Qui est le plus « nazi » entre l’Ukraine et la Russie ?


Manifestation pro-russe dans les rues de Simferopol après le référendum de dimanche. Photo : Frederick Paxton (via VICE News)

Ce week-end, les habitants de Crimée – région autonome ukrainienne en proie au conflit depuis le début du mois – ont voté à 95 % en faveur du rattachement de leur péninsule à la Russie. Ainsi, le conflit diplomatique né suite à la destitution de l’ancien président ukrainien par les manifestants pro-Européens de Kiev persiste. Si les Occidentaux soutiennent le nouveau gouvernement ukrainien, les Russes pointent du doigt son illégitimé et son caractère anticonstitutionnel. Dans le même temps, tout ce petit monde s’insulte allègrement de « nazi ».

Videos by VICE

Hillary Clinton, ex-chef de la diplomatie américaine, a par exemple, récemment comparé Poutine à Hitler. Peu avant, Sergeï Lavrov, ministre russe des Affaires étrangères avait qualifié les manifestations de la place Maïdan de « Révolution brune ». Plusieurs médias s’accordent également sur l’extrémisme politique du nouveau gouvernement en place et accusent le mouvement ultra-nationaliste Sloboda – alliée avec l’opposition pro-européenne – d’avoir pris le contrôle du pays.



Un manifestant lors d’une manifestation pro-russe en Crimée. Photo : Frederick Paxton (via VICE News)

D’après une dépêche de l’AFP, ce matin-même, après avoir signé un décret reconnaissant l’indépendance de la Crimée, Vladimir Poutine s’est adressé aux gouverneurs russes et a annoncé que la Crimée était désormais rattachée à la Russie. Le gouvernement de Kiev a immédiatement condamné ce vote, accompagné par les États-Unis, la France et l’Allemagne. À grands coups de dissuasion diplomatique et de menaces de sanction, les Occidentaux tentent tant bien que mal de dissuader Vladimir Poutine dans sa politique jugée, à juste titre, invasive.


Un émeutier de la place Maïdan, à Kiev, le 18 février dernier. Lors de cette journée, au moins 25 personnes ont été tuées. Quatre jours plus tard, le président Ianoukovytch était démis de ses fonctions. Photo : Konstantin Chernichkin

Afin d’en savoir plus sur la situation et les récents évènements dans la région, j’ai interrogé Angelina, étudiante à Nice originaire de Yalta, en Crimée. Selon elle, le nouveau pouvoir ukrainien représente une menace sérieuse pour sa famille et ses amis au pays.


Angelina, étudiante à Nice originaire de Yalta

VICE : Quel est ton sentiment sur la révolution ukrainienne et sur les derniers événements en Crimée ?
Angelina : Il y a eu désinformation. On ne nous révèle pas la véritable identité de ceux qui dirigent aujourd’hui l’Ukraine. Récemment, une conversation téléphonique entre Urmas Paet, ministre des Affaires étrangères estonien et Catherine Ashton, en charge de la diplomatie de l’Union européenne, a permis de révéler que les snipers de la place Maïdan à Kiev avaient été embauchés par l’opposition. Ainsi, tout le monde a cru que les gens qui manifestaient pacifiquement se faisaient tuer par les snipers du gouvernement Ianoukovytch. Ces méthodes sont totalement illégitimes ! Ayant été admises par d’importants fonctionnaires européens, on ne peut pas les accuser d’avoir été inventées à des fins de propagande par les Russes. C’est la réalité.

As-tu d’autres illustrations de cette illégitimité ?
Eh bien, la première loi que le nouveau gouvernement a voté en arrivant au pouvoir est radicalement anti-russe. Bien que tout le monde parle Russe en plusieurs endroits dans le pays, ils ont interdit. Ils n’ont aucun droit d’interdire à des centaines de milliers de gens de parler leur langue. C’est vraiment irrespectueux.

Bien que la Crimée soit une république autonome, elle fait tout de même partie de l’Ukraine…
En geste d’amitié, la Russie a cédé ce territoire à l’Ukraine en 1954. Elle l’a fait en espérant que sa langue et sa culture soient respectées. Néanmoins, ce don n’a pas été fait de manière formelle. Il n’y a pas eu de référendum et les gens ne souhaitaient pas changer de nationalité. Sous la menace d’une amende, on a imposé à ma mère d’échanger son passeport russe pour un passeport ukrainien. Cette nouvelle appartenance a donc été imposée et non choisie. Au début, la langue ukrainienne était facultative. Puis, elle est devenue obligatoire – on pouvait néanmoins continuer à étudier en Russe. Quelques mois après mon départ d’Ukraine – j’avais 14 ans –, les livres d’histoire ont été supprimés et Hitler a été érigé comme héros national. Tous les faits historiques ont été détournés. Certaines écoles, en Crimée notamment, ont néanmoins réussi à garder une certaine indépendance par rapport à tout ça.

