Crime

Exclusif : Chelsea Manning réagit après avoir été autorisée à changer de sexe

Manning a été arrêtée en 2010, puis a été condamnée pour espionnage après avoir fait fuiter des milliers de documents secrets de l'armée américaine.
15 septembre 2016, 9:25am
(via US Army)

Chelsea Manning dit être « sous le choc ». La recommandation faite par son médecin pour qu'elle change de sexe a été acceptée par l'armée américaine.

« C'est une sacrée nouvelle, » a indiqué Manning à VICE News dans un e-mail. Elle a dicté ses réponses par téléphone à un bénévole qui gère son compte Twitter. « Toute ma vie je me suis battu pour la dignité, le respect et l'accès à des soins médicaux appropriés, » dit-elle depuis la prison de Fort Leavenworth dans le Kansas.

Manning a été arrêtée en 2010, puis a été condamnée pour espionnage après avoir fait fuiter des milliers de documents secrets de l'armée — transmis à WikiLeaks — dont les « Carnets de bord de la guerre en Irak » et une vidéo dans laquelle l'armée américaine bombarde Bagdad. Manning a été condamnée à une peine de 35 de prison dans les United States Disciplinary Barracks de Fort Leavenworth.

Savoir qu'elle allait pouvoir subir une opération de changement de sexe — pendant sa peine de prison — c'est « un poids énorme qui s'enlève de mes épaules. »

Après avoir appris la nouvelle, l'ex-analyste de l'armée et lanceur d'alerte aujourd'hui emprisonnée, a arrêté la grève de la faim qu'elle menait depuis 5 jours, pour avoir recours à une opération soignant sa dysphorie de genre. L'opération lui a été recommandée en avril dernier.

« Si je suis heureuse de savoir que l'opération va avoir lieu, je sais aussi que cela ne va pas se faire tout de suite, » a dit Manning. « J'ai hâte de voir le chirurgien. Je sais que cela ne va pas se faire du jour au lendemain. Je veux simplement que cela ne traîne pas pendant des années. En attendant, je dois vivre avec [cette] humiliation et [cette] souffrance. » L'avocat de Manning nous a confirmé qu'elle a bien répondu en personne aux question.

Aucun détenu transgenre américain n'a jamais eu recours à une opération de changement de sexe pendant sa détention. La décision de l'armée de se plier aux recommandations des médecins signe la fin d'une longue bataille entre Manning, ses avocats, et l'État.

D'après le traitement prévu par son médecin, Manning devrait être capable d'exprimer son identité préférentielle, notamment en se faisant pousser les cheveux. Mais puisqu'elle est maintenue dans une prison pour détenus masculins, elle est contrainte de garder les cheveux courts.

« En quoi est-ce dangereux d'avoir les cheveux longs ? » demande Manning. « J'ai le sentiment qu'ils ne me respectent pas en tant que femme. »

Plus tôt dans l'été, Manning a tenté de se donner la mort. Chase Strangio, un avocat qui s'occupe des problèmes juridiques de Manning, nous a indiqué que cette tentative de suicide avait été motivée par le manque d'avancées concernant son possible changement de sexe. L'armée américaine aurait apparemment « perdu la recommandation de son médecin dans une sorte de trou noir administratif », explique Strangio. « Cela a grandement contribué à la détérioration de son état mental. »

L'armée a ensuite annoncé qu'elle ouvrait une enquête sur sa tentative de suicide, qui pourrait être qualifiée de « mauvaise conduite ». Si tel est le cas, Manning risque d'être condamnée au confinement pour une période indéfinie, d'être transférée dans une prison de haute sécurité ou encore de voir sa peine rallonger. Manning sera fixée sur ce point le 20 septembre prochain.

Cette audience a quelque peu éclipsé la bonne nouvelle reçue par Manning cette semaine.

« C'est difficile de rester concentrée, » a dit Manning. « L'ironie de tout ça, c'est que j'ai voulu me suicider parce que je ne recevais pas de traitement. Dans moins d'une semaine, je pourrais me retrouver à l'isolement. »

Le groupe de défense des droits Fight for the Future a lancé une pétition en ligne pour éviter que Manning ne se retrouve à l'isolement.

D'après une étude réalisée en 2014 par des chercheurs de UCLA, 41 pour cent des personnes interrogées transgenres avaient déjà essayé de se suicider — contre 4,6 pour cent pour l'ensemble de la population américaine. Plus de deux tiers des trans qui avaient essayé de se donner la mort, ont aussi dit qu'on leur avait refusé le traitement dont ils avaient besoin.

La victoire de Manning ce mercredi ne veut pas forcément dire qu'elle recevra l'opération de sitôt — comme le prouve le cas de Shiloh Quine, un détenu transgenre qui a obtenu l'année dernière que l'État de Californie paye pour son opération de changement de sexe.

Quine, condamné à perpétuité depuis 35 ans, attend toujours son opération.

Après le jugement de Quine, la Californie est devenue le premier État (et reste le seul) à permettre aux détenus transgenres d'avoir une opération de changement de sexe sur recommandation d'un médecin.

Le Bureau des statistiques judiciaires estimait qu'en 2012 il y avait 3 200 détenus transgenres dans les prisons d'État et fédérales américaines. En mars, le gouvernement fédéral a demandé aux autorités pénitentiaires de considérer l'identité sexuelle des détenus plutôt que leur identité biologique pour décider dans quel quartier les placer. Cette directive n'est pas légalement contraignante, mais elle donne le ton du gouvernement fédéral sur la question du placement des détenus transgenres.

« Beaucoup d'entre nous sont incapables de se faire entendre, » dit Manning. « Nous allons continuer à nous battre afin d'être traités dignement et d'être reconnus pour ce que nous sommes. »


Cet article a d'abord été publié sur la version anglophone de VICE News.

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