Music by VICE

Une discussion au petit matin avec The Black Madonna et Optimo

Nous avons rencontré les 3 DJs après leur set au festival Nuits Sonores à Lyon, pour parler de célébrité, de jungle, de « Twin Peaks », des années 90 et des DJs qui ne lisent pas de livres.

par Adrien Durand
12 Juin 2017, 2:58pm

Marion Bornaz

Réaliser une interview en festival peut souvent s'avérer très compliqué. Réaliser une interview croisée en festival demande généralement beaucoup d'abnégation. Réaliser une interview croisée en festival avec trois DJs qui viennent de terminer leur set et crèvent la dalle tient du véritable chemin de croix. Exit donc les questions sérieuses, la politique sociale et les mutations sociétales du monde contemporain avec cette discussion réalisée à Nuits Sonores à Lyon, entre The Black Madonna (soit une des DJ les plus en vue actuellement, autant pour sa démarche musicale que pour ce qu'elle représente et les espoirs qu'elle porte) et Optimo ( JD Twitch et JG Wilkes, légendes écossaises qu'on en présente plus) dans le cadre de la soirée carte blanche confiée à la Madonne Noire. Trois DJs de la même génération qui partagent une certaine vision transversale de la musique et de l'explosion des barrières, avec qui on a discuté de célébrité, de jungle, de télé, de Twin Peaks et des DJs qui ne lisent pas de livres.


Noisey : Bon je suis désolé j'avais tout un tas de sujets sérieux à aborder mais ce n'est peut-être plus vraiment l'heure. Vous avez regardé la nouvelle saison de Twin Peaks ?
The Black Madonna : Quand la série est sortie, j'avais 10/11 ans. Je la regardais avec ma mère à la télé. Pour mes 12 ans, on a organisé une fête d'anniversaire sur le thème de Twin Peaks au bowling, on avait mis la BO sur le soundsystem, c'était génial. Les deux premiers disques que j'ai possédé étaient d'ailleurs cette BO et The Immaculate Collection de Madonna. Enfant, j'étais obsédée par Twin Peaks.

JD Twitch : Dis donc, tu étais cool quand tu étais enfant...

BM : [Sourire] J'étais très très cool enfant, en effet. Je n'ai pas encore regardé les nouveaux épisodes, mais je ne veux rien en savoir, pour l'instant, je les garde pour plus tard. Mais laisse moi te dire une chose : personne n'est autant obsédé par la télévision que moi. Je sais que les gens essaient de se la jouer : « Oh je n'ai pas la télé chez moi, je ne la regarde jamais ». Et bien moi j'ai un écran de télé dans chaque pièce de mes appartements, dans les deux pays où je vis et je suis fière de dire que j'ai 600 chaînes. C'est la seule chose que j'aime autant que la musique.

JD : Moi, j'ai découvert Twin Peaks quand j'étais un peu plus vieux, je connaissais déjà Eraserhead, Elephant Man, mais ça ma époustouflé.

JG Wilkes : J'aimerais bien rencontrer le taré qui s'est dit un matin : « Et si on donnait à David lynch une série télé en prime time ».

JD : C'était le moment où je commençais à aller en rave aussi et l'univers de Twin Peaks se mélangeait pas mal aux drogues que je prenais à l'époque. On peut dire que c'est une période qui a a été très colorée par la série pour moi.

BM : Personne ne fera mieux que Badalamenti. C'est la BO la plus iconique qui existe.

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The Black Madonna & JG Wilkes. Photo - Marion Bornaz

Vos carrières à tous les trois ont été liés au départ à un lieu précis. Je me demandais quelle était votre vision du club comme espace de vie et d'expression d'une certaine vision ?
JD : Ça a été quelque chose de très important. Quand tu fais une soirée régulièrement, tu construis un petit monde, une communauté. Il y a des gens que tu vois à chaque fois, seulement dans cet espace et qui, au bout d'un moment, partagent eux aussi ta vision. Il y a également cette notion d' « habitué » qui est très forte. Tu sais quand on faisait Optimo au Sub Club [une soirée du dimanche organisée par Optimo donc à Glasgow et devenue légendaire], il y avait des gens qui avaient « leur place ». Chaque semaine, il revenaient et il s'asseyaient au même endroit dans le club.

