Société

Faut-il abolir la prostitution ?

À Montréal, l'invisibilité des hommes qui se prostituent soulève des questions essentielles pour l'ensemble des travailleurs et travailleuses du sexe.
21.2.17

La Marche des femmes qui s'est tenue à Washington le 21 janvier a mis en lumière les divisions idéologiques qui règnent au sein des forces féministes en ce qui a trait au travail du sexe. L'influente auteure et activiste trans Janet Mock, qui a collaboré à la rédaction de la plateforme politique de l'événement, a fait savoir via sa page Tumblr qu'une phrase qu'elle avait rédigée (« nous sommes solidaires avec les mouvements défendant les droits des travailleurs et travailleuses du sexe ») avait été remplacée par « nous sommes solidaires avec ceux et celles qui sont exploités » – avant de finalement réapparaître dans sa version originale. En publiant ce billet, Janet Mock, qui a elle-même été travailleuse du sexe, a voulu dénoncer ce qu'elle considère comme un amalgame pernicieux : le refus de différencier travail du sexe et trafic sexuel.

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En effet, les travailleurs du sexe (TDS) doivent souvent composer avec ce type d'argumentaire visant à les discréditer et à étouffer toute discussion sur leurs droits. Au sein de cette communauté, le cas des prostitués est peu abordé, comme le soulignait l'étude Les besoins et les droits des travailleurs du sexe menée par l'ONG écossaise Global Network of Sex Work Projects. L'étude soulevait l'invisibilité de ce groupe et son manque d'accès aux services de santé et de dépistage d'infections sexuellement transmissibles.

En décembre dernier, RÉZO, une organisation québécoise qui défend la santé des hommes gays, bisexuels, cis et trans, lançait une campagne de sensibilisation pour contrer la stigmatisation à laquelle sont confrontés les travailleurs du sexe masculins et trans. Avec des slogans tels que « Le travail du sexe, c'est mon choix. Je ne suis pas une victime », RÉZO donnait ainsi la parole à un groupe marginalisé au sein d'une population déjà très vulnérable.

Selon Jessica Quijano, militante associative chez RÉZO, la campagne de l'organisation s'est imposée après l'entrée en vigueur de la loi C-36 sur « la protection des collectivités et des personnes victimes d'exploitation » en décembre 2014. Depuis, elle observe de nombreuses « prises de position abolitionnistes », pointant notamment du doigt une campagne lancée l'an dernier : « Acheter du sexe n'est pas un sport », une initiative de la Concertation des luttes contre l'exploitation sexuelle (CLES), soutenue financièrement par le gouvernement du Québec.

Jessica Quijano (Photo : Michael-Oliver Harding)

« Avec des campagnes comme celle-là, le public s'y perd – parce qu'il est bien évidemment contre le trafic sexuel et l'exploitation sexuelle des mineurs et des personnes non consentantes, déplore Jessica Quijano. Pour les groupes abolitionnistes, le travail du sexe rentre dans ces catégories-là. Ces groupes excluent volontairement les homme et les trans de leur message, car ces populations viennent compliquer leur argumentaire qui évoque tout le temps des femmes victimes du patriarcat. »

Jessica Quijano explique que les slogans de la campagne menée par RÉZO sont inspirés de témoignages que l'organisation recueille auprès des TDS qu'elle accueille. « Les hommes et les trans nous disent qu'ils se sentent invisibles dans l'espace public, comme s'ils n'avaient pas leur mot à dire sur leurs conditions de travail. Ça, c'est une forme de violence systémique, qui relève plutôt de l'homophobie, de la transphobie et/ou du profilage social – ce qui diffère de celle que subissent les femmes cisgenres. »

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Mis à part le documentaire Hommes à louer (2008) de Rodrigue Jean, qui a d'ailleurs été produit avec la collaboration de RÉZO, les hommes et les personnes trans font effectivement rarement partie des débats entourant la dépénalisation, la légalisation ou l'abolition du travail du sexe. Pour Jackson*, un ancien TDS de 31 ans qui trouvait ses clients sur Internet et dans les petites annonces, la mobilisation des prostitués doit impérativement passer par une visibilité accrue sur la place publique. « Lorsqu'on parle de revendications liées aux TDS, il n'est jamais question de notre sort. Il faut combattre ça », dit celui qui garde de « très bons souvenirs » de ses années à bosser à temps plein comme TDS.