Comment est-ce que ta famille a perçu l’arrivée massive de militaires russes en Crimée ?
Toute ma famille habite Simferopol. Là-bas, tous les gens ont accueilli ces militaires comme des sauveurs. Ils sont même allés se faire prendre en photo avec eux. Je pense que les médias occidentaux racontent que l’armée russe a envahi la Crimée en raison des 15 000 marins qui sont implantés dans le port de Sebastopol. Ils essayent juste de protéger le territoire et ses habitants.


Un prêtre ukrainien bénissant d’eau sainte des soldats russes ayant encerclé une base de l’armée ukrainienne à Perevalnoe en Crimée. Photo : Frederick Paxton (via VICE News)

Comment est-ce que les habitants de Crimée favorables au nouveau gouvernement ukrainien ont réagi ?
Ils sont favorables au nouveau gouvernement car ils n’ont pas accès aux chaînes de télé russes. Ils se sont fait manipuler. Toute information allant à l’encontre de la propagande du nouveau pouvoir est censurée. Les journalistes russes possédant un passeport ukrainien et qui essaient de véhiculer une autre information que celle du pouvoir se font battre par des néo-nazis ukrainiens. Les médias disponibles en Crimée ne présentent pas l’Ukraine telle qu’elle l’est vraiment. L’information est détournée et, par conséquent, les gens sont dans le doute. Selon moi, les pro-ukrainiens ne comprennent pas ce qui se passe.

Penses-tu qu’une guerre puisse éclater entre l’Ukraine et la Russie ?
Non. Ce sont des peuples frères. Je pense que ces deux pays ne pourront jamais se faire la guerre.

Les navires russes qui garnissent le port de Sebastopol sont néanmoins un signe inquiétant.
Bien sûr, mais ils sont là depuis deux siècles. Au départ, Poutine n’avait pas prévu de réagir à la crise ukrainienne. Le chef du Kremlin s’est décidé à agir seulement quand le peuple de Crimée s’est mis a manifester contre le nouveau gouvernement ukrainien et que le Parlement de la région a demandé une aide officielle de la Russie. Les gens ont eu peur des bandes de néo-nazis qui se dirigeaient vers la Crimée – dans le but de prendre le pouvoir de la région, comme ils l’ont fait à Kiev. Rien n’a été montré de tout ça ! Les militaires sont venus pour protéger les points stratégiques et la population.

Les lynchages de policiers par les soi-disant manifestants « pacifiques » de la place Maïdan n’ont pas non plus été montrés. Avant les deux jours de tuerie, fin février, les policiers n’étaient même pas armés. Les évènements ont été couverts d’un seul côté. Dès le début, ces manifestants n’étaient pas pacifiques. L’opposition fournissait même des fusils aux manifestants.


Un navire russe dans le port de Sebastopol. Photo via Flickr

Selon ta famille, la situation en Crimée est-elle aussi tendue qu’on peut l’entendre ? On parle d’une prolifération des milices, aussi bien pro-russes que pro-ukrainiennes.
S’il y a eu des manifestations violentes à Donetsk, il n’y a pas du tout de tension en Crimée. Cela grâce à l’armée russe venue en soutien à la population.

Le quotidien de tes proches a-t-il changé ?
Non. Ils continuent d’aller travailler normalement. À l’inverse, c’est lorsque les manifestations pro-ukrainiennes ont eu lieu – avant l’arrivée des militaires – qu’ils ont eu peur pour eux.

Rattacher la Crimée à la Russie n’est-il pas une violation du droit international ?
L’important pour moi est que les gens puissent décider de leur sort de manière démocratique – pas comme ce qui s’est produit à Kiev. Poutine a dit qu’il ne voulait pas redessiner les frontières car le droit international l’interdisait. Mais les habitants de Crimée espèrent de quelque manière que ce soit d’être reliés à la Russie.

Moscou a décidé de faciliter les procédures d’obtention du passeport russe pour les Criméens. Comment a été accueillie cette mesure ?
Globalement, je pense que les gens s’en moquent un peu. L’important pour eux étant de trouver la paix et la stabilité dans leur pays et dans leurs villes. Les gens ne veulent pas redevenir russes à tout prix. À cause du danger qui vient de l’Ouest, ils cherchent juste la sécurité auprès de la Russie. Et c’est normal !

Selon toi, est-ce qu’être pro-russe signifie être contre l’Europe ?
Non. Je ne suis pas contre l’Europe : je fais même ma vie ici. En fait, l’Europe soutient le nouveau gouvernement ukrainien car il a exprimé son envie de se rapprocher d’elle. Néanmoins, je pense que l’Europe ne se rend pas compte de qui elle soutient réellement. Selon moi, l’Ukraine n’est pas prête à s’adapter à la politique de l’Union Européenne. C’est pour cela que, pour le moment, elle doit petit à petit avancer avec la Russie.

Erwan Schiex est étudiant en journalisme à l’IUT de Cannes. Il travaille régulièrement pour Buzzles.org, le site d’information de son école.

Thank for your puchase!
You have successfully purchased.