BM : C'était la même chose au Smart Bar. Il y avait ces mecs qui voulaient s'asseoir toujours à gauche de l'enceinte, mais pourquoi ? [Rires] Tu sais on a tous à peu près le même âge et on a commencé nos soirées en 1997, l'année où la Haçienda fermait à Manchester. C'est quelque chose d'important. Au Smart Bar, ce qu'on développait c'est un langage à travers des disques, et ce langage n'existait pas hors de Chicago ou même du bloc où était situé le club. Wax Trax était dans la rue en bas de Smart Bar, et quand tu jouais des disques de Wax Trax au club ça avait un impact tout particulier.

JD : Il y a toujours des groupes qui jouent à l'étage ?

BM : Oui toujours [Il y a d'ailleurs un album live de Sonic Youth enregistré là bas, Smart Bar 1985]. Le premier concert américain de New Order a eu lieu au Smart Bar. Ça me manque beaucoup en tous cas ce langage que tu créés en enchaînant les disques toujours dans le même endroit, en face de gens qui vivent dans le quartier. Il y a des disques que tu entendais seulement au Smart Bar à l'époque.

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Optimo & The Black Madonna. Photo - Marion Bornaz

Quand vous avez commencé Optimo, c'était en réaction à un contexte particulier ou à quelque chose qui ne vous plaisait pas ?
JD : Quand on a commencé notre soirée et même un peu avant en 1996, aller en rave ne nous plaisait plus. La musique était de plus en plus dure, on ne s'amusait plus et surtout il n'y avait plus de mixité. On se retrouvait seulement avec des jeunes mecs blancs et un peu véners. On a voulu créer un événement qui était ouvert, où même ma famille pouvait venir danser.

BM : Il ne faut pas oublier que quand on a commencé à jouer ou organiser des soirées on passait souvent après un concert punk ou rock. Tu allais dans un club danser et juste avant il y avait Shellac qui jouait, c'était très inspirant.

JG : Les punks allaient dans les clubs voir les groupes qu'ils aimaient et puis dans la salle d'à côté il y avait une dance party, on partageait les mêmes toilettes donc ils ont fini par venir danser.

JD : Tu te rappelles aussi que l'alcool avait complètement disparu des clubs ? Si je voyais quelqu'un boire une bière, j'étais là « Oh mec qu'est ce que tu fais... ».

JG : Oui les patrons des clubs fermaient les robinets dans les toilettes pour vendre des bouteilles d'eau au bar, sinon ils ne gagnaient rien.

Et vous vous sentez comment dans la culture club d'aujourd'hui ?
BM : Moi, je m'y sens bien mais je suis arrivée au stade où les gens qui travaillent avec moi font toujours en sorte que je joue dans des contextes où je me sens à l'aise. C'est simple.

JD : Oui c'est pareil pour nous. Mais on n'est pas nostalgique, il y avait plein de truc qui craignaient dans les 90's.

BM : Je n'ai pas eu de vraie table pour mixer avant le début des années 2000. J'arrivais en club et je devais mixer sur ces foutues tables pliantes. Tout se cassait la gueule. Et ces putains de mixettes Gemini.

JD : Haha, Gemini ! Tout tombait en miettes.

BM : Mais on a eu de vrais flashs aussi. Je me souviens de la première fois où j'ai entendu de la jungle par exemple. J'étais sous acide, assise en haut des escaliers et ça m'a frappé, j'avais l'impression que j'allais me transformer en serpent. Je me suis dit « c'est la meilleure musique que j'ai jamais entendue ».

JG : Et tu t'es retrouvée à acheter 2000 disques de jungle et ne plus savoir quoi en faire, comme moi ?

BM : Exactement ! Il n'y a pas longtemps j'ai fait un set de six heures, uniquement avec des breaks. C'était dingue.

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JG Wilkes & The Black Madonna. Photo - Marion Bornaz

JD, tu peux me parler de ta collaboration avec Muslimgauze ?
JD : C'était une personne très étrange. Il était très refermé sur lui même. Il a commencé à m'envoyer de la musique, il m'a envoyé tellement de morceaux. Je ne savais pas du tout comment qualifier cette musique, c'était tellement étrange... On communiquait seulement par téléphone, à l'époque internet n'en était qu'à ses balbutiements.

Récemment tu as joué un set uniquement composé de morceaux de lui au festival Unsound. Comment les gens ont-ils réagi ?
JD : C'est un de mes festivals préférés. Ils programment des choses tellement bizarres que le public qui vient est forcément très ouvert d'esprit. Mais on vit dans une époque où on est submergé d'informations et je pense que ce genre de mythologie est très attirante, en particulier dans la musique électronique. C'est un peu la même chose avec Drexciya que tout le monde redécouvre en ce moment.