Jackson* (Photo : Michael-Oliver Harding)

Et pourtant, à l'époque, Jackson ne connaissait aucune organisation qui aurait pu lui apporter conseils et soutiens dans ses démarches. « Je savais que RÉZO existait, mais ses services étaient destinés aux gens marginaux et/ou toxicomanes, regrette-t-il. Je n'avais pas besoin d'un endroit où dormir. Mes questions étaient d'ordre technique : comment payer mes impôts, par exemple. »

Depuis que Jackson a renoncé à faire du travail du sexe son gagne-pain, la loi C-36 est entrée en vigueur. En gros, cette loi s'inspire du « modèle nordique » (prôné par des pays comme la Suède, la Norvège et l'Islande) et de sa « pénalisation asymétrique » –  en dépénalisant d'un côté l'offre de services sexuels tout en pénalisation l'achat, le proxénétisme ainsi que toute forme de « publicité ». Si les défenseurs cette loi prétendent qu'elle vise à protéger les TDS, Jackson n'y croit pas. Il affirme que les TDS s'enfoncent dans l'incertitude et l'insécurité à cause de cette nouvelle législation.

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« Que ce soit dans la rue, sur Internet ou au téléphone, les TDS doivent désormais aborder le client avec un langage codé, résume-t-il. Si les TDS ont le droit de dire ouvertement ce qu'ils offrent, depuis C-36 le client, lui, ne peut plus dire ce qu'il désire. » Une étude récente portant sur les prostitués de Vancouver révélait que l'interdiction de la publicité liée aux services sexuels mettait en péril leur sécurité, puisqu'elle rend impossible la négociation au préalable. « Tout ça rend impossible le filtrage en amont, indispensable à la sécurité, rappelle Jackson. Ça ouvre la voie aux conversations précipitées et aux malentendus. Aussi longtemps que cette loi existe, les TDS ne se sentiront jamais protégés. »

En mai 2016, Amnesty International prenait position en faveur de « la dépénalisation totale de tous les aspects du travail du sexe lorsqu'il est consenti », rejoignant ainsi Human Rights Watch et l'Organisation mondiale de la santé. Abondant dans le même sens, le docteur Chris Beyrer, président de l'International AIDS Society, affirmait que la dépénalisation totale du travail du sexe réduirait le taux d'infection au VIH d'entre 33 % et 46 % pour toutes les personnes concernées.

Mais qu'en pense la ministre de la Justice du gouvernement Trudeau, Jody Wilson-Raybould ? Depuis son entrée en fonction en novembre 2015, elle n'a pas pris position sur la question du travail du sexe. Le 9 février, elle a déposé le projet de loi C-38, une nouvelle mouture visant à lutter contre la traite d'êtres humains – ce qui ne concerne pas la prostitution entre adultes consentants.

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Pour James McKye, coordonnateur de l'association québécoise Action Santé Travesti(e)s et Transsexuel(le), la loi C-36 révèle une incompréhension totale du milieu. « Pour les TDS trans, par exemple, c'est dramatique. Avant, dans une publicité, une personne pouvait clairement afficher qu'elle était trans. Maintenant, dans la rue, certaines personnes ne comprennent pas qu'ils ont affaire à un TDS trans, ce qui met ce dernier dans une position très délicate. »

Selon McKye, la stigmatisation à laquelle font face les TDS trans les incite à opérer dans la clandestinité. « Plusieurs de nos usagers rapportent qu'ils ne sont pas traités de façon respectueuse par les forces de l'ordre. La peur de la police est vraiment présente à Montréal. Lorsque tu es en danger et que tu as besoin d'aide, tu vas y réfléchir à deux fois avant d'appeler un policier qui va peut-être refuser d'utiliser ton nom, par exemple. »

James McKye (Photo : Michael-Oliver Harding)

Du côté du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM), on reconnaît que des activités de sensibilisation et de formation des troupes sont à prévoir « pour développer nos connaissances sur la communauté des TDS masculins, trans et/ou autochtones », nous a précisé Johanne Paquin, inspectrice en chef au SPVM.

Elle ajoute que le SPVM évite de prendre part au débat « d'ordre moral ou philosophique » relatif au travail du sexe, précisant toutefois que le Service considère les TDS comme étant « des victimes avant tout ». « On a changé le paradigme chez nos policiers pour leur faire comprendre que la personne qui se prostitue a besoin d'aide, résume-t-elle. On leur dit qu'il faut qu'ils soient conscients que ce n'est pas une personne qui est là car elle a envie d'être là. Elle a des problèmes et il faut l'aider. »

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Johanne Paquin précise que 21 clients ont été arrêtés en 2016 à Montréal pour achat de services sexuels, une nette augmentation par rapport à 2015, où il n'y avait eu que quatre arrestations de ce genre. « C'est une tendance qui va aller en augmentant, affirme Johanna Paquin. Avant la loi C-36, on ne visait pas nécessairement le client, mais aujourd'hui on n'a pas le choix. »

Campagne menée par RÉZO

Selon James McKye et Jessica Quijano, pénaliser l'achat ne fait que rendre le quotidien des TDS plus précaire et dangereux. Le son de cloche est bien différent du côté de la Concertation des luttes contre l'exploitation sexuelle (CLES) – qui regroupe des associations et des individus critiques à l'encontre de l'industrie du sexe.

La CLES considère que « la prostitution est un crime contre la personne ». Leur porte-parole, Éliane Legault-Roy, évoque avec moi la position abolitionniste du groupe, défendue devant la Cour suprême du Canada lors de consultations pré-C-36. « On ne fait pas de distinction entre exploitation sexuelle et prostitution, souligne-t-elle. On considère que le fait d'être rémunéré par une autre personne, qu'elle nous paie pour accéder à notre corps – qu'on soit un homme, une femme, une mineure, un majeur, etc – est une forme d'exploitation. Une forme de violence, en fait. On la place souvent dans le continuum de la violence des hommes envers les femmes, parce que dans la prostitution, presque 100 % des clients sont des hommes. »

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C'est justement cet argument qui ne tient pas la route aux yeux de certaines féministes, dont Janet Mock. « Je rejette la notion erronée selon laquelle les TDS […] doivent être sauvés ou qu'ils agissent de connivence avec le patriarcat en ''vendant leur corps'' », fait-elle valoir.

Jessica Quijano, quant à elle, s'oppose à l'idée que les TDS sont de pauvres victimes. « Ce n'est pas en les traitant de la sorte qu'ils vont se sentir plus autonomes et responsables, tranche-t-elle. S'ils font le choix de faire du sexe un travail, ça n'a rien à voir avec du trafic. »

Une étude publiée en début d'année par l'Université de Victoria, en Colombie-Britannique, montre d'ailleurs que le travail du sexe serait un choix professionnel « valorisant » pour certaines personnes.

Au-delà de la notion contestée de victime, Jessica Quijano considère que le mouvement abolitionniste dans son ensemble crée un dangereux précédent. « Parfois, je trouve que leurs arguments s'apparentent au mouvement pro-vie, observe-t-elle. Mais on emballe le tout dans une enveloppe soi-disant féministe. Pour moi, en tant que femme cisgenre, ce que j'en comprends, c'est que la société essaie encore de me dire ce que je peux faire avec mon corps. Qu'il s'agisse de mes droits reproductifs ou du travail du sexe, ça revient au même discours. De plus, [ne pas tenir compte de] l'existence d'hommes et de personnes trans qui se prostituent, c'est une forme de violence et d'oppression à leur égard. »

* Les prénoms ont été modifiés pour protéger l'identité des personnes citées.