Culture

Dans les somptueuses fêtes de divorce du peuple beydane

Le groupe ethnique met autant de cœur à célébrer les unions que les séparations.

par Saied Zarbeea
29 Novembre 2017, 6:00am

Photos : Saied Zarbeea

Cet article a été initialement publié sur VICE Arabie.

Une femme couverte de henné est entourée d'une foule enthousiaste composée de sa famille et de ses amis les plus proches. À première vue, la scène à laquelle j’assiste ressemble à un mariage traditionnel marocain. Pourtant, le marié ne viendra pas, puisque cette fête est organisée en l'honneur d'une femme fraîchement divorcée, sur le point de retourner vivre chez ses parents.

Les fêtes de divorce sont un rituel commun au sein des communautés beydanes, un grand groupe ethnique qui comprend plus de 100 tribus réparties à travers le sud du Maroc, l'Algérie, l'île Maurice, le Mali et le nord du Sénégal – ce qui n'a pas empêché cette communauté de plusieurs millions de personnes de conserver ses anciens rites et traditions.

Une femme arrive à sa fête de divorce dans le Sahara occidental.

Selon le Dr Bouzid Al Ghaly, chercheur au centre Alem et Omran à Rabat et spécialiste de la culture beydane, l'événement a été créé à l'origine pour montrer que le divorce n'était pas la fin du monde ; il s’agit plutôt d’une période de transition pouvant donner lieu à une nouvelle vie et éventuellement à un autre mariage. C'est aussi un moyen d'honorer les femmes – de leur signifier qu'elles ont de la valeur, qu'elles soient mariées ou non. Dans le passé, à une époque où la communication entre les groupes et les familles était plus difficile qu'aujourd'hui, ces fêtes élaborées étaient considérées comme un moyen d'annoncer aux autres tribus que la femme était potentiellement prête à se remarier. Pour vraiment comprendre la signification moderne de l'événement, j'ai discuté avec trois femmes beydanes divorcées.

Après deux ans de mariage, Fatemato, 70 ans, est retournée vivre chez ses parents dans la ville marocaine de Smara, avec sa fille. Elle n'a jamais été blâmée pour l'échec de son mariage, comme c'est le cas dans de nombreuses sociétés du Moyen-Orient. « Mes amis et ma famille m'ont accueillie les bras ouverts et ont même organisé un dîner et une fête en mon honneur, déclare Fatemato. Cet accueil chaleureux a effacé le chagrin que j'ai ressenti – du moins temporairement. »

Deux ans après s’être séparée de son premier mari, elle s'est remariée. « Le Coran dit que les couples doivent soit rester ensemble avec honneur ou se séparer avec gentillesse, explique-t-elle. Je suis reconnaissante de venir d'une culture qui m'a appris la gentillesse. »

Shams, 40 ans, se souvient que sa fête de divorce a été aussi festive que son premier mariage : « J'étais couverte de henné et de sérénades. Je me suis sentie aimée et valorisée, et cela m’a beaucoup aidée à surmonter le divorce. Je n’aurais pas dû me marier aussi jeune : je n'avais même pas 20 ans. » Shams ajoute que l'expérience lui a appris l'empathie, ce qui a fait d'elle une meilleure mère pour ses enfants et une meilleure épouse pour son second mari.

Souvent, les fêtes de divorce ressemblent beaucoup à des mariages.

Contrairement à Fatemato et Shams, Halima, âgée d’une vingtaine d'années, estime que le divorce n'est pas quelque chose à célébrer. Elle considère ces événements comme une insulte envers les femmes. « Qu'est-ce que tout cela signifie pour une femme qui divorce ?, déclare-t-elle. Est-ce qu'elle célèbre son échec ? Je ne pense pas que cela ait quoi que ce soit à voir avec son honneur. »

Après un mariage qui n'a duré que quelques mois, Halima a été chaleureusement accueillie chez ses parents. Le simple fait de voir à quel point son père était heureux de la retrouver, explique-t-elle, lui suffisait amplement – elle n'avait pas besoin d'une fête en son honneur. « Rentrer chez moi et voir ma famille, c’était ça, la véritable célébration, se souvient-elle, loin de l'atmosphère exagérée d'une fête de divorce. »

Selon Cheikh Syed Abdi Al Edrisi, un dirigeant islamique de la région sahraouie du sud du Maroc, beaucoup de gens s'opposent à la cérémonie parce que les médias locaux déforment souvent ses intentions. « Les gens devraient venir ici et voir par eux-mêmes que le but n'est pas de célébrer le divorce, déclare-t-il. Ces fêtes visent à célébrer les femmes divorcées, et non les divorces, comme l'affirment souvent les médias. Le but est de déclarer publiquement la valeur que nous accordons à nos femmes. Souvent, quand d'autres hommes viennent les demander en mariage, ils ne le font pas seulement avec l'intention de vivre avec la femme divorcée, mais pour l'aider à retrouver sa confiance en elle et garder sa réputation intacte au sein de son groupe et de son environnement. » En mettant une robe de mariée et en étant célébrée par ses proches, elle peut oublier le passé et espérer un nouveau départ.