Sous le soleil de Myanmar, les Birmans carburent à l'huile de cacahuète
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Sous le soleil de Myanmar, les Birmans carburent à l'huile de cacahuète

En Birmanie, la récolte de cacahuètes commence tôt le matin et finit à l’heure du déjeuner – quand le soleil est à son zénith et qu’il crame peau et cerveau.
15 janvier 2016, 9:00am

Il y a quelques mois, alors que je traçais sur les routes de Birmanie entre Bagan et le Mont Popa, je me suis arrêté sur le bord de la route pour m'approcher d'un groupe de femmes qui récoltaient des cacahuètes. La veille, j'avais déjà eu l'occasion de parler cacahuètes avec une épicière du coin : « La saison est finie », m'avait-elle expliqué. La saison s'arrête quand arrive l'automne. »

On était en novembre et donc j'étais assez surpris de tomber sur ces femmes en train de fourrager dans des branchages aussi sec que de la paille en période de sécheresse.

À l'ombre de leurs grands chapeaux, elles étaient en train de tirer machinalement sur de grandes tiges afin d'en extirper les cacahuètes qui poussent sous terre. Les femmes trient ensuite méticuleusement dans tout ce fourrage pour trouver les précieuses cacahuètes. Visiblement, même hors saison, la récolte continue.

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Des femmes récoltent les cacahuètes à la sortie de Nyaung-U.

Croiser un groupe de travailleurs exclusivement composé de femmes est chose courante en Birmanie – c'est souvent le cas dans les pays à forte dominante rurale. La FAO estime qu'en Asie, seulement la moitié de la nourriture est produite par des hommes.

Mais pour ce qui est de la récolte de cacahuètes, c'est une tâche qui commence tôt le matin et finit à l'heure du déjeuner – quand le soleil est au zénith et qu'il crame la peau et le cerveau, desséchant les corps comme les plantes à petit feu. Environ 60 % des cacahuètes récoltées ici sont destinées à être pressées en huile, le reste sera vendu tel quel dans des marchés locaux.

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Les historiens sont d'accord pour dire que la cacahuète est originaire d'Amérique du Sud et qu'elle s'est développée sur toute la surface du globe avec les conquêtes espagnoles, arrivant finalement en Asie, où sa culture reste encore aujourd'hui florissante.

Si les Birmans ne consomment pas autant de beurre de cacahuètes que les Américains, la légumineuse, sous toutes ses autres formes, reste n° 1 dans le pays. Ici, on en saupoudre les nouilles, on en concasse dans des salades, on l'infuse dans des soupes, on la mange telle quelle en guise d'en-cas et surtout, on la presse pour en faire de l'huile.

« On utilise beaucoup d'huile de cacahuète », explique Ma Thanegi, une Birmane qui écrit beaucoup à propos de ses voyages et de ses découvertes culinaires. « On ajoute des cacahuètes grillées et concassées dans des salades d'épinards blanchis, de centella asiatica ou de tomates. On peut aussi les faire bouillir avec leur cosse, c'est très sucré. La plupart des salades sont assaisonnées avec de la poudre de crevettes séchées, donc remplacer ce condiment par des cacahuètes permet une alternative végétarienne. »

Et tant pis pour les végétariens qui sont allergiques à la cacahuète.

Les deux huiles les plus utilisées en Birmanie sont celles de sésame et de cacahuète. Cette dernière est préférée pour l'assaisonnement des salades et la friture (son point de fumée est tellement haut qu'on sent sert comme huile de cuisson dans les sous-marins – il faut faire gaffe à ce genre de choses dans un environnement avec une quantité d'air limité). Encore selon la FAO, la seule culture qui parvient à supplanter celle de la cacahuète en ce qui concerne la production d'huile en Birmanie, c'est la riziculture. Et c'est significatif, vu que le mot birman pour dire « manger » (« thamin sa »), veut littéralement dire « manger du riz ».

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En Birmanie, plus un curry est huileux, mieux c'est. Dans le livre de cuisine Cook & Entertain the Burmese Way, la recette du curry de poulet birman de Mi Mi Khiang demande 180 ml d'huile pour moins de 1,4 kg de poulet.

Ouais, ça fait beaucoup d'huile.

« Les recettes tiennent compte de la quantité d'huile qu'ont l'habitude d'utiliser les Birmans. Certains peuvent trouver ça excessif, mais c'est bien comme ça qu'on mange les currys à l'huile », écrit Khiang.

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Pressage de l'huile avec une meule actionnée par un bœuf.

L'essor de la culture des cacahuètes pour faire de l'huile est tel qu'en 2009, c'est plus de 1,8 million d'acres (soit environ 7 300 km carrés ou 730 000 hectares) de terres birmanes qui lui étaient exclusivement dédiées. Si la situation du pays évolue aujourd'hui de manière croissante, en 2006, les deux tiers de la population tiraient toujours ses revenus de l'agriculture. Dans un article paru récemment dans le journal birman Eleven, on apprend que l'agriculture représente quand même encore plus de 32 % du PIB (en comparaison, l'agriculture représentait 4,8 % du PIB des États-Unis, en 2012, et en France, seulement 3,1 %, industries agroalimentaires comprises). Malgré tout, la majorité des exploitations birmanes restent petites en taille : la moitié des fermes dépasse rarement les 2 hectares.

Sur le chemin du retour, après avoir quitté la ferme aux cacahuètes, j'ai croisé la route d'une famille qui gagne sa vie en louant des terrains à des agriculteurs pour qu'ils y cultivent du sucre, du vin de palme, du sésame ou encore de l'huile de cacahuète. Pour extraire l'huile, ces derniers écrasent les cacahuètes (ou les graines de sésame) avec une meule à axe rotatif horizontal. Pour ce faire, on utilise un bœuf qu'on fait marcher en rond pendant deux heures et qui a pour mission d'écraser quatre kilos de cacahuètes non émondées. À la fin du processus, on obtient environ deux litres d'huile ; le reste des cacahuètes est utilisé pour nourrir le bétail.

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Ce procédé archaïque reste peu usité à grande échelle. La majorité de l'huile de cacahuète produite dans le pays est obtenue grâce à des machines. Mais par nécessité ou par tradition, les cultivateurs des petits villages continuent à avoir recours à ces meules actionnées par des bêtes de somme qui fonctionnent comme la version extra-large d'un mortier et d'un pilon. L'huile qu'elles tirent est considérée comme un produit que seuls les villageois les plus aisés peuvent se permettre. Sur les étiquettes, la mention « Huile pressée par un bœuf » implique que l'huile est pressée « à froid », et qu'elle est de bonne qualité.

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Aussi populaire que l'huile d'arachide soit ici, ce n'est pas la plus bon marché pour autant. Depuis quelques années, la Birmanie importe de plus en plus d'huile de palme en provenance de Malaisie ou d'Indonésie pour répondre à ses besoins courants.

Une telle concurrence qui pousse à se demander si les cultivateurs birmans ne finiront pas, bientôt, par ne plus travailler que pour « quelques cacahuètes ».