence d'un régime suivi la journée – c'est assez proche d'un trouble de l'alimentation ou, tout simplement, d'une faim nocturne », explique le docteur Paul Reading, président de la British Sleep Society et neurologue à l'hôpital de Middlesbrough. « La parasomnie boulimique est un trouble du sommeil et peut être le symptôme d'autres problèmes. »

J'ai rencontré des gens qui ont mangé de la pâtée pour chat ou du poulet cru. Et le gâteau qui disparaît sans prévenir est un grand classique.

À force de soigner des somnambules gourmands, le Dr Reading a plus d'une histoire étrange sur le sujet. « Les patients sont dans un demi-sommeil. Comme dans les autres cas de somnambulisme, l'individu a un but », m'explique-t-il. « Quand ils font une crise, les somnambules n'ont pas de personnalité et ne sont pas conscients de ce qu'ils font. La troisième partie essentielle du cerveau, celle dont dépendent la mémoire et notre caractère (en gros : le lobe frontal), est endormie. Le cerveau a toujours une fonction cognitive mais n'enregistre aucun souvenir. Ces somnambules mangent en mode autopilote. »

Ce n'est sans doute pas surprenant, mais la parasomnie boulimique entraîne souvent une prise de poids. Personnellement, j'ai eu de la chance : mes crises étaient assez sporadiques pour ne pas porter à conséquence. Mais certains se relèvent jusqu'à six fois par nuit.

« Les gens peuvent faire des choses très étranges, » me confie le Dr Reading. « Ils peuvent manger des choses crues, s'empiffrer d'aliments qu'ils n'aiment même pas. Ça peut être très problématique. J'ai rencontré des gens qui ont mangé de la pâtée pour chat ou du poulet cru. Et le gâteau disparu est un grand classique. »

Le Dr Michael Howell travaille au Département de Neurologie de l'Université du Minnesota et dirige un programme de recherche sur le traitement clinique des troubles du sommeil. Lui aussi a déjà rencontré bon nombre de zombies affamés complètement perdus.

« C'est souvent dangereux, » note le Dr Howell. « La plupart des gens ne mangent qu'une quantité raisonnable de nourriture, mais le fait de ne pas s'en souvenir du tout est ce qui les dérange le plus. »

Le Dr Howell a lui aussi rencontré des patients qui cassent des noix ou beurrent des cigarettes dans leur sommeil.

Le Dr Howell signale que certains médicaments peuvent entraîner la parasomnie boulimique – comme les somnifères à base de zolpidem (ndlt : vendus sous les noms d'Ambien, de Stilnox ou de Myslee). Les personnes qui doivent déjà prendre ces médicaments pour d'autres troubles du sommeil apprécieront donc l'ironie du problème. Selon lui, ces cachets produisent un sommeil mais n'apaisent pas l'agitation à l'origine de l'insomnie ou de cette boulimie nocturne. Dans tous les cas, les patients ont du mal à se calmer et à se reposer. Différentes études vont dans le même sens que le Dr Howell.

« Quand on dit à quelqu'un qui n'arrive pas à se retenir d'aller manger la nuit de prendre des somnifères, on produit la parasomnie boulimique », souligne-t-il. « Le somnifère fonctionne à la fois comme un agent amnésique (il ne laisse aucun souvenir) et comme un agent paralysant le cortex pré-frontal (là où sont conçus nos jugements). Par conséquent, il entraîne des crises de boulimie incontrôlables. »

Comme son collègue, le Dr Howell a lui aussi rencontré des patients qui cassent des noix ou beurrent des cigarettes dans leur sommeil. Difficile de manger de façon raisonnée quand on ne sait même pas qu'on s'apprête à avaler quelque chose.

Il se rappelle : « Une femme a pris 25 kg en l'espace de six mois. Souvent, les somnambules vont vers des aliments gras et très énergétiques. »

Un patient – que nous appellerons Jack – fait des crises de boulimie à la fois éveillé et endormi. Maintenant, Jack a mis au point une stratégie avant d'aller au lit : il place une barre chocolatée ou un autre bon petit truc à grignoter sur sa table de nuit. Comme ça, si une crise arrive, il est prêt.

« La moitié du temps, je suis plus ou moins conscient », m'explique Jack. « Parfois je suis conscient mais je n'arrive pas à m'arrêter. Parfois, je suis endormi. C'est comme une compulsion. »

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Même quand il est inconscient, Jack se dirige souvent vers le chocolat. Mais il sait que s'il est parti pour beurrer ses cigarettes, rien ne pourrait l'arrêter. « Je ne pense pas que ce soit si grave que ça, mais je dois avouer que le manque de contrôle est fatigant – je pourrais mettre n'importe quoi dans ma bouche. »

La prise de poids n'est pas la seule inquiétude des zombies affamés – beaucoup se demandent s'ils ne sont pas en train de devenir tout simplement fous. Je me suis moi-même quelquefois demandé si tout tournait rond dans ma tête. Ces manies nocturnes peuvent entraîner honte, frustration ou même une déprime persistante. Mais selon le consensus de la communauté scientifique sur la question, les troubles du sommeil ne peuvent être un symptôme de maladie mentale.

C'est une maigre consolation pour ces zombies affamés qui mettraient n'importe quoi dans leur bouche. Ça fait peut-être longtemps que personne ne m'a retrouvé endormi dans une cuisine, mais j'ai encore et toujours peur de me réveiller un jour, le pyjama taché d'une sauce onirique.