Comment voyez vous l'évolution de votre pratique du deejaying ? Vous vous imposez des challenges ou des défis ?
BM : De mon côté, je m'invente des petits jeux. Par exemple, je ne dois jouer que des disques que je n'ai jamais écouté. Ou alors quand je joue pour ma résidence à XOYO, je prends trois séries de disques : une avec seulement de la disco, une avec seulement de la techno et une avec seulement des breaks. Et j'essaie de voir si je peux tenir la main room juste en jouant des disques tirés du même sac.

JG : C'est le bon côté d'une résidence de DJ, tu peux tenter des choses et prendre plus de risques. Les gens viennent te voir chaque semaine, c'est donc un public qui apprécie ta démarche et qui est aussi peut-être plus indulgent.

BM : On revient à cette notion d'habitués qui est très importante. Ce sont ces gens qui construisent la renommée d'une soirée puis d'un DJ, grâce au bouche à oreilles. Comme je disais toute à l'heure, il n'y a pas longtemps j'ai joué un set de six heures avec seulement des breaks. Le public était très jeune et au début complètement décontenancé. Ils ne savaient pas comment danser et étaient mal à l'aise et puis quand ils ont trouvé le rythme c'était parti. J'ai eu le rappel le plus long de ma carrière je crois. Je leur ai mis King Tubby pour finir, tu aurais vu leurs têtes [Rires].

JG : Mais bon parfois ce n'est pas facile de se dépasser, tu as envie de faire un truc complètement dingue et puis le week-end commence et tu as trois gigs de prévu. Et finalement sur place, tu as envie de faire plaisir aux gens et tu te mets un peu de côté. C'est comme ça que je me trimballe depuis six mois une caisse de disques que je n'arrive pas à jouer [Rires]. Je suis quelqu'un d'assez anxieux mais je ne ferais pas ce job si je n'étais pas un tout petit peu aventureux.

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The Black Madonna. Photo - Marion Bornaz

Justement dans ce rapport au public, à ce stade de vos carrières respectives, vous ressentez une certaine pression ? Vous avez conscience d'être des personnalités publiques ?
JD : Tu sais ce qui m'énerve ? Les DJs qui font semblant d'être potes avec le public. Qui font des hi-five, ce type de conneries. C'est tellement pas naturel...

BM : Je déteste les DJs. Honnêtement, je ne veux pas me comporter comme une trou du cul mais les DJs avec qui j'ai envie d'avoir une conversation sont autour de cette table [Jamie 3:26 dîne un peu plus loin]. Mon père est musicien et quand j'ai commencé à tourner, il m'a dit : « Je vais te briser le cœur mais tu vas te rendre compte que les DJs ne lisent pas de livres ». [Fou rire général]. Mon père avait raison. C'est pour ça que mes amis parmi les DJs sont très peu nombreux. Je ne m'ouvre qu'à un très petit nombre de gens car à ce stade de ma carrière, je lutte contre une invasion de ma vie privée permanente

JD : Il y avait ce mec qui te filmait toute à l'heure avec son portable pendant que tu parlais, il ne t'a même pas demandé ton autorisation, c'est dingue.

BM : Ça devient un peu fou, les gens se prennent en photo avec moi sans même me demander mon avis, c'est très violent... Des fois je me dis que pour un million de hugs, il y a quelqu'un qui veut me tuer. Ça peut sonner comme une punchline mais c'est ce que ma vie est devenue. C'est pour ça que je demande aux membres de famille de ne pas lire les commentaires sur internet, de ne surtout pas y répondre, et de ne pas répondre aux sollicitations des gens qu'ils ne connaissent pas. Ça va un peu mieux maintenant, mais il y a 6 mois c'était horrible car je ne dressais pas de barrières entre moi et le public.

Il y a quelques mois, j'étais à Belfast où je jouais. Soudain mon téléphone sonne et quelqu'un que je ne connais me dit « Hey je suis en bas dans le hall de l'hôtel tu descends ? ». J'étais dans cet hôtel magnifique et personne ne savait que j'étais là. J'étais en débardeur et en pyjama et je me suis dit : « Ce mec ne travaille pas pour l'hôtel ». Quelqu'un a frappé à la porte et le gars était là avec une très bonne bouteille de bourbon. Il me l'a donnée et il est parti. C'était super flippant. Le gars était adorable mais bon s'il avait été mal intentionné... Après le bourbon était super [Rires].


The Black Madonna est en concert le 30 juin au festival Astropolis, et on vous fait gagner des pass juste en-dessous :