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Transat Jacques Vabre : « Aujourd'hui, c'est presque une régate côtière »

Derrière les géants des mers de la classe Ultim, têtes de gondole de la transat, d’autres concurrents vont s’élancer du Havre à bord de bateaux plus modestes. Une course de l’ombre pourtant tout aussi méritoire.

par Arnaud Paillard
03 Novembre 2017, 3:46pm

Photo : Jean-Marie Liot/ALeA/TJV17

Dimanche 5 novembre, ils seront 38 équipages embarqués sur leur géant des mers au départ du Havre. Tous participent à la treizième édition de la Transat Jacques Vabre, une course transatlantique en duo, qui les mènera jusqu'aux plages de Salvador de Bahia, au Brésil. Une course, ou plutôt des courses, puisque les concurrents sont répartis en plusieurs catégories suivant la taille et le poids de leur embarcation, et donc leur vitesse de croisière (Class 40, Imoca 60, Multi 50, Ultim). À l'image du monde de la voile dans son ensemble, année après année, la transat Jacques Vabre opère sa mue.

La traversée de l'Atlantique n'est plus une aventure qui s'écrit à coups de panache et de bravoure, mais bien une course contre le temps, qu'il convient d'optimiser au mieux. « À l'époque, c'était un peu l'aventure, la course au large. Aujourd'hui, c'est presque une régate côtière », admet comme un symbole Cyril Ducrot, logisticien au sein de la Team Gitana, qui a participé à la préparation d'un des mastodontes de cette édition : Gitana 17, trimaran de plus de 30 mètres qui sera skippé par Sébastien Josse et Thomas Rouxel.

Le maxi Edmond de Rothschild de la team Gitana, skippé par Sébastien Josse et Thomas Rouxel lors du départ du transat Jacques Vabre 2017, le 5 novembre 2017. Photo : Jean-Louis Carli/ALeA /TJV17

La spécificité de ce géant des mers, inscrit dans la classe Ultim, réside dans sa conception : il est un des premiers bateaux de course au large à avoir été conçu entièrement sur foils, des petites ailes placées sous la coque qui permettent au bateau de voler et de gagner en vitesse. Équipé de dizaines de vérins hydrauliques, le bateau demande la mobilisation d'une quinzaine de personnes qui œuvrent en catimini, bien loin des regards du grand public qui suivra les 4 350 miles de course et les exploits des skippers.

Cyril et les autres petites mains travaillent sous les ordres de David Boileau, le « boat-captain » de Gitana 17, soit l'équivalent d'un chef de projet. David récoltera une partie des lauriers en cas de victoire, mais aussi son lot de critiques en cas d'avarie, d'accident ou d'échec. C'est pourquoi il a mis toutes les chances de son côté, et ce en un temps record, puisque les équipes techniques n'ont eu que trois mois pour travailler sur le bateau : « Normalement, il faut un an pour fiabiliser un bateau. Quand tu le mets à l'eau, il faut essayer tous les éléments qui le font fonctionner, pour développer, et améliorer les systèmes. » Le Gitana 17 va donc s'étalonner pendant la transat Jacques Vabre, avec dans le viseur la Route du Rhum, la mythique course en solitaire qui relie Saint-Malo à la Guadeloupe.

Gitana 17 tentera de triompher dans la catégorie Ultim. Photo : Arnaud Paillard

La team Gitana dispose de moyens importants et s'est offert le motor home de l'écurie de Formule 1 Peugeot Sport, qui lui sert de base logistique. Le camion, conduit par Cyril Ducrot, est garé bien à l'écart du reste des équipes concurrentes. Si la raison est triviale – le maxi Edmond de Rothschild était trop large pour rentrer dans le bassin Paul-Vatine, où sont rassemblés ses concurrents – il n'en demeure pas moins que la team Gitana aime cultiver le secret. Aux badauds qui l'interrogent sur le prix d'un tel bateau, Cyril Ducot répond qu'il n'en sait rien, et que quand bien même il connaîtrait le chiffre, il resterait coi. Sur la vitesse, il est plus prolixe : « C'est pas la vitesse de pointe qui compte, mais la vitesse moyenne. »

Avant le grand départ, la chasse aux sponsors et aux partenaires

Dans cette course à l'armement que se livrent les différents équipages, tout le monde ne peut pas se réjouir d'avoir réussi à séduire un sponsor du pedigree des Rotschild et de mettre sur pied un bateau aussi majestueux que le Gitana 17 et ses homologues de la classe Ultim. Les autres équipes moins bien dotées se fixent donc d'autres objectifs, et visent d'autres catégories. À 21 ans, Quentin fait partie de ces équipages qui ont privilégié un monocoque plus modeste de 18 mètres, l'IMOCA 60 Mie Câline, qui sera skippé par Arnaud Boissière et Manuel Cousin. C'est le bateau-type du Vendée Globe : robuste, rapide, il est taillé pour naviguer dans n'importe quelles conditions, mais il est forcément plus lent que ses homologues à trois coques. Si les maxi-trimarans peuvent espérer rejoindre Salvador de Bahia en dix jours, il en faudra presque le double pour les IMOCA.

Quentin est auto-entrepreneur. Il apprécie de pouvoir manger les brioches du sponsor à volonté, mais il reste indépendant, et peut travailler sur plusieurs bateaux en même temps : « L'hiver dernier je bossais sur quatre bateaux en même temps, j'ai vraiment eu beaucoup de taf. » Il ne regrette absolument pas de ne pas avoir été engagé sur le suivi des monstres des mers, car il privilégie l'ambiance, plus agréable dans les petites équipes selon lui : « Chez nous, c'est vraiment sympa. Mais plus les équipes sont grosses, plus elles sont fermées et difficile d'accès. » Suivez son regard, planté en direction du gigantesque mât de Gitana 17, qui domine tout le village de la transat.

Et encore, Quentin ne travaille pas avec les Petits Poucets de la transat. « Le budget pour une campagne de Vendée Globe, avec un IMOCA 60, c'est quand même 10 millions d'euros pour quatre ans », assure Arthur le Vaillant, skipper du Class40 Aïna Enfance & Avenir en duo avec Aymeric Chappellier, au départ de la Jaques Vabre. Les Class40, ce sont des « petits » monocoques de 40 pieds, soit 12 mètres de long, une catégorie créée en 2004 pour ouvrir la course au large à des équipes au budget plus resserré. Cette année, ils sont seize équipages à prendre le départ de la transat. Pour ces passionnés, il a fallu cravacher pour financer le projet : « Un budget pour une course comme celle-là, affirme Aymeric Chappellier, c'est entre 350 et 400 000 euros. Rien qu'en location du bateau, on en a pour 100 000 euros. »

Photo : Vincent Curutchet/ALeA/TJV17

Le duo navigue sur un bateau flambant neuf, condition nécessaire pour espérer décrocher un podium sur les grandes courses au large. Même dans les catégories plus modestes comme les Class40, il devient impossible de gagner une course avec un bateau trop ancien, dont la forme serait déjà obsolète. Une course à l'armement qui transforme un bolide marin en vieux sabot en quelques années et qui offre un défi permanent à relever pour les équipes techniques, sans lesquelles les skippers ne pourraient pas jouer les premiers rôles. « Je partirais pas sur un Vendée Globe juste pour faire un Vendée Globe avec un bateau de vieille génération, même si ça fait partie des choses qui font rêver les marins professionnels comme nous : j'aime pas du tout m'aligner sur une course en me disant qu'au mieux, je finis dixième au classement. Le Vendée Globe aujourd'hui, il y a cinq ou six projets au top, et si t'as pas au moins deux millions d'euros par an, tu peux pas t'aligner », appuie, catégorique, Aymeric Chappellier.

À ceux qui leur disent que de tels budgets paraissent démesurés, ils répondent qu'une écurie de Formule 1, c'est plusieurs centaines de millions d'euros par an [440 millions pour Red Bull Racing en 2017, ndlr]. Une équipe du tour de France cycliste, c'est quinze millions d'euros par an. Il n'empêche, les marins doivent maintenant jongler entre recherche de financement et entraînements au large. « La vie d'un marin professionnel qui fait de la course au large aujourd'hui, c'est moitié sur l'eau, moitié en costard, ajoute Aymeric. Je passe pas mal de temps à Paris, à démarcher les entreprises. Ça prend du temps, il faut être très patient. »

Dans le monde de la course au large, les investissements sont lourds, même pour les bateaux de petite taille. Le skipper Sydney Gavignet sera associé à l'Omanais Fahad Al Hasni à bord d'Oman Sail, un monocoque de la Class 40 ultra performant financé par le sultanat, qui poursuit sa volonté de se construire une image sportive grâce à la voile [le bateau n'a finalement pas pris le départ de la Transat après la garde à vue du marin omanais, soupçonné d'agression sexuelle, ndlr]. D'autres ne peuvent pas bénéficier de la manne financière d'un gros sponsor et sont obligés d'activer de nouveaux leviers, peu communs dans le monde du sport. Marc Dubos et Jacques-Arnaud Seyrig seront les skippers du monocoque Class40 Esprit scout. Pour réunir les fonds nécessaires à leur participation à la transat Jacques Vabre, le duo a eu recours au financement participatif. « Face aux grosses écuries sponsorisées de cette belle classe de bateaux destinés à la course au large, c'est le pari d'un groupe de copains de jouer dans la cour des grands », a indiqué le duo à France 3 Régions. Vous l'aurez compris, la Class40 ne réunit pas seulement des grands noms du sport nautique, habitués des grandes courses transatlantiques, mais aussi de simples passionnés qui souhaitent relever le défi proposé par l'océan Atlantique.

Personne n'échappe donc à la course au financement de leurs projets. Et le niveau ne cesse de monter, comme l'affirme Halvard Mabire, skipper du Class40 Campagne de France, qui fera équipe avec sa compagne Miranda Merron. « Le niveau de la flotte est devenu assez homogène », expliquait-il dans les colonnes de Ouest-France il y a peu. Entre innovations technologiques, gros moyens et skippers plus aguerris, le record de la Transat en Class40 – 22 jours, 13 heures, 2 minutes et 22 secondes pour boucler les 4 350 milles (8 056 km), qui date de 2007 – devrait sans nul doute tomber cette